« Nous avions l’obligation morale d’aller jusqu’au bout »

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Nocky Djedanoum et Maïmouna Coulibaly

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Organiser le projet  » Ecrire par devoir de mémoire  » n’avait rien de simple, à commencer par dépasser les réticences de départ.

Comment est née l’idée d’organiser Fest’Africa au Rwanda ?
Nocky Djedanoum – Au départ, il y a eu les images de la télévision. Je crois que je n’ai jamais vu de telles images. Certes, il y a eu des images de guerres civiles chez nous. Mais une telle horreur en direct, c’était pour moi un véritable choc. Après cette réaction épidermique, je me suis dis qu’il fallait agir. C’est ainsi que j’ai contacté d’autres associations, comme le collectif Rwanda de Lille qui, elle, voulait tout simplement informer. C’était une étape militante sans action réelle. L’action réelle a commencé quand j’ai contacté les écrivains. On en a discuté avec Maïmouna Coulibaly, puis avec Théogène Karabayinga de RFI, qui est rwandais. Ce dernier a joué un rôle capital dans le lancement du projet  » Rwanda : écrire par devoir de mémoire « . Parallèlement, j’ai eu la chance de faire la connaissance d’un autre Rwandais : Gratien Uwisabye, le représentant actuel de Fest’Africa à Kigali.
Mais de là à organiser une résidence d’écriture sur le génocide rwandais à Kigali… Je sais que sur la place parisienne, il y a eu des réticences quant à la réalisation d’un tel projet.
N.D. – J’ai toujours cru à ce projet. Dans un premier temps, je me suis rendu au Rwanda (en février 1998) avec Théogène Karabayinga pour rencontrer les autorités politiques rwandaises, notamment le ministre de la Culture qui à l’époque était méfiant. Et je suis rentré en France sans avoir obtenu de réponse officielle favorable. Je dois avouer que j’étais un peu déçu. Ma déception venait du fait que les Rwandais étaient méfiants à mon égard alors que les Occidentaux qui étaient venus au Rwanda pour écrire sur le génocide n’avaient demandé l’autorisation à personne, hormis l’obtention d’un visa. Et que pour une fois que les Africains venaient travailler, on se demandait par qui nous étions manipulés. Il est vrai qu’à l’époque, les rapports entre la France et le Rwanda étaient tendus. Toutefois, quatre mois après mon retour de Kigali, j’ai reçu un courrier du ministre rwandais de la Culture qui disait entre autres que nous étions les bienvenus au Rwanda. Dans la foulée, j’ai reçu un soutien financier de la Fondation de France. En juillet 1998, je me suis rendu au Rwanda avec Tierno Monenembo, Monique Ilboudo, Véronique Tadjo, Abourahman A. Waberi, Koulsy Lamko, Boubacar Boris Diop.
Maïmouna Coulibaly – En répondant à votre question, Nocky a mis l’accent sur la méfiance des hommes politiques rwandais par rapport au projet. Mais je voudrais revenir sur la réticence venant de la  » la place parisienne  » pour reprendre votre expression. Je dois d’abord dire qu’il n’y a pas eu de critère défini pour choisir les écrivains qui devaient participer à ce projet. Le critère essentiel était la disponibilité de séjourner pendant deux mois à Kigali. Du reste, ce projet était assez fou. Mais comme l’a dit Nocky, nous y avons toujours cru. Et ceux qui n’y croyaient pas avaient sans doute tort. Car à l’arrivée, il y’a eu des livres et parfois de très beaux livres. En tous cas, ne pas y croire était une façon de mettre en doute la bonne volonté des organisateurs et des écrivains. Le Rwanda est un sujet douloureux. Et rien que pour la mémoire des morts, nous avions l’obligation morale d’aller jusqu’au bout.
Tout au long des journées qui ont ponctué Fest’Africa à Kigali, nous avons entendu des écrivains dire que dans leur vie personnelle et dans leur démarche artistique, il y a avant le Rwanda et après le Rwanda. Qu’en est-il des organisateurs de ces résidences d’écritures et de ce festival ?
M.C. – Je crois fondamentalement que la culture peut apporter quelque chose à notre existence. Il ne faut pas la dissocier de l’économique et de la politique. Je pense que tout cela est imbriqué. Je suis allée au Rwanda pour la première fois en juillet 1998. J’ai été subjuguée par ce pays. J’ai été surtout fière de trouver un pays qui a su quatre ans après le génocide retrouver sa dignité. Et rien que pour cela, on avait le devoir de les aider. Et surtout de faire en sorte que cette tragédie ne se répète plus, non seulement au Rwanda mais en Afrique.
Quel bilan tirez-vous de votre action au Rwanda ?
