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Ramata, d’Abasse Ndione Gallimard, Coll. La Noire, 2000, 450 p., 130 FF. (1)
Par un matin pluvieux, le corps d’une vieille femme morte de froid est découvert aux abords du bar Brise de Mer. Personne ne semble connaître la véritable identité de la défunte, pas même Diodio, la patronne de l’établissement, qui pourtant l’hébergeait depuis des années. Personne, sauf Gobi, un des piliers du bar, qui pour le plaisir d’une bouteille de vin se propose de raconter le destin de cette femme hors du commun.
Plus qu’un roman policier classique, le deuxième ouvrage d’Abasse Ndione est un magnifique portrait de Ramata Kaba, une femme troublante, en proie à ses démons. D’une beauté éblouissante, épouse d’un juriste à la carrière prometteuse, admirée et convoitée par les hommes, elle n’en reste pas moins aigrie, versatile et profondément malheureuse. Multipliant les aventures au nez et à la barbe de son mari aveuglé par la passion qu’il porte pour sa femme, Ramata mène une vie où ne compte que son propre plaisir. Ses caprices iront jusqu’à entraîner la mort de Ngor Ndong, gardien de l’hôpital Dantec – une affaire vite étouffée à coups de millions par le mari craignant le scandale .
Mais dans ce roman noir, personne ne saurait rester impuni. Vingt ans plus tard, le chemin de Ramata croise celui d’un petit brigand et les choses basculent de nouveau. Car contre toute attente, notre héroïne s’éprend passionnément de son agresseur. Folle d’amour et de désir, elle est prête à tout pour s’attacher les services de son nouvel amant qui, malgré les cadeaux extravagants, la fuit. Ramata plonge dans une quête destructrice qui la mènera jusqu’à la démence. Curieusement, le voyou porte un nom familier – Ngor Ndong…
Ramata est aussi, en arrière-plan, la peinture du Sénégal contemporain, faits historiques précis à l’appui. De la simple vendeuse de beignets au ministre d’Etat, Abasse Ndione explore toutes les couches de la société avec le même sens d’observation et d’humour. Dans cet univers où la richesse ostentatoire et l’extrême misère se côtoient à chaque coin de rue, le pouvoir de l’argent n’a d’égal que celui de la passion. T.T.
Pour que ton ombre murmure encore, d’Angèle Kingue, L’Harmattan, coll. Encres noires, 1999
Dans ses Ultimes dialogues (1988) avec Osvaldo Ferrari, Jorge Luis Borgès nous informe que la philosophie de Platon surgit de sa nostalgie pour Socrate : Socrate meurt mais Platon joue à le croire encore vivant; ce qui lui permet de continuer à discuter avec lui. Une démarche philosophique qui est un bel hommage à l’amitié. Il est probable qu’en écrivant son roman, Angèle Kingué n’ait aucunement pensé aux dialogues de Platon, mais l’intention affichée est la même. Il s’agit ici, comme chez Platon, de lutter à travers les mots contre l’oubli de l’être aimé.
Ulcérée par le décès de son père qu’elle croyait immortel (comment ne pas le croire ?), Angèle Kingue décide à travers un prodigieux travail de mémoire de le faire revivre. Dès l’incipit du livre, elle donne le ton : « Je veux écrire la plus belle des histoires, je veux récréer le monde dans lequel tu as vécu avec tant de fidélité, que j’attends toujours. Et le temps passe, et les traits de ton visage s’estompent. Et moi je continue à chercher la forme parfaite, les mots pour te dire, mieux pour te traduire, te célébrer_ Mais comment y parvenir sans affadir ta réalité ? »(p.9) C’est ainsi d’une autobiographie qu’il s’agit – mieux : d’une auto-fiction. Mais comment écrire sur un être cher mort sans le trahir ? Tout le livre chevauche entre l’effort de mémoire et la quête du ton juste. A l’arrivée, le pari est réussi. Sans doute en raison du choix subtil d’une narration que l’on pourrait appeler le dialogue Outre-Tombe. Car tout le long du récit, Angèle Kingue interpelle sous le ton de la confidence son père et nous le rend par-là même plus proche .
Du point de vue de l’histoire littéraire, ce roman brise un tabou : celui du père africain distant. A l’inverse des romanciers et romancières africains qui nous ont habitués à des textes où le père était relégué au rôle du méchant loup de la famille, Angèle Kingue nous donne à lire un père fraternel. Ce livre peut ainsi être lu comme le versant masculin de femme noire femme africaine, le célèbre poème de Camara Laye ouvrant L’enfant noir.
