N’oublie pas que tu es noire…

Entretien de Sylvie Chalaye avec Yasmine Modestine

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Qu’est-ce qui vous a amené sur les planches et donné le désir d’être comédienne ?
D’aussi loin que je me souvienne… ma plus belle histoire c’est vous
. Cette chanson dit tout, dit vrai. Depuis l’enfance, je ne vis que pour jouer et chanter. D’où ? Comment ? Sans doute un père qui jouait de la guitare et chantait. Une photo en noir et blanc, une petite fille de 4 ans qui regarde quelque chose, plus tard elle apprend qu’elle est au pied d’une scène de théâtre où joue son père. Je n’ai pas eu de déclic. C’est là en moi. À l’école je récite des poèmes, la classe applaudi. Tout le monde a peur d’être interrogé, sauf moi, qui réclame pour dire, pour lire… Le Lac de Lamartine… les élèves scandent mon nom. Les souvenirs de colonies de vacances où je joue, mets en scène, les cours d’anglais où j’écris des scénettes, la prof d’anglais qui s’exclame « on dirait que tu as toujours fait cela… » Je ne me pose pas de questions. Jouer et chanter est juste normal. Après des études supérieures de mathématiques, je suis allée au cours Dullin, tout en poursuivant un Deug d’anglais, j’ai tenté le Conservatoire et y suis rentrée dans les années quatre-vingt.
Comment s’est manifestée la question de la différence et du regard porté sur votre altérité dans le monde du spectacle ?
Je suis entrée au Conservatoire avec Hélène, dans La guerre de Troie n’aura pas lieu. J’avais réclamé ce rôle, qu’on ne m’aurait pas donné dans une mise en scène classique, je le voulais parce qu’elle était blonde, parce qu’elle représentait la beauté blanche et je voulais montrer que je pouvais la jouer quand même, que je pouvais jouer l’essence d’Hélène. Les élèves du groupe avec qui je travaillais un acte de La guerre de Troie ont tout de suite aimé mon Hélène. Et personne au cours Dullin ne s’est opposé, au contraire. Hélène au concours d’entrée a eu un tel succès que des élèves m’en ont parlé par la suite. J’aimais profondément ce personnage qui me révélait des choses. Cela ne semblait choquer personne que le mythe de la beauté blonde et blanche soit incarné par une métisse. J’avais tout à fait compté sur le contraste.
Vous rappelez-vous à quel moment et comment vous avez senti que l’on vous enfermait dans un emploi « exotique » ?
Oh, c’est venu assez vite. Je me rappelle d’un garçon qui me disait qu’à l’AFP « ils recherchaient des comédiens noirs pour faire des immigrés », ou quelque chose dans le genre. Je n’y étais pas allée. L’idée m’était insupportable. Mais je pensais que bientôt cela serait différent. Et puis, il y a eu les élèves au Conservatoire. Là c’est vite devenu catastrophique. On me rappelait que j’étais noire, à n’importe quel moment. On me réduisait à une couleur de peau tout à fait fantasmée. Le jour où l’on m’a dit avant d’entrer en scène à l’Athénée pour jouer Rosalinde « N’oublie pas que tu es noire », j’ai eu envie de mourir. J’ai été si malheureuse, j’avais l’impression que dans la salle il n’y avait que des « méchants blancs » qui ne m’aimeraient pas parce que j’étais noire. Je ressentais une pression énorme, comme si, parce que j’avais cette couleur, il fallait que je prouve dix fois plus. En 2e année j’ai voulu jouer Juliette, ce rôle était tout à fait pour moi, si l’on parle d' »emploi » théâtral, mais Georges Werler, l’assistant de Bouquet, en a décidé autrement. J’ai toujours pensé que cela dérangeait que Juliette soit métisse. Il voulait que je joue Isabelle dans Mesure pour mesure, ce que j’ai fait, mais j’étais pleine de Juliette ! Tout cela n’avait aucun sens. Je n’étais pas perçue comme une personne, une fille, comme les autres, j’étais définie par une couleur de peau à laquelle on prêtait tous les imaginaires.
La question de l’emploi se pose bien sûr au théâtre, mais s’agit-il d’une question d’emploi dramatique ?
Dans le cas de la couleur ? Je souris. C’est ce qu’on a voulu nous faire croire mais très vite ça ne tient pas. Tous les comédiens noirs ne peuvent avoir le même emploi. (Sourires). Disons qu’en général, on s’est arrangé pour qu’ils soient à la marge.
