Senghor et la modernité

Compte rendu du colloque du 8 décembre 2006 organisé par le Centre International Francophone d'Echanges et de Réflexion (C.I.F.E.R.)

Pour clôturer les nombreuses célébrations de l’année Senghor, le C.I.F.E.R. a organisé le 8 décembre 2006, à l’Hôtel de ville de Paris, un colloque sur le thème  » Senghor et la modernité « . Cette réunion, organisée en partenariat avec la Mairie de Paris, était placée sous le haut patronage du Président Abdou Diouf, secrétaire général de l’O.I.F. Cinq intervenants, représentant des domaines de connaissance différents, avaient été pressentis par le C.I.F.E.R. :
Babacar Sall, poète, sociologue, directeur de publication à l’Harmattan
 » Senghor, le conciliateur des contraires  »
Souleymane Bachir Diagne, professeur de philosophie, Northwestern-University de Chicago
 » Comprendre Senghor dans son contexte historique  »
Mwatha Musanji Ngalasso, professeur de linguistique à l’université de Bordeaux III  » Par-delà l’image du grammairien et du linguiste  »
Amadou Tom Seck, enseignant à l’université Marc Bloch de Strasbourg
 » Senghor et les bases du Sénégal moderne  »
Awa Ly, universitaire et journaliste
 » La jeunesse face à l’héritage de Senghor  »
Bernard Lecherbonnier, universitaire et essayiste, donnait la parole aux différents intervenants, en qualité de Président de séance et modérateur.
Pierre Schapira, Adjoint au Maire de Paris, chargé des relations internationales et de la francophonie, député au Parlement européen, ouvre la séance. Au nom du Maire de Paris, Bertrand Delanoë, retenu par un congrès à Rome, il souhaite la bienvenue aux participants et souligne l’importance que la ville de Paris confère à Léopold Sédar Senghor. Ainsi, pour honorer la mémoire du poète-président, la passerelle, proche du musée des arts premiers, porte désormais son nom. La cérémonie de l’inauguration a eu lieu le 9 octobre 2006, date anniversaire du centenaire de la naissance de Senghor.
Henri Senghor, ambassadeur honoraire et président du C.I.F.E.R., prend la parole pour adresser ses plus vifs remerciements à P.Schapira. Dans son allocution introductive, il rappelle que le C.I.F.E.R. poursuit l’œuvre de Léopold Sédar Senghor, placée sous le signe du dialogue des cultures et des échanges féconds entre toutes les familles de pensée. Il remercie Abdou Diouf, représenté par Christian Valantin, son conseiller personnel, d’avoir accepté de placer le colloque sous son haut patronage, et il salue les personnalités venues apporter leur présence amicale à cette manifestation.
L’association du C.I.F.E.R., ouverte à la diversité de l’espace francophone, a été parrainée lors de sa création par le Président Senghor, humaniste et chantre de l’Africanité. Cet ultime hommage, qui lui est rendu, entend ainsi célébrer une grande figure du continent africain, dont l’itinéraire politique et l’œuvre littéraire continuent de mobiliser critiques et admirateurs.
Autour de la modernité, thème directeur du colloque, Henri Senghor ouvre des pistes pour susciter la réflexion des intervenants et de l’assistance. Il souligne fortement que, confronté à la nécessité de construire un état démocratique, le Président Senghor, poète de l’universel et de l’altérité, nous invite à nous interroger, à mettre en perspective les valeurs et les problématiques de la société contemporaine.
Puis le modérateur, Bernard Lecherbonnier, est invité à présider les débats et à faire respecter par chaque intervenant le temps qui lui est imparti. Après avoir évoqué l’historique, la portée littéraire et philosophique du concept de modernité, il donne la parole aux intervenants, intellectuels africains auxquels il demande de prendre en compte l’exceptionnelle longévité de Senghor, donc ses inévitables évolutions conceptuelles.
Souleymane Bachir Diagne, récuse l’interprétation de la Négritude en termes d’essence raciale et d’enracinement clos. Il souligne l’actualité du  » devoir de métissage « ,  » la modernité de Senghor, chantre de l’hybridité « . Le mot d’ordre de Senghor, selon lequel  » chacun doit être métis à sa façon  » conduit à la négritude vécue comme existence, un humanisme de l’ouverture qui intègre tous les héritages.
Babacar Sall développe le thème  » Senghor, conciliateur des contraires « . La pensée Senghorienne est perçue dans sa complexité et ses paradoxes. Il s’agit de donner du sens à la cohabitation des expériences humaines, fondées sur la différence et le conflit. Par delà les oppositions entre colonisation et indépendance, poésie et politique, culture et économie, Senghor a édifié une culture de la paix. L’intervenant soulève alors le débat des liens entre la pensée et l’action Senghorienne et les problématiques que connaît l’Afrique contemporaine.
Mwatha Musanji Ngalasso met l’accent sur l’itinéraire universitaire de Senghor. Dans un exposé détaillé, l’intervenant retrace l’état des sciences humaines vers 1950 et souligne le caractère original du parcours de Senghor, grammairien mais également linguiste, descripteur des langues africaines, comparatiste dans le cadre d’une africanité ouverte sur l’universalité et devenu le premier Académicien originaire d’Afrique.
Amadou Tom Seck, politologue, axe son intervention sur la construction par Senghor de l’Etat-Nation au Sénégal, Etat fort, condition primordiale de la stabilité politique. qui est elle-même la base du développement économique. Le