Malgré la gravité du sujet abordé, le livre est ludique : Angèle Kingue refuse à la fin du récit de confiner la vie de son père dans un livre. Il sort du texte pour assister à la rédaction de son histoire par sa fille. Démarche paradoxale au prime abord, mais qui renforce ce besoin de dialogue entre père et fille. Angèle suggère ainsi que l’écriture de ce livre ne lui pas permis de faire totalement le deuil de ce père bien-aimé. Un livre qui est à coup sûr l’un des plus beaux poèmes écrits sur la mort d’un père. La mort devient ici un moyen de célébrer la vie. Telle est la magie de la littérature. B.M.-M.
Ébène, de Ryszard Kapuscinski, traduit du polonais par Véronique Patte, éd. Plon, 336 p., 159F.
Grand reporter, aux petits moyens, ce polonais, qui a grandi dans la fureur de l’époque nazie et a vu son pays déchiqueté par le 3ème Reich puis dominé par le puissant voisin russe, s’est très vite reconnu dans ce continent où la souffrance a toujours constitué une sorte de seconde peau. Ayant arpenté le continent de long en large pendant quarante ans, il en rapporte des témoignages bouleversants, des descriptions inquiétantes et des récits passionnants. Ce qui est passionnant dans Ébène, c’est la volonté affichée de l’auteur d’en faire un ouvrage plein de vie en n’hésitant pas à mélanger les genres et les styles. Kapuscinski passe en effet allègrement de la dissertation philosophique à la réflexion politique en passant par le témoignage journalistique pur et dur. La force de ses reportages réside dans le fait que l’homme s’est toujours fondu au milieu des populations locales. Ni grands palaces, ni antichambres des pouvoirs locaux. Ce « Blanc » capable de souffrir et d’assimiler les rituels les plus complexes des civilisations africaines, d’être attentif au plus petit bruissement d’une fabuleuse nature, ne pouvait être fondamentalement mauvais. Cette confiance gagnée à coups de paludisme, de tuberculose et de condamnations à mort (Nigeria 1966) imprègne l’atmosphère de textes qui ne laissent jamais indifférent le lecteur. Kapuscinski ballade ce dernier de Niamey à Kigali en passant par Lagos et Kampala et lui fait vivre les différents conflits de l’intérieur en compagnie de personnages souvent peu recommandables tels l’ Ougandais Amin Dada ou le Libérien William Tubman. Mais attention, Ébène n’est pas le témoignage d’un afro-pessimiste : il montre aussi le courage, la volonté des hommes et l’immense solidarité dont ils font souvent preuve pour sortir par le haut. Et puis, nous dit ce Polonais, contrairement à ceux qui regardent l’Afrique de loin, ce ne sont pas les guerres qui la font souffrir le plus mais bel et bien la pauvreté. Et la pauvreté qui ronge le continent, les Africains n’en sont pas les seuls responsables. F.C.
Les Filles du masque, photos de Bernard Brisé, texte de Kangni Allem, éd. Alternatives, 126 p., 160 F.
Après un magnifique ouvrage sur la séduction féminine au Sénégal, les Éditions Alternatives récidivent dans le domaine du beau livre avec ce livre consacré aux masques de la tradition et à la scarification féminine. Signes, marques, dessins, traits blancs ou colorés qui soulignent la franchise ou l’inquiétude d’un regard, balisent la magnificence d’un visage, caressent voluptueusement l’opulence d’une poitrine. Des signes sur le corps qui sont autant de liens avec le peuple, la tribu, le clan et qui disent avec une intelligence rare les différentes étapes historiques de la vie d’un individu au milieu de son groupe. Le masque, écrit Kangni Allem, dans un langage poétique, est « ce qui fait lisière, encrage en ma mémoire, à rebours, la pavane des masques qui diront toujours la mort, et la vie forcément, et l’entre-deux par conséquent. La pavane à trois temps autour du nombril, de la bouche et des lignes de la main de la mère des masques. Fille du masque, suis la mémoire en voyage, écoute ceci qui aurait pu être ton histoire ! ». Une centaine d’illustrations à la fois sobres et déroutantes. F.C.
Le Combat du siècle, de Norman Mailer, traduit de l’anglais par Bernard Cohen éd. Denoël, 328 p., 130 F.
En 1975, Mobutu décida de s’offrir et par ricochet d’offrir au bouillant peuple de Kinshasa le match de boxe du siècle. Entre deux géants blacks américains. Les deux plus grands que le Noble Art ait jamais connu depuis Sonny Liston : Mohamed Ali et George Foreman. Le premier, honni par les Blancs de l’Amérique arrogante pour son engagement politique en faveur de la minorité noire et son refus de servir dans l’armée, était devenu une idole en Afrique. Le second, énorme boxeur, grand puncheur devant l’éternel, mais totalement dénué de charisme, était devenu le champion à abattre. Tout simplement parce qu’il avait hérité d’un titre mondial dont l’Amérique guerrière avait privé Mohamed Ali. Tout le Zaïre et toute l’Afrique étaient derrière Ali, magnifique hâbleur à la technique ondoyante. C’est la préparation et le déroulement de ce match fou, de ce moment historique à la frontière du sport, de la politique et de l’idéologie, que Norman Mailer, un monstre sacré de la catégorie « plume », raconte ici avec passion et lyrisme. Le livre fait la part belle à Ali. Et pour cause : Norman Mailer était un de ses plus ardents supporters. A conseiller aux passionnés de sport mais également à tous ceux qui aiment la force de frappe du style littéraire de l’auteur du « Rêve américain ». F.C.