Vous qui êtes chanteuse, il y a aussi la question de la voix et de l’accent qui construit les idées reçues en matière de rôle.
L’accent quand il est italien ou anglais ou allemand ou espagnol, n’a jamais dérangé, au cinéma en tout cas – au théâtre non plus. Je pense à Romy Schneider ou Victoria Abril ou Monica Belluci ou Kristin Scott Thomas, au théâtre il y a une longue tradition aussi d’accent, russe, polonais… Elvire Popesco, Andrej Sveyrin… Tous ces accents restent blancs et sont acceptables. Dans le doublage, puisque je pense que c’est à ça que vous faites référence, il y a un vrai problème avec la « voix des Noirs ». C’est très curieux, l’absence d’oreille musicale dans le doublage. Les Blancs qui doublent les comédiens noirs disent souvent qu’ils ont « une voix de Noirs ». Évidement très peu de Noirs doublent des Blancs. La voix du Blanc est universelle, celle du Noir est limitée par sa couleur. Le préjugé est plus fort que tout, il rend sourd et aveugle. Certains Noirs américains ont une façon de parler qui est socioculturelle, tout comme les Italo-Américains, tout comme les juifs new-yorkais, tout comme la fille du Texas ne parle pas pareil que celle du Maine… Si vous écoutez le comédien blanc Aidan Quinn qu’on peut entendre dans la série Elementary en ce moment, son accent, sa voix, tout est incroyablement « typé ». Si vous écoutez Scorcese, c’est évident qu’il parle comme un Italo-Américain qui n’est pas du tout comme Aidan Quinn. Mais curieusement, ces différences-là sont gommées, ne sont soulignées, et de manière souvent exagérée, que l’accent ou la voix sans distinction de l’un et l’autre, des Noirs. Ce qui ne veut rien dire. L’accent d’un Américain noir de Savanah est le même que celui d’un Américain blanc de Savanah (Il faut écouter Midnight in the Garden of Good and Evil) – mais pas du tout le même que celui d’un Noir de Harlem, lequel n’aura pas le même que celui de Barak Obama. Les gens vivent ensemble, ils ont la même façon de parler, comme dans une famille. On identifie une chanteuse irlandaise qu’on ne confondra pas avec une chanteuse italienne, tout comme on parle des voix québécoises, hongroise, corse… c’est culturel, ce n’est pas génétique… mais quand il s’agit des Noirs comme toujours, il y a cette nasse qui emprisonne, un Noir est un Noir, et tout ce qu’il est, fait, pense, viendrait de sa couleur.
C’est aussi vrai dans le domaine musical où on est censé avoir de l’oreille…
Tout à fait. Diana Krall a « une voix de Noire », mais je n’ai pas encore entendu qu’une chanteuse noire ait « une voix de blanche » ! Le jazz aujourd’hui c’est rentable quand c’est chanté par des Blanches qui chantent « comme des Noires »… Quand vous êtes noire, ou apparentée noire, en musique, on attend de vous de la soul, du r’nb, du jazz. Si vous ne remplissez pas le fantasme blanc, vous décevez. On vous veut identifiable, repérable. Peu importe où vous avez grandi. La musique, c’est aussi de l’image, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Moi, je brouille les pistes. On m’identifie à des femmes blanches, Véronique Sanson, Barbara, Kate Bush… mais ça ne va pas ! je ne rentre pas dans la case prévue pour moi. Au passage on identifiait aussi Sanson à une voix noire… la preuve que tout cela ne veut vraiment rien dire ! Quand j’étais au Conservatoire, on voulait que j’aie les cheveux courts comme Grace Jones qui était la seule femme noire qu’on voyait dans les années quatre-vingt. C’est comme si l’on avait demandé à toutes les actrices blanches, les brunes, les blondes, les rousses, les grandes, les petites, de ressembler à Catherine Deneuve. Entre Grace Jones et moi, il y a tout un panel de femmes ! On ne se ressemble pas du tout, mais peu importait… Il y a comme dit Jean-Loup Amselle « un investissement libidinal sur les Noirs qui est à la fois positif et négatif », et ce n’est pas l’un ou l’autre, ce sont les deux ensemble.
Ces questions se posent différemment entre la scène et l’écran. Quelle est votre expérience et votre regard à ce sujet ?
