Orphée noir

Lecture dirigée d'après l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Léopold Sédar Senghor

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Taxidermie d’une anthologie
La commémoration de l’abolition de l’esclavage n’a manifestement pas su intéresser le Festival  » In  » qui n’en a toujours pas fini avec Shakespeare, Molière, Corneille et n’a pu consacrer aux grands auteurs de ces territoires, qui furent pourtant la fierté de la France aux temps où elle se prenait pour un empire, qu’une seule soirée à 22 heures, jour de finale qui plus est ! (quand le destin s’en mêle…)
Et il faut croire que l’anniversaire de l’abolition n’était pas une raison suffisante pour octroyer cette soirée. Proposer d’adapter pour l’occasion l‘Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, c’était aussi rendre hommage à la parution d’un ouvrage que Léopold Sédar Senghor publia il y a 50 ans. D’une pierre deux coups !
 » L’Occident est devenu riche grâce au commerce des hommes, parce que des races entières sont mortes, des continents entiers ont été dépeuplés. En France, c’est la révolution de 1848 qui inscrivit l’abolition de l’esclavage dans la Constitution, et la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 en réaffirma le principe. C’est cette même année que L.S. Senghor publia son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, précédée d’un essai de Sartre, Orphée noir. Ce sont ces textes que Moïse Touré a choisis, pour une commémoration formellement sûre, mais réellement toujours incertaine.  » (Festival d’Avignon, programme)
C’est à se demander, quand on lit la présentation de cette soirée dans le programme du Festival, si l’on parle de la même souffrance. Tout est dit comme pour reléguer les faits dans un lointain mythologique où se mêlent les races et les continents. Si l‘Anthologie nègre peut plus que jamais célébrer l’abolition de l’esclavage, c’est que la poésie nègre est toute entière et, au plus profond, marquée du sceau d’une souffrance dont la honte est inarticulable.
Certes la souffrance nègre est une souffrance christique qui peut prendre sur elle toutes les souffrances et engage l’humanité entière, mais ce n’est pas une souffrance sans identité. Pour être universelle la souffrance nègre a d’abord besoin d’être reconnue comme particulière. Le Blanc peut la comprendre, peut la partager, mais il n’a pas à la revendiquer en la fondant dans le magma de tous les esclavages au nom d’un quelconque principe d’universalité ou d’un besoin d’identification du spectateur aux protagonistes du spectacle. Laissons la souffrance nègre aux nègres et sachons assumer notre responsabilité historique.
Annoncée comme une lecture, la mise en espace dirigée par Moïse Touré avait finalement l’ambition d’un véritable spectacle : costumes, lumières, scénographie, personnages qui hantaient le plateau et surgissaient de l’ombre des jardins du Musée Calvet comme des spectres désincarnés : guerrier massaï, coupeur de cannes, chanteuse de jazz, tirailleur sénégalais, touareg… Mais aucune dramaturgie ne structurait l’ensemble, ni ne mettait ces personnages en écoute. Ainsi restaient-ils des voix dramatiquement perdues dans le vide de la nuit, des figures empaillées sans résonance tragique, sans densité, des images proférantes à la beauté plastique sans épaisseur, sans ressenti.
Vacuité d’une profération dont le seul mérite est sans doute d’illustrer avec force  » le désintérêt méprisant « , pour reprendre Greg Germain, qu’oppose systématiquement les pouvoirs publics aux projets d’Outre-mer.

Mise en espace : Moïse Touré
Lumières : Rémi Lamotte et Moïse Touré
Costumes et scénographie : Catherine Calixte
Dramaturgie : Jacques Prunair
Musique : Jean-Marc Padovani et Kalifa Jobarteh
avec Serge Abatucci, Sidiki Bakaba, Ewlyne Guillaume, Kalifa Jobarteh, Martine Maximin, Moussa Théophile Sowie, Tadié Tuéné///Article N° : 451

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