Kalétas, la mascarade, d’Apollinaire Agbazahou 80 p., 2000, éditions du Flamboyant, 08 BP 271 Cotonou (+229 31 02 20)
Apollinaire Agbazahou est professeur de Lettres. Après sa pièce « La Bataille du trône« , éditée à compte d’auteur en 1997, il intègre la vague littéraire actuelle au Bénin avec ses trois petits récits regroupés dans « Kalétas, la mascarade. » Cette vague est celle des professeurs de français qui, devant la pauvreté éditoriale au Bénin, se sont impliqués dans l’écriture littéraire dans le but de combler le décalage entre l’imaginaire collectif des Béninois et la réalité littéraire générale. A travers des récits à vocation pédagogique, ces nouveaux auteurs exploitent les faits divers, les préoccupations et attentes du public, et se ménagent rarement des fantaisies dans l’écriture. On pourrait même dire qu’ils abordent l’écriture avec une application scolaire, avec une quête de l’éloquence plus ou moins heureuse selon les cas. Ces trois récits présentent très exactement ces caractéristiques. Ils abordent des sujets d’actualité nationale : les élections (Kalétas), les droits de l’enfant (Vidomègon) et l’éternelle émancipation de la femme et des pratiques obscurantistes (Imadeli Imelda). L’exploitation recherchée d’un cadre béninois, les références aux titres de la presse, l’abondance des circonvolutions et la recherche évidente d’un vocabulaire approprié font croire à un auteur qui veut communiquer en priorité avec ses élèves. Une plus grande rigueur éditoriale aurait certainement renforcé cette ambition. C.A.
Modukpè – le rêve brisé, d’Adélaïde Fassinou 128 p., éditions L’Harmattan, Paris 2000.
Modukpè est le premier roman d’Adélaïde Fassinou. Son intention pédagogique apparaît déjà en couverture avec le sous-titre : le rêve brisé. Et cette intention s’illustre à chacune des 127 pages du livre. C’est qu’Adélaïde Fassinou est également professeur de Français et femme. Le roman raconte la vie d’une femme (qui a souffert en famille avec un père féodal) à l’université où elle perd sa virginité avec un professeur irresponsable et lâche, puis dans son foyer où elle se retrouve sans jamais y avoir été préparée dans la polygamie. Toutes ces questions sont réelles et très actuelles au Bénin. L’auteure les a traitées avec un parti-pris étonnant. Un roman à thèse qui, en racontant les histoires sous un seul angle peut susciter de grands débats. Il répond à toutes les grandes caractéristiques littéraires de la vague littéraire actuelle au Bénin. C.A.
A-n-n-a !, Postkriptum im Klampen Verlag, Lüneburg 2000, Allemagne, 248 p.
Anna Blume und zurück, Réponses poétiques à « An Anna Blume » de Kurt Schwitters, 240 p., Wallstein Verlag, Göttingen 2000, Allemagne
Les 248 pages du premier ouvrage sont accompagnées d’un compact disque. Cette initiative de Gerd Weiberg, Klaus Stadtmüller et Dietrich zur Nedden est unique en son genre. Il s’agit d’un poème surréaliste de Kurt Schwitter intitulé « An Anna Blume » traduit librement par 154 poètes de 137 pays différents. Le cd incorporé reprend les traductions dans les diverses langues, avec la voix de chaque auteur. Le résultat est un ouvrage d’art destiné à la vue et à l’ouïe. L’ouvrage reproduit les manuscrits dans les diverses langues et calligraphies. Parfois, plusieurs versions d’une même langue enrichissent l’intérêt de l’ouvrage. Des langues africaines, du Sénégal à la Tanzanie, du Maroc à l’Afrique du Sud, figurent également, pour la première fois, dans une oeuvre d’art à vocation universaliste.
Le second livre vient compléter l’entreprise par des poèmes personnels, en « langues internationales », qui sont autant de réactions, inspirées à certains des interprètes du livre précédent, par « Anna Blume ». Chacun des poèmes est suivi d’une traduction allemande. Ici, les langues africaines s’escamotent et la cible devient visiblement un public occidental. En définitive, ces 239 pages complètent bien, dans la démarche, l’ouvrage d’art voulu universel, pour un public occidental.

(1) Nous avons publié le mois dernier (n°33) un entretien avec Abasse Ndione à propos de Ramata.///Article N° : 2053

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