Disons que depuis les émeutes de 2005, il est indéniable que les rôles pour les acteurs/trices noir(e)s ont commencé à s’écrire à la télévision – pas grand-chose au cinéma. Au théâtre, l’arrivée plus nombreuse des minorités dans les écoles de théâtre a fait qu’il n’est pas rare que tel metteur en scène travaille plus facilement avec des acteurs de toutes origines, toutes couleurs. Il y a aussi un phénomène de mode, le courage arrive quand la bataille a été menée, comme pour « rester dans le coup. » Je me souviens d’un article de Georges Lavaudant sur la question, que j’avais trouvé curieux pour le moins. Pendant des années, il avait sa troupe toute blanche à l’Odéon, quand il engageait des acteurs extérieurs, ils étaient blancs. On n’avait pas accès aux auditions. Et soudain après les émeutes, sans doute parce que c’était « moderne » ? d’en parler, et que l’affaire Koltès aux Français, faisait des remous, voilà que Lavaudant écrit dans Le Monde comme s’il avait été à l’avant-garde sur la question des acteurs non blancs ! Tout le monde sait que le racisme existe. Tout le monde est d’accord dans le théâtre pour dire que c’est mal. Tout le monde est à gauche, donc tout le monde « pense bien ». ? On descend du plateau et tout le monde reste bien à sa place. C’est ce que je disais quand je parlais d’être acceptée à la marge seulement. Un acteur noir et hop, on ne serait pas raciste. Foutaise.
À quel endroit les choses ont-elles changé ?
Aujourd’hui, ça fait une différence indéniablement aux castings. Soudain nous ne sommes plus dévalorisés, soudain non seulement les rôles sont plus dignes mais surtout ils ont du contenu – cela va ensemble. Ce n’est pas tant de jouer un médecin plutôt qu’une infirmière, c’est si rôle d’infirmière il y a, alors on ne sert pas la soupe et on ne dit pas « oui bwana » au patron. Avant 2005, c’était horrible, la possibilité d’avoir un rôle qui ne soit pas la sans-papiers que le bon Blanc va sauver en lui donnant un emploi de femme de ménage (je ne plaisante pas), la droguée, la pute, de deux lignes évidement, sans contenu était beaucoup plus rare. De toute façon en étant métisse, je ne correspondais jamais à l’image que le réalisateur se faisait de l’Africaine ou de l’Antillaise (on me l’a dit tellement de fois) j’étais trop « américaine » Je le prenais pour un compliment ! C’est un tel gâchis de talents. Et cela vous détruit complètement. On se sent tellement minable, on est tellement rabaissé, dévalorisé, on est tellement dévalué. On pense qu’on ne vaut rien, on se remet en question terriblement. C’est difficile de parler de cela avec les acteurs blancs. Il aurait fallu que je sois du côté antillais comme Nicole Dogué qui a fait le Conservatoire aussi, seulement voilà, je ne le connaissais pas le côté antillais parce que je n’ai pas grandi aux Antilles. Pour un Antillais, je suis une « métro ». Alors bien sûr, il y a des tas de comédiens blancs qui ne travaillent pas, et ce n’est pas parce qu’un comédien noir ne travaille pas que c’est lié à la couleur. Je parle en général, je ne parle pas individuellement, je parle en comparaison de mes camarades de promotion, ceux avec lesquels j’étais au Conservatoire. Je ne peux comparer que ce que je connais, et là il est indéniable qu’il vaut mieux être un garçon qu’une fille – et on peut toujours me dire qu’il y a des garçons qui ne travaillent pas – et qu’il vaut mieux être blanc que pas. Aujourd’hui, la Comédie Française a fait beaucoup mieux avec Marcel Bozonnet, qui comme Pierre Vial, comme Peter Brook, regarde l’acteur, l’actrice, et la couleur n’intervient si elle le doit, qu’en valeur ajoutée, mais pas pour être instrumentalisée.
La question du métissage se pose-t-elle différemment ?
Différemment je ne sais pas. Le fait est que cela trouble. On aimerait bien que ce soit plus net, cette différence, quelque chose de plus identifiable comme autre, ce serait plus rassurant. Le métissage trouble les certitudes identitaires. Bien sûr, on n’est pas assez africain, on n’est pas assez blanc – ça, on ne le sera jamais même si finalement on l’est culturellement plus qu’une goutte de mélanine peut faire croire. La France a un problème avec ses métis. On n’a pas grandi avec des gens qui nous ressemblaient comme aux Antilles, on a une culture « blanche » mais cette culture ne nous reconnaît pas vraiment, on l’embête à lui dire qu’on est ses enfants aussi.
