Osons le débat !

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« La culture est au début et à la fin de tout développement ».
Léopold Sédar Senghor
« Je ne suis pas à développer. Je suis à prendre ou à laisser ».
Sony Labou Tansi

Bienvenue dans ce numéro spécial entièrement consacré à l’économie et au développement culturels sur le continent africain (1). Ce dossier, réalisé en partenariat avec CulturesFrance, articule deux volets. D’une part, il offre les actes synthétiques des Rencontres « Maintenant l’Afrique ! »(2) ainsi que les rapports des ateliers préliminaires sectoriels. D’autre part, il présente des contributions d’experts, de chercheurs et de professionnels qui approfondissent et analysent les questions liées à la thématique des Rencontres : « richesses culturelles et développement économique ».
Les cultures africaines sont-elles à vendre ? C’est avec une pointe de provocation mais aussi lucidité que nous avons choisi d’intituler ainsi ce dossier. Alors que le commerce international des produits culturels ne cesse de croître et que s’organise une nouvelle économie mondiale de ce secteur, l’Afrique – à quelques exceptions près – semble à des années lumière des nouveaux défis qui s’imposent à elle. Tant d’un point de vue économique, politique et juridique que structurel et technologique.
Et pourtant ! S’il reste bien un domaine où le continent est encore respecté à travers le monde, c’est bien celui de ses cultures. Encore faudrait-il que les politiques tout comme les artistes et les professionnels prennent la pleine mesure de ce qui est en train de se jouer et affirment clairement non seulement leur incontestable avantage comparatif mais aussi une vision stratégique de l’avenir.
Or, un tel discours public ne s’entend plus guère…
Certes, les Rencontres « Maintenant l’Afrique ! », tout comme la seconde Réunion des ministres de la culture des pays ACP (3), témoignent des nouveaux défis économiques, politiques et stratégiques de la mondialisation culturelle mais quelles positions les acteurs africains adoptent-ils face à ces enjeux ? Quelle sont leurs visions, leurs discours, leurs objectifs ? Il nous paraît urgent d’ouvrir ce débat plus largement. Car trop souvent encore, l’Afrique semble endosser le « prêt-à-penser » dominant, courant éternellement derrière les recettes et les théories déjà remises en question ailleurs.
Reconnaître la dimension économique et politique des cultures
Comment la contribution des secteurs artistiques à l’économie peut-elle être valorisée, stimulée sur le continent ? Et comment les industries culturelles africaines peuvent-elles trouver leur économie ? Ainsi pourrait-on résumer les questions centrales des Rencontres « Maintenant l’Afrique ! ». On ne peut que saluer ces thématiques. Dans le contexte actuel de mondialisation libérale, quel pays, quelle aire régionale pourrait faire l’économie d’une telle analyse ?
On le sait : l’économie immatérielle, ce que l’Américain Jérémy Rifkin appelle le « capitalisme culturel », ne cesse de progresser. Les pays industrialisés l’affirment haut et fort : ce n’est plus la technologie en soi mais la créativité qui permet la réussite économique ! S’ils parviennent à exprimer leur valeur en termes économiques, les arts et la culture peuvent changer de statut, quitter leur position marginale et acquérir une nouvelle place centrale au sein d’une société. « On prend les artistes plus au sérieux, maintenant qu’ils peuvent paraît-il rapporter », résume sans ambages le directeur d’un musée aux Pays-Bas (4).
En Afrique, l’enjeu est de taille. Il semble urgent de mener les études nécessaires à la valorisation économique des secteurs culturels. Mais celle-ci ne peut être séparée des questions sociales, identitaires, géoculturelles et politiques que recouvrent les expressions artistiques, au risque d’en faire des « produits » comme les autres : des marchandises progressivement soumises aux diktats du marché.
Rien de plus dangereux, particulièrement dans le contexte africain déjà fortement dominé par les productions culturelles occidentales. La culture ne se résume pas à des « produits » pas plus qu’aux seuls arts. « C’est le monde des symboles. Elle n’est pas réductible à une série de caractéristiques matérielles ni aux œuvres culturelles. Lévi-Strauss la définit comme « un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion ». », rappellent Jean Tardif et Joëlle Farcy dans leur ouvrage Les Enjeux de la mondialisation culturelle (5).
