« Nous sommes une génération avec un autre engagement »

Entretien de Julien Le Gros avec Fredy Massamba

Son premier album Ethnophony révélait un talent protéiforme, tourné vers les musiques urbaines, à mille lieues des clichés sur la musique congolaise. Fredy Massamba a fait du chemin depuis qu’il s’est fait repérer par les Tambours de Brazza à danser le smurf, dans le quartier Bacongo à Brazzaville. La preuve avec son nouvel album Makasi, sorti le 28 octobre dernier. Il est en concert à Paris au Studio de l’Ermitage ce 19 décembre.

Makasi en lingala signifie la force. Qui dit force dit énergie. L’énergie et la transpiration imprègnent l’univers Afro fusion de Fredy Massamba. Il mouille le maillot quand il frappe le ngoma, le tambour traditionnel congolais, quand il danse au sein des Tambours de Brazza ou quand il fait groover sa langue le kikongo (1) avec sa propre formation. Cette fois, pour son nouvel album, la force qui le transcende : « C’est celle du ngo. Le ngo c’est le léopard. Ça se retrouve dans le mot Congo. Les mamans au Congo-Brazzaville disent : « Tu as le côté makasi du ngo ! » Makasi c’est le poids de la parole et de la tradition. J’ai ramené la force de cette tradition dans ma musique. »

Groover la tradition
Pour perpétuer cette tradition, Fredy Massamba l’a confrontée, comme pour son premier album Ethnophony avec les musiques urbaines, via la soul. L’album, à l’image, de son géniteur globe-trotter a beaucoup voyagé : « Il est passé par Kinshasa, Bruxelles et a été fignolé à Genève chez Fred Hirschy. » Directeur artistique du projet, arrangeur, Fred Hirschy est devenu son double musical : « On s’est rencontrés à Dakar au studio Sankara. Depuis, on a gardé contact et on va dans la même direction musicale, orientée vers les musiques traditionnelles africaines, qu’elles viennent du Mali ou du Zimbabwe. On les ramène vers les musiques actuelles. »
Afin de consolider cette vision, les compères ont fait appel à la « final touch » de l’ingénieur du son new-yorkais Russell Elevado. (D’Angelo, Jay-Z, Roy Hargrove, Keziah Jones…) « Ce mec a fait un travail de nettoyage, de mix et de mastering, pour faire sonner ces instruments traditionnels et leur donner un sens. Ça nous a coûté un budget colossal mais on le ressent dans l’album ! Les Américains sont doués pour un « gros son » qui fait ressortir ces instruments. Mon but est de faire groover ce côté traditionnel avec n’importe quelle musique : Soul Jazz Blues Hip-hop… De grands frères l’ont déjà fait comme Nzongo Soul où Franklin Boukaka dans sa chanson « Le bûcheron » : « Aé Africa liberté », que Bisso na Bisso a reprise. On continue dans leur direction ! »
Concrètement, sur scène Fredy est accompagné de six musiciens : chant, basse, batterie guitare, fender rhodes, des percussions… et des samples. « Dans la programmation de la machine « sampler » il y a les instruments traditionnels qu’on déclenche en live : des flutes pygmées, des cornes d’harmonie, des voix… Le percussionniste ramène sa sanza, son likembe et le balafon, qui se confondent à la couleur plus Soul de la section rythmique. »

African mix
Dans cette idée de mix, Fredy Massamba a convoqué des invités du continent mais aussi des États-Unis (Chip Fu), comme sur le titre Unity, avec le rappeur sud-africain Tumi Molekane : « Tumi est un super pote que j’ai côtoyé au Hip-hop summit de Johannesburg et au Sauti Za Busara festival à Zanzibar. J’ai aussi eu la contribution du chanteur El Djaby. En 2010, j’ai été invité au festival RDC du rappeur Lexxus Légal. J’y ai rencontré plein d’artistes kinois, dont El Djaby et Rodriguez Vangama, un musicien de la nouvelle scène Hip-hop Soul Jazz et tradition, qui joue de la guitare sur le disque. Le résultat est impressionnant de simplicité. La kényane Muthoni the drummer queen est une découverte de Fred Hirschy sur un réseau social. Il lui a proposé de poser sur le titre « Nkembo ». Le lendemain on avait le featuring. »

De fait, Fredy Massamba a conscience de faire partie d’une nouvelle génération qui se bouge pour l’Afrique : « J’anime des stages de coaching vocal dans divers pays. J’étais cette année à Cotonou pour un projet de formation sur le thème : « la musique traditionnelle au profit des musiques actuelles. » Je rencontre des jeunes conscients que si on continue à ne chanter qu’en français et en anglais, nos langues vont se perdre. J’ai travaillé avec Didier Awadi pendant cinq ans. Je suis sur l’album de Noumoucounda Cissoko, de la chanteuse Thais Diarra du Sénégal, d’Awa Sissao au Burkina Faso. Cette nouvelle génération a compris qu’on doit d’abord être nous-mêmes avant d’appréhender ce qui se passe ailleurs. Il faut mettre les forces ensemble pour montrer à nos leaders que nous sommes une génération avec un autre engagement, un autre bagage. On ramène des projets concrets avec nos traditions sur les scènes internationales. C’est ça l’unité ! » Par le voyage, Fredy nourrit cette recherche musicale : « En 2004, je suis parti sur un festival à Bangui, en République Centrafricaine. J’y ai rencontré plein de Pygmées. Ils m’ont invité dans leur village où je suis resté une semaine. J’ai beaucoup appris de leur mode de vie. Ça m’a nourri humainement. Musicalement, je me suis nourri de leurs flûtes, de leurs chants, de leurs rythmes. »

Éternel élève, Fredy continue de creuser dans de nouvelles directions : « Je suis un peu éparpillé mais ça me permet de tâter d’autres influences. J’ai un projet avec le pianiste Ray Lema et le chanteur Ballou Kanta. Je continue de tourner avec Les tambours de Brazza. J’ai un projet à Bruxelles avec un Béninois à la batterie, un Congolais de Kinshasa à la guitare, un Burkinabé et un Malien au tama percussions, et deux Congolais de Brazzaville. » Afropéen jusqu’au bout des ongles !

(1) langue parlée au sud-ouest du Congo-Brazzaville mais aussi en RDC et en Angola

En savoir plus :
En concert le 19 décembre 2013 au Studio de l’Ermitage à Paris


///Article N° : 11923

Les images de l'article
© Quentin Bruno/ Skinfama
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