La question de la couleur et du métissage est une question que vous avez abordée dans une émission de radio. Qu’est-ce qui avait motivé votre démarche alors ?
Deux choses essentiellement : mon père (antillais) qui m’a beaucoup agressée sur la couleur, et le Conservatoire où j’ai souffert. Et je suis partie de cette phrase qu’une élève m’avait dite un jour « Quel dommage que tu ne sois pas plus noire, je voudrais tellement que tu sois plus noire ». Quand un élève vous dit « N’oublie pas que tu es noire » vous demande si vous bronzez, vous dit que vous n’avez pas besoin de maquillage, etc., il se pense unique. Il n’imagine pas que cela fait la énième fois qu’on vous dit cela, et il imagine encore moins parce qu’il y a une telle ignorance de l’histoire, ce que cela veut dire d’avoir un père antillais… et après, il y a eu les cours d’école, les « négresse », « blanche neige », « chinoise »… Vous avez survécu ! Et en y pensant, je me demande comment. Dans mon émission, je vous interrogeais, j’interrogeais la plasticienne métisse Diagne Chanel et cela me faisait beaucoup de bien d’entendre d’autres dire mes maux. Ce que vous expliquiez du théâtre était ce que j’avais vécu au Conservatoire et par la suite. Donc cette émission confirmait que non je n’étais pas parano, que d’autres Noirs et Métis avaient dans des contextes artistiques différents la même expérience d’isolement, que d’autres Blancs analysaient très bien la situation. C’était un soulagement. Je revenais dans un monde normal, celui que j’ai connu avant le Conservatoire, celui de mes amis qui jamais ne m’ont parlé de ma couleur. Et j’ai commencé à reprendre confiance en moi. Je ne suis pas responsable de la manière dont certains me voient. Je dois dire que c’est Ghislaine David qui m’a permis de produire cette émission importante, sans elle, France Culture ne l’aurait pas prise. Ce n’était pas le genre de sujet qui intéressait France Culture. J’ai eu un retour d’une jeune femme métisse qui me remerciait. Et j’ai beaucoup parlé avec des métis, j’ai réalisé que nous étions incroyablement nombreux, et je me suis interrogée sur le fait d’être si isolé. Et il serait bien de partager les expériences communes au-delà des couleurs, et c’est ce qu’il n’y avait pas au Conservatoire, ni ensuite dans mon parcours théâtral. Il ne s’agit pas de dire qu’on se ressemble tous parce que là on revient au point départ : le déni. Non, il s’agit de connaître, d’écouter l’histoire de l’autre. C’est curieux dans un métier où l’écoute et l’histoire narrée sont si importantes, comme on se fiche de l’histoire des individus. Jean-Pierre Vincent par exemple, encore un metteur en scène apparemment engagé, n’en avait cure. Je me demande encore comment cela est possible d’ignorer à ce point ce qui se passe dans l’école où l’on enseigne. Daniel Mesguich nous disait que « les Noirs avaient des problèmes de jeu » quand il parlait de ses missions en Afrique, résidu colonial permettant aux metteurs en scène français blancs d' »enseigner » aux « petits noirs » et de les faire tourner pour des salaires sans équivalent à ceux des blancs.
Vous avez choisi de passer à l’écriture et cette question de la couleur apparaît également dans votre théâtre. Pouvez-vous expliquer là aussi votre approche.
Je me suis retrouvée aux Rencontres de la Tempête en 98 avec ce sentiment habituel que personne n’allait me solliciter, et j’ai écrit ma première pièce de 20 minutes. Au départ mes personnages étaient blancs parce que je pensais comme une blanche, comme le pays dans lequel j’ai grandi, jusqu’à ce que l’on me fasse remarquer que je n’avais pas écrit de rôle pour moi. J’ai trouvé cela étrange : j’étais dans tous mes personnages. Une actrice métisse est venue me demander s’il y avait un rôle pour elle et là j’ai été troublée : tous mes personnages étaient blancs et c’était important – du moins le croyais-je – car ils parlaient de la couleur de peau d’un point de vue blanc. Il y avait une fille blanche qui ne voulait pas coucher avec un Noir. Je m’inspirais de certaines amies. Je trouvais intéressant de parler de la sexualité et de ce que la couleur avait de sexuel. Et puis en réfléchissant, j’ai décidé que je pouvais très bien rendre métis un des personnages qui au départ était blanc. Ca ne changeait rien – au contraire cela apportait un regard neuf.
