Nouveautés du disque

Novembre 2000

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Henri Dikonguè, N’oublie jamais (Buda musique / Mélodie)
Henri Dikongué a voulu cet album ouvert à toutes les musiques qu’il côtoie. En faisant appel au bassiste camerounais Etienne Mbappè pour la direction artistique, il a su prendre le risque de faire évoluer sa musique sans la dénaturer. Qu’il chante en lingala, en douala ou en français sur un rythme makossa, salsa, blues jazzy ou reggae, la voix frêle de l’artiste soulève l’émotion. En invitant Manu Dibango sur le titre N’oublie jamais, il rend à sa manière hommage au Tonton de la musique camerounaise. Henri Dikongé a du talent, N’oublie jamais… le confirme.
Tiken Jah Fakoly, Cours d’histoire (Globe / Sony music)****
Avec Mangecratie, Tiken Jah faisait, il y a deux ans déjà, une entrée en grande pompe dans le cercle fermé des reggaemen. Cours d’histoire confirme le talent de cet Ivoirien qui n’a rien à envier à Alpha Blondy. Comme son compatriote, il s’inspire du paysage politique africain dont il dénonce les travers, en dioula, en français et en anglais. Ici, il rafraîchit la mémoire de ceux qui ont oublié, il pose des questions. En cette période où la Côte d’Ivoire semble tomber dans la bêtise, l’arrière petit fils de Sundjata Keïta rappelle leur passé à ses compatriotes et offre un plaidoyer pour la paix. Musicalement correct !
Nakodjé, Nakodjé (Iris Music / Harmonia Mundi) ****
En langue peulh, nakodje signifie le potager. C’est le nom qu’a choisi ce jeune groupe sénégalo-américain pour cet album du même nom. Un opus tout en couleur qui illustre le mariage d’instruments traditionnels et modernes : une flûte peulh, un soprano, un balafon, une batterie, un synthé, une mbira, une guitare basse, un n’goni : nous voici au cœur d’un potager aux saveurs afro-beat, high life, afro-jazz. Pas le temps de réfléchir, on est pris dans ce tourbillon de sons et de rythmes dès les premières notes ; entre chants mandingues et wolof s’intercale de temps en temps une musique instrumentale, histoire de reprendre son souffle.
Michel Cusson, Camino (Cream record / Sony)****
Avec Camino, l’ex-guitariste du groupe mythique des années 70-80 est de retour. Michel Cusson, qui s’est investi dans l’écriture de musiques de film, continue parallèlement sa quête de sons nouveaux. Ses riffs de guitare rappellent tantôt l’Afrique, tantôt la musique tsigane, la samba, la salsa, ou le boléro. Un métissage musical qui semble être l’apanage de tout musicien en cette fin de siècle. L’album a été enregistré dans des conditions « live » au club de jazz l’air du temps à Montréal, lors de répétitions ou de concerts. La plupart des titres, instrumentaux, suggèrent l’idée du voyage.
Florence Chitacumbi, 6e Sens (Zedprod / As de cœur prod) ***
Florence Chitacumbi est née de la rencontre entre l’Afrique et l’Europe. Sa musique en est l’illustration. A travers 6e Sens, on découvre une voix sensuelle qui donne de l’intensité aux textes, peintures de scènes quotidiennes. De la première à la onzième plage, la chanteuse combine avec justesse mélodies africaines et latines. Elle scatte, chante en français, en anglais et en dialecte angolais. Et ça swingue ! Dire qu’elle a le sens du rythme serait un pléonasme. Elle l’incarne, c’est son 6e sens.
George Duke, Cool (Warner)***
Il y a une vingtaine d’années, George Duke faisait partie de la génération funk. Une musique qui allait connaître un succès quasi planétaire. Il bâtit sa réputation à travers ce rythme et en devint l’un des maîtres incontestés. Cool reste un album funk, malgré le titre et le style un peu plus soft. Avec le temps, le pianiste s’est assagit. Sa musique s’est aérée et il donne plus d’espace au chant. Il s’inspire de la racine africaine pour les chœurs et les percussions corporelles. Dans Ancient Source, entouré de Chanté More, Flora Purin et du groupe Anointed, le pianiste fait un retour remarquable.