N.D. – Ça été beaucoup de travail : publier par exemple des livres en co-édition avec Le Figuier, alors que cela n’était pas prévu au départ ; mettre sur pied une troupe de théâtre regroupant des comédiens venus d’une trentaine d’Etats africains ; organiser des colloques et faire venir d’autres écrivains à Kigali…
Lors du colloque qui s’est tenu du 27 mai au 5 juin 2000, des Rwandais ont regretté cette arrivée massive de nouveaux écrivains et chercheurs alors qu’ils auraient préféré écouter davantage les auteurs des romans sur le génocide.
N.D. – Cette critique avait même été reprise par une dépêche de l’Agence rwandaise de l’information. Mais je ne regrette pas cette ouverture. Je crois qu’il faut ouvrir davantage. Dans mon recueil de poèmes Nyamirambo (Fest’Africa / Le Figuier 2000), j’écris que  » Le Rwanda est une terre de mémoire et de recueillement « . Pour moi, le fait de faire venir les gens au Rwanda, leur faire visiter les sites du génocide pour qu’ils regardent ces ossements, est une chose très importante. Non, je ne regrette rien. Au contraire, je souhaite que les gens et surtout les Africains viennent davantage au Rwanda pour voir ce qu’il reste de cette folie humaine, pour ne plus douter de l’existence du génocide. Et puis, il y a l’acte d’écrire qui est d’une certaine manière un acte contre le négationisme. Amener les écrivains et les chercheurs africains ici pour qu’ils prennent conscience de ce qui s’est passé, pour qu’ils le fassent partager aux autres, est à mon sens un acte de solidarité avec le peuple rwandais. Nous avons initié un travail, quitte au Rwandais eux-mêmes à prendre le relais dans la diffusion des livres, des spectacles etc.
M.C. – Je crois que cette critique est difficilement recevable. Pour une raison toute simple : nous n’avons pas pris des écrivains au hasard pour les emmener au Rwanda. Il faudrait que les gens sachent que la plupart des écrivains que nous avons associés au dernier moment au projet avaient déjà publié des livres sur le Rwanda. Je pense par exemple à Babacar Sall et Jean Luc Raharimanana. Bien qu’à des milliers de kilomètres du Rwanda, ces écrivains étaient sensibles à la souffrance de leurs frères rwandais. Et ces mêmes écrivains, en se rendant sur place, ont pris la mesure de la tragédie rwandaise. Personnellement, je crois que le Rwanda devrait être pour nous Africains une terre de pèlerinage à l’instar de Ouidah, de Gorée. Ce sont des lieux qui portent une histoire, une mémoire.
L’historien Elikia M’Bokolo a dit au cours de son intervention au colloque de Kigali qu’il fallait désacraliser la mémoire pour écrire l’Histoire. Or Fest’Africa a été conçu sur le thème de la mémoire. Pensez-vous qu’il est temps de passer à l’Histoire, ou faut-il rester dans le devoir de mémoire ?
N.D. – Je considère que la mémoire et l’Histoire se complètent. Il faut d’abord reconnaître que le génocide rwandais a bel et bien existé : nous avons un devoir de mémoire. Dans quelles conditions tout cela a-t-il été organisé ? Quelles sont les parts de responsabilités ? Etc. Là, on entre dans l’Histoire. Et il faut bien entendu écrire cette Histoire. Aux historiens de faire leur travail.
J’ai découvert ici au Rwanda que les femmes ont joué un rôle très actif dans les massacres des enfants et des autres femmes C’est quand même rare en Afrique que les femmes soient aussi actives que les hommes dans les massacres. Comment expliquez-vous cela ?.
M.C. – Je ne sais pas s’il faut dans le contexte du génocide rwandais dissocier l’homme de la femme. Je situerai, pour ma part, cette barbarie au niveau de la cruauté humaine.
N.D. – Quand tous les tabous sont brisés, les frontières deviennent inexistantes. Tout est alors permis. Vous parlez de la cruauté des femmes. Mais vous avez oubliez celle des enfants. Les enfants qui ont massacré parfois leurs propres amis.
Certains Africains ont comparé l’organisation de cette édition Fest’Africa au Rwanda au travail d’Alioune Diop.
N.D. – Il est vrai que dans l’un des textes sur le dossier Rwanda, je me suis inspiré d’un texte d’Alioune Diop dans lequel il dit que les hommes de Culture sont des bâtisseurs de beauté et qu’ils doivent intervenir partout. J’ai donc fais référence à sa mémoire pour puiser une certaine force.
M.C. – Nous n’y avions pas pensé au départ mais ce rapprochement nous est de plus en plus rapporté. On nous dit que nous avons créé un espace de rencontre pour les artistes et intellectuels africains. Je dis tant mieux. Mais c’est une lourde responsabilité.

///Article N° : 1463

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