En fait la couleur n’est pas le sujet de votre théâtre…
Je parle d’histoire de famille, d’enfance. Et dans ces familles tout le monde n’a pas la même couleur et dans ces enfances le racisme s’ajoute à d’autres traumatismes. J’aurais préféré ne pas parler de la couleur, mais je pense que je dois en parler, ce ne serait pas honnête de l’éluder, et en plus je me priverais d’un thème important. Je n’ai pas envie de prouver qu’en tant que métisse je peux faire comme les blancs et donc me dépêcher d’écrire des pièces jouées par des acteurs blancs comme pour passer dans la cour des grands. Par exemple, le film de Safy Nebbou, Dumas est frappant. Je vois très bien ce garçon ne vouloir que des comédiens blancs pour faire comme les Blancs et pour être reconnu comme cinéaste et non plus comme cinéaste de je ne sais quelle origine mais son nom le trahit. J’y ai beaucoup réfléchi, j’ai évolué. Je suis arrivée au stade où je n’ai rien à prouver ni en tant que noire ni en tant que blanche seulement en tant que personne et donc j’écris, comme tout auteure, avec ce que je connais, avec mon expérience de la vie. Il y a la même problématique avec les femmes, existe-t-il des films de femmes ou sont ils seulement des films ? Le truc c’est qu’en fait la question est posée à l’envers. Jusqu’à présent nous avons eu des films, des pièces, des mises scène d’hommes blancs qui se sont arrogés l’universel. Personne ne dit c’est un film d’homme, c’est une pièce d’un auteur blanc, pourtant toute écriture a un point de vue, et l’on peut écrire d’un point de vue sans que ce soit péjoratif. Et parfois être femme rejoint être homme, être blanc rejoint être noir, et parfois une femme blanche sera plus proche d’un homme noir que d’une femme noire ou d’un homme blanc, tout est perméable. Rien n’est universel en soi, c’est la somme des points de vue qui fait l’universel.
On disait autrefois que les acteurs noirs étaient peu présents parce que le répertoire ne le permettait pas, puis que les bons acteurs noirs étaient rares car ils n’étaient pas formés… pourtant aujourd’hui les acteurs noirs sortent des écoles et s’ils doivent attendre le désir des metteurs en scène, ils ne jouent qu’à la sortie de l’école, puis attendent vainement. Est-ce pour cela que vous avez choisi d’écrire pour susciter des projets, des désirs, pour donner des idées aux metteurs en scène ?
La couleur n’a vraiment pas d’importance, elle ne dérange absolument pas le spectateur, je parle d’expérience. Elle ne dérange que le metteur en scène. Le metteur en scène parle de lui quand il met en scène. Il a quelque chose à dire avec la pièce qu’il choisit de monter, il parle aussi de ses manques. Ce n’est qu’un homme – parfois une femme – avec ses limites d’homme – et de femme – né(e) dans un certain pays à une certaine époque. Bien sûr, il aime se croire grand – surtout si c’est un homme (sourire), ouvert… mais on est quand même limité par soi, par son histoire, par son vécu. C’est toujours important l’histoire personnelle, d’où l’on vient. Pourquoi Brook arrive-t-il à faire ce que Françon ne fait pas ? C’est intéressant. Ce n’est pas que les Anglais soient « meilleurs », en revanche la société anglaise a traité des problèmes que la société française commence tout juste à traiter, cela ne peut pas ne pas avoir d’incidence sur la pensée du metteur français qui a grandi, vécu en France. Je parle de Françon comme je parlais plus haut de Lavaudant, de Vincent. Françon a monté, il y a quelques années une pièce qui parlait du métissage : Eux. Dedans jouaient encore une fois des camarades du Conservatoire. J’étais très en colère, une colère douloureuse car toute la distribution était blanche, la pièce était québécoise et parlait des métis indiens/blanc au Québec qu’on laissait à la marge, dans la misère. On peut s’interroger sur l’intérêt de monter une pièce qui parle d’un problème essentiellement quebécois. Je veux dire à part de mieux faire connaître l’histoire canadienne au français, de se donner bonne conscience, où est la résonance avec nous ? Je veux croire que, passer le côté exotique et nouveau, si Françon choisit de monter cette pièce c’est qu’il