Mystik, Le chant de l’exilé (Cercle Rouge Prod / Epic)***
Bisso Na Bisso a révélé au monde une nouvelle génération de rappers dont Passi et Mystik sont les leaders. Ils portent l’Afrique en eux et s’en inspirent, malgré l’exil. Loin des strass et des spots, Mystik s’est remis au travail. Loin du pays (quoique certains titres sont nés en Afrique) mais dans sa banlieue, il a concocté un bijou. Un opus assez personnel qui décrit la vie au bled, rappelle les souvenirs de famille, et parle du quotidien (l’amour, les femmes, l’argent, l’amitié), sur des samples de musiques africaines et américaines. Chacun y trouvera son compte.
Seychelles all stars (Night & day / Ala Bianca) ***
Des paradisiaques îles Seychelles, on connaît les plages et la végétation, d’une beauté indescriptible, mais on en méconnaît la musique : des chants créoles accompagnés de tambour, de guitare, de banjo et d’accordéon. Le groupe, qui réunit sept stars locales, propose des compositions trouvant leur source dans les traditions. Comme dans les Dom Tom, les îles Seychelles ont aussi connu l’esclavage, d’où l’influence musicale africaine (à travers les rythmes) et européenne (l’harmonie).
Elvis Kemayo, Vision (JPS / Mélodie)*
Au milieu des années 70, le chanteur camerounais Elvis Kemayo connaissait une ascension fulgurante. Au sommet de la gloire, il devient animateur d’émissions de variétés à la télévision camerounaise dans les années 80, puis disparaît. Quelques années plus tard, on le retrouve comme directeur artistique de JPS prod. Aujourd’hui, il revient au devant de la scène et affirme son amour pour toutes les musiques : makossa, rumba, afro zouk. Malgré de nombreuses reprises des succès d’antan et le soutien de grosses pointures dont Manu Dibango, Koffi Olomidé ou Grace Decca, l’album est peu convainquant. Oublions vite cette Vision… d’un  » come-back » raté. Dommage !
Bénin Passion, Les plus grands succès des années 1965 à 1980 (Sono / Musisoft)
Cette savoureuse anthologie fera date dans l’histoire de la musique béninoise moderne. Elle tranche par la qualité de sa présentation avec celles de l’ex-Sonodisc, et augure bien de l’avenir de ce label au sein du groupe Musisoft… Le copieux livret, lyrique et bien documenté, me dispense de détailler le contenu, d’une étonnante diversité, à l’image d’un pays qui a su être à la fois le « Quartier Latin de l’Afrique » – le délicieux troubadour G.G. Vickey souffre la comparaison avec les meilleurs auteurs-compositeurs de la chanson de charme francophone – et un pays fidèle à sa richissime tradition (d’El Régo à Danialou Sagbohan), passionné par ses lointains rejetons… Le merveilleux « sonero » Gnonnas Pedro est sans doute le meilleur interprète africain de la musique afro-cubaine, aujourd’hui redécouvert grâce à Africando. Clément Mélomé dispute à l’Ivoirien Lougah François le titre de « best soul brother of West Africa », tandis que Joseph Tao et Pascal Médagbé lorgnent plutôt du côté des Antilles. Quant à la doyenne Edia Sophie, elle épousa en énergique amazone les sonorités subtiles de la langue Fon que son héritière Angélique Kidjo (hélas trop jeune pour être ici présente) allait révéler au monde entier.
Cameroun, Pygmées Bedzan de la plaine Tikar (Inédit / Naïve)
Moins connus et beaucoup moins nombreux que leurs cousins méridionaux Aka ou Baka, les Bedzan vivent à 250 kms au nord de Yaoundé, dans le Royaume des Tikar, ethnie bantoue très hiérarchisée qui les a assujettis et sédentarisés au début du XX° siècle.