La définition de la culture s’avère donc cruciale car elle « révèle des approches et des points de vue qui peuvent refléter des intérêts économiques, politiques et stratégiques différents » (6). Reconnaître aussi la dimension politique des cultures, c’est accepter qu’il n’y a pas de culture universelle… et donc pas de modèle à suivre aveuglément !
L’État oui, mais pas uniquement !
Ainsi, au regard des enjeux géoculturels en cours, apparaît-il important d’inscrire la réflexion sur le développement des industries culturelles africaines dans une perspective plus large que celle des États-nations et des relations inter-étatiques. Même si le rôle des États reste incontestablement déterminant. Il est d’ailleurs revenu au premier plan des débats des Rencontres. La nécessité de l’appui des États au développement des marchés et à la structuration des opérateurs privés s’impose de nouveau. C’est une bonne chose : les professionnels et les artistes semblent décidés à se faire entendre de leurs gouvernements.
Mais cela ne peut suffire. D’une part, parce que le développement culturel ne peut se penser aujourd’hui hors de l’implication croissante du secteur privé. D’autre part, parce qu’une telle conception « qui subordonne la culture au politique centré sur l’État-nation […] permet difficilement de comprendre les réalités culturelles transnationales » (7).
Selon Jean Tardif et Jöelle Farchy, « le système international est impuissant face à des enjeux qui n’obéissent pas forcément à la logique interétatique. On est ainsi obligé d’explorer de nouvelles avenues du politique pour traiter les questions extra-nationales. En raison de leur importance politique et stratégique, les enjeux géoculturels sont appelés à constituer, sur le même pied que les enjeux géopolitiques et géoéconomiques, un axe de la gouvernance mondiale » (8).
Les Rencontres « Maintenant l’Afrique ! » ont donc utilement contribué à un débat nécessaire. Ce dossier d’Africultures, que nous avons voulu à la fois critique et constructif, en constitue le prolongement. Que CulturesFrance et toutes les personnes qui y ont participé en soient vivement remerciées. Le débat ne fait que s’amorcer. Africultures entend bien continuer à le stimuler, aux côtés de tous les acteurs concernés. Car « la question la plus importante que pose la mondialisation n’est pas celle de savoir comment commercer davantage, comme le soutiennent les chantres de la globalisation économique. C’est plutôt de savoir et de décider comment vivre ensemble, non plus seulement à l’échelon local ou national, mais désormais aussi à l’échelle planétaire, avec des différences qui sont essentiellement culturelles et qui ne cessent de se renouveler » (9).
L’Afrique possède le potentiel de recentrer sur l’humain ce qui ne se décline plus que par le marché. Tout reste donc à faire… Bonne lecture !

1. Exceptionnellement, compte tenu du volume important du dossier, le cahier critique de ce numéro n’a pu être publié dans la revue. Il est cependant intégralement consultable sur le site : www.africultures.com
2. Organisées par CulturesFrance les 24 et 25 octobre 2006 à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, Les Rencontres « Maintenant l’Afrique ! » ont rassemblé une centaine de professionnels autour du thème : « Richesses culturelles et développement économique ».
3. Cette seconde réunion des ministres de la culture ACP s’est déroulée le 13 octobre 2006, à Saint-Domingue, en république dominicaine, en préambule au premier Festival ACP.
4. Cité in « La culture, une industrie pleine d’avenir », Courrier international n°838, 23-29 novembre 2006, p. 62.
5. Jean Tardif et Joëlle Farchy, Les Enjeux de la mondialisation culturelle, Éditions Hors Commerce, Paris, 2006. p. 37.
6. Jean Tardif et Joëlle Farchy, ibid., p.347. Jean Tardif et Joëlle Farchy, ibid., p.17.
8. Jean Tardif et Joëlle Farchy, ibid., p.22.
9. Jean Tardif et Joëlle Farchy, ibid., p.20.
///Article N° : 5791

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