a quelque chose à en dire. La question du métissage concerne la société française. Si c’est pour seulement nous dire que les Canadiens sont racistes, cela n’a guère d’intérêt. N’aurait-il pas pu en profiter pour une fois dans sa longue carrière, pour distribuer des comédiens de toutes les couleurs (y compris blancs parce que je n’aime pas être sans les Blancs) ? Non il ne l’a pas fait. J’avais écrit une lettre très en colère à mes camarades blanches parce que je trouvais dégueulasse qu’être blanches leur permette de tout jouer y compris ce que je devrais au moins avoir le droit de jouer et qui ne m’est pas donné. Elles l’ont mal pris, l’une d’entre elles m’en a reparlé par la suite et comme elle est sensible et qu’elle avait déjà parlé de cette difficulté avec Gaël Baron, comédien métis de sa promotion, elle a compris. Je l’ai rencontré plusieurs fois Françon, mais lui ou un autre, ils sont à peu près tous le produit des mêmes éducations, des mêmes non dits. Ils voudraient ne pas être racistes, mais ils le sont. Ils ont un tel problème avec leur propre identité qu’ils n’arrivent pas à dépasser le stade du vœu pieux. S’il n’y avait que moi je couperais les subventions aux théâtres subventionnés qui n’engagent que des comédiens blancs. Je suis radicale. À un moment donné, ce n’est plus supportable de payer des impôts pour ne pas exister.
Pourquoi selon vous l’artiste noir reconnu l’est toujours avant tout comme une « mascotte » et que l’on cherche d’abord une vedette avant un acteur ?
Parce qu’il reste un objet de crainte, un risque. C’est assez flagrant dans les distributions à la télé ou au cinéma, On en arrive à des aberrations comme de préférer prendre un karateka plutôt que de donner sa chance à un comédien, c’est-à-dire, quelqu’un qui a fait la démarche, le choix, l’engagement. En Angleterre, pour une série comme Luther, on ne prendra pas un karateka mais un acteur qui vient du Youth National Theatre, Idriss Elba. De ma génération, il y a Sophie Okonedo, qui sort de la RADA, Thandie Newton (Tring Park School for the Performing Arts) entre autres. En France, pour les comédiens noirs c’est vraiment impossible si vous n’êtes pas Miss France ou si vous n’avez pas une victoire de la musique ou si vous n’êtes pas un rappeur reconnu. C’est juste impossible d’accéder aux rôles importants, alors que vous sortez du Conservatoire ou de la rue Blanche. Or pour les comédiens blancs sortir du Conservatoire, de la rue blanche, du TNS, c’est la voie royale pour le théâtre, la télé et le cinéma. Un comédien blanc arrive avec un préjugé favorable, on lui demande d’être ce qu’il est : un acteur. Un comédien noir, arrive avec en arrière-fond le soupçon qu’il n’y a pas de bons comédiens noirs et donc on lui demande de rassurer la production au-delà de tout et ce n’est jamais assez car en fait on s’en fiche qu’il soit bon acteur puisqu’il n’y a pas de bons comédiens noirs, on ne saura même pas le voir. Ce qu’on veut, c’est être sûr qu’il ne fera pas fuir le spectateur, parce que les chaînes de télévision projettent leurs peurs sur le spectateur qui lui a prouvé pourtant qu’il s’en moque de la couleur.
Extrait de Mademoiselle de Yasmine Modestine.
Scène VI
FRANCOIS : J’ai déjà mes enfants qui me détestent d’avoir trahi le souvenir de leur mère, il ne manquera plus que vous me détestiez de mon passé pour que je sois un vieil homme maudit. Je me souviens de cette belle jeune femme quand j’étais encore étudiant. J’étais très amoureux d’elle mais…
CLARA : Mais…
FRANCOIS : Elle me fascinait. M’impressionnait. Je lui en voulais… Je me sentais si petit en face d’elle. Je voulais qu’elle m’admire et j’avais l’impression qu’elle en savait tellement plus, que rien ne pouvait la surprendre. J’ai perdu la tête. Elle était amoureuse de moi. Mais je n’ai pas compris sa peur, tout à la mienne. Et j’ai voulu lui faire mal. Il fallait que je la blesse, c’était plus fort que moi. Je ne me sentais pas fier quand elle se mettait à pleurer, mais quand ses yeux s’écarquillaient et sa bouche tremblait j’éprouvais un plaisir cruel et elle, elle était encore plus désirable sans le savoir. Vous me méprisez, hein ?