Enregistré sur place (contrairement à la majeure partie de cette collection de la Maison des Cultures du Monde), ce cd vient apaiser les craintes souvent manifestées par les ethno-musicologues : l’abandon du nomadisme forestier n’implique donc pas fatalement la disparition des extraordinaires polyphonies à quatre voix des Pygmées. Celles des Bedzan n’ont rien à envier à celles des derniers chasseurs-cueilleurs. Mieux, elles ont acquis une sorte de solennité bouleversante dans les fêtes des chefferies Tikar. Car tout en conservant leurs propres rites et masques, les Bedzan se sont imposés à leurs féaux comme des musiciens « professionnels » aux dons inégalables…
Comme au temps des Pharaons, qui envoyaient capturer des Pygmées aux sources du Nil pour qu’ils viennent chanter et danser dans leurs palais !
Boni Gnahoré et le choeur Attoungblan, Pédou (Playasound / Mélodie)
Alors que la folle ambition des politiciens précipite à son tour la Côte d’Ivoire (qui l’eut cru ?) dans l’incendie meurtrier du tribalisme, cet album y ranime la flamme d’une culture plurielle mais conviviale. Depuis quinze ans, dans un quartier calme d’Abidjan à présent ravagé par une soldatesque sans foi ni loi, le Village Ki-Yi est un lieu d’utopie africaine – dirigé par une étrangère (mot devenu une insulte!) qui a su y rassembler dans une fraternité créative toutes les ethnies du pays et de ses voisins.
Boni Gnahoré a été l’un des premiers artistes issus de cet étrange phalanstère. Il est Bété, comme la majorité des meilleurs chanteurs ivoiriens, cela s’entend dès les premières notes, mais il n’en fait pas une affaire. Il nous fait voyager, en Bété, à travers l’infinité des rythmes qui l’ont enrichi, montrant que du polihet de Gagnoa au bikutsi de Yaoundé (« Gbazanan », « Magnan ») il n’y a qu’un pas.
Son trio vocal Attoungblan (nom d’un tambour Akan) est d’une virtuosité confondante, et l’on devine du début à la fin la patte discrète, infaillible et sensuelle d’un co-directeur musical qui n’est autre que le Congolais Ray Lema – omniprésent à Abidjan depuis un bout de temps.
1) Congolese Soukous : Guitar action from the heart of danceness
2) Mali & Guinea : Kora kings and griot minstrels
(Music Rough Guide / World Music Network)
Ces deux CD font partie des anthologies accompagnant les « Music Rough Guides » (Ed. Penguin), collection de livres anglaise, inspirée des guides touristiques, avec ce que cela implique – dense et pratique mais superficielle, bourrée de détails mais aussi d’erreurs, d’approximations. Le guide initial, « mondial », vient d’être complété par trois guides « régionaux », dont le n°1 (Afrique, Europe et Proche-Orient) comporte 300 pages sur l’Afrique…
Ces deux CD démontrent surtout les défauts de cette démarche éditoriale à la fois ambitieuse et facile. Même s’il n’y a rien à jeter, ce ne sont que des « samplers » regroupant de bric et de broc des plages souvent excellentes mais sans surprise, et surtout assez peu représentatives. Alors que la durée joue un rôle fondamental dans ces musiques, la plupart des plages ne dépassent pas 5 minutes. Ah! l’impatience anglo-saxonne!
Le volume « Mali-Guinée » ne laisse rien deviner de l’ampleur majestueuse du chant griotique, traditionnel (il n’y en a pas) ou moderne (que des productions « de Blanc »!)
Et le CD sur le Soukous culmine justement (CQFD) dans le splendide « Sarah » de Tabu Ley : 11 mn 47 de bonheur !
Mais pour être juste, la qualité du son (irréprochable) peut justifier à elle seule ces compilations : car il est vrai qu’on n’a jamais aussi bien entendu les cuivres dans le duo historique Franco & Sam Mangwana (« Coopération ») ou l’entrelacs magique voix-guitare-sax du Bembeya-Jazz.

///Article N° : 2034

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