CLARA : Continue.
FRANCOIS : Je l’ai torturée. Je lui tendais des pièges qui lui faisaient croire que j’allais l’aimer et quand elle tombait dedans je ricanais. Jusqu’à…
Elle le regarde silencieuse
Jusqu’à ce que j’apprenne qu’elle avait fait une tentative de suicide. Une de ses amies est venue me dire qu’elle était à l’hôpital. J’étais furieux. Je ne voyais pas ce que cela avait à voir avec moi. J’ai refusé d’aller la voir à l’hôpital.
Temps
Ce n’est pas brillant n’est-ce pas ?
CLARA : Non. Pourquoi tu n’as pas voulu d’elle ?
FRANCOIS : Oh mais je voulais d’elle. J’en crevais. Mais… Elle était… elle était noire c’était la première fois que je voyais une femme noire… et j’avais peur… A l’époque… on disait que les Noires… Tu vois… Clara… Jugez-moi maintenant s’il le faut…
CLARA : Tu lui as dit ? Tu lui as dit que tu regrettais ?
FRANCOIS : Pas réellement… Elle m’a écrit une longue lettre… Dix ans après… Une page par année de souffrance disait-elle… Je l’ai rencontrée une fois… mais elle ne voulait pas que je m’approche d’elle.
CLARA : Où est-elle ?
FRANCOIS : Je ne sais pas. J’avais oublié. Jusqu’à maintenant.
CLARA J’ai toujours trouvé que faire l’amour avait un côté fouilles archéologiques. Il n’y a donc pas que moi que tu aies fait souffrir, François. C’est ta spécialité je vois.
FRANCOIS : Clara !
CLARA : D’où l’Afrique ?
FRANCOIS : Peut-être… je n’y avais jamais pensé… peut-être… j’ai toujours été attiré par l’Afrique…

Extrait du Prince charmant
Scène XII. Anne, Thomas, chez Anne.
ANNE : Tu viens me voir pourquoi ?
THOMAS : Pour te voir
ANNE : Ah ?
THOMAS : Ah !
ANNE : Jusqu’où tu veux me voir… oh je sais… culpabilité… etc… L’Italie, c’est beau l’Italie. Tu parles italien ?
THOMAS : Non. Intégration oblige. Ils ne m’ont pas appris l’italien. Tu parles tahitien ?
ANNE : Non. Mon père dit que pour apprendre une langue à un enfant, il faut être deux à la parler. Ma mère est blanche. Mais au fond, c’est comme pour toi, intégration, intégration.
THOMAS : Ah ? C’est drôle, j’ai toujours cru que tes parents avaient la même couleur de peau que toi.
ANNE : Et c’est ça qui m’énerve, tout en fonction de toi. Cela s’appelle de l’ethnocentrisme. Faut sortir de son trou, mon petit Thomas ! Tous les enfants n’ont pas la même couleur de peau que leurs parents. J’irai même plus loin : tous les pères n’ont pas la même couleur que les mères.
Ta femme, elle est d’origine italienne ? Non, alors…
THOMAS : Ce que tu peux être susceptible ! D’accord Anne, d’accord. Je suis né dans un certain milieu, je vois les choses en fonction de ce que je connais, tout le monde fait ça, on n’invente pas ce qu’on connaît pas. Toi, tu en connais un peu être un peu plus, ou différemment, c’est une chance, ne me fais pas une leçon !
ANNE : Ça fait combien de temps qu’on se connaît ? cinq ans ? six ans ? Et pendant tout ce temps tu n’as jamais vu de métis ? Même à la télé ? Bah…Thomas, c’est un tout, quand on ne veut pas voir, on ne voit pas.
THOMAS : Tu me fatigues. Tu es si dure, si exigeante. Tu ne laisses rien passer, hein ? Tu n’es jamais infaillible. Tu crois donc n’avoir aucun préjugé ?
ANNE : Allez dans trente secondes, tu vas me dire que les noirs aussi sont racistes.

Extrait Le chinois vert
Scène VI, entre Suzanne Joly, puis Suzanne Héloïse.
SUZANNE JOLY : Je sais pas ce que je fais là, je la connais pas cette gamine. Je crois que je l’ai jamais vue. Je t’ai déjà vue ?
BLANCHE : Avec mon père, nous étions venus te voir. Et tu n’étais pas là. On a attendu dans la voiture sur le parking devant chez toi et une voiture est arrivée. Mon père a dit que c’était toi avec ton mari Roger, il a dit que tu nous avais vus et vous vous êtes enfuis. Il a dit que tu ne voulais pas me voir parce que j’étais noire. Je n’étais pas très sûre que ce soit toi, ou que tu nous aies vus. Je crois que je ne pouvais pas croire que tu ne voulais pas me voir.
SUZANNE JOLY : Ah ? Tu es noire ? M’en fous moi que tu sois noire.Tu es noire ? Peut-être que je me suis tirée, me souviens plus. Noire ? Elizabeth a toujours été bizarre. Ta mère je la connais pas très bien tu sais. Ma petite fille, c’est drôle… La famille, ça m’a jamais vraiment intéressée.
BLANCHE : Oui, j’avais cru comprendre.
SUZANNE HÉLOÏSE : Moi je ne pouvais pas voir ma petite fille, j’aurais aimé voir ma petite fille. Papa est parti il avait 15 ans il est resté vingt-deux ans avant de revenir. Je vois encore le bateau qui s’éloignait. Et toi doudou pourquoi tu n’écris pas ?
BLANCHE : Je ne te connaissais pas. Tu étais loin. Tu n’avais pas de réalité pour moi. Et il ne me parlait pas de toi. Il parlait d’un pays très loin, ce n’était pas le mien. Il disait Derrière Morne et je me demandais ce que ce mot voulait dire. J’imaginais un petit mont, une petite colline, une pente. Perdu dans ses souvenirs, je ne voulais pas le déranger.
SUZANNE HÉLOÏSE : Je ne voulais pas non je ne voulais pas que mon fils parte. Moi je voulais que mes enfants soient près de leur mère quand le jour baisse. Un enfant doit rester quand le corps de sa mère descend. Mais Victor, il voulait tellement partir. L’instituteur est venu me dire de laisser Victor partir pour étudier en France. Je ne voulais pas mais j’ai laissé mon fils aller sinon il serait fâché après moi. Je ne voulais pas que papa soit fâché après moi. Je n’ai jamais connu ma belle-fille. J’ai une photo. Ta maman me l’a envoyée après le mariage. Elle m’écrivait et mon fils n’écrivait pas.
SUZANNE JOLY : Ouh ! Ta maman ! Comme vous êtes sentimentale. Moi j’ai pas eu le temps d’être sentimentale. J’ai travaillé comme domestique toute ma vie. Toute ma vie à torcher le cul des vieilles rombières. Quand j’étais petite on m’envoyait garder des chèvres. A 13 ans j’aurais voulu aller à l’école. J’ai jamais connu ma mère. Je suis née, elle est morte. Tu vois ma petite, c’est ton héritage. Personne a de mère chez nous. C’est la marque des Flandres.
BLANCHE : Tu es vraiment flamande alors ? Je suis vraiment flamande alors ?
SUZANNE JOLY : Ma mère était flamande. Elle avait un joli nom qui t’irait sans doute mieux qu’à moi. Poët. Avec un tréma. Ses parents sont venus s’installer dans le Berry. Une guerre, je crois. Son père était un berrichon. Et ta mère est une Berrichonne, mais elle a gardé la blondeur des Flamands. Tout le monde regardait ses cheveux si clairs presque blancs. Tout le monde attendait qu’ils foncent et ils ont jamais foncé. Le Berry vous connaissez pas ?
SUZANNE HÉLOÏSE : Non Madame la grand-mère de ma petite fille mais ça ne doit être pas si différent de chez moi. Il doit faire froid et les champs de canne sont des champs de maïs et la peau des habitants est blanche. Mais sinon les pauvres restent pauvres au soleil ou à l’ombre. A 13 ans vous gardiez les chèvres, à 13 ans je coupais la canne. Toute la journée sous le soleil, j’ai coupé la canne dure. Mes mains saignent. Il faut nourrir les enfants. Le père de papa avait inventé un fusil pour tuer le travail. Et il est parti. Et papa Paul s’est occupé de papa. Mon fils Théo avait des taches rousses et les cheveux rouges. Tout le monde attendait qu’ils foncent mais ils n’ont jamais foncé. Chabin il était mais papa est tout noir et c’était mon garçon préféré. Et toi aussi tu as du rouge dans tes cheveux souples et je vois les taches rousses sur ta peau claire.

Propos recueillis par Sylvie Chalaye
Paris, décembre 2012
///Article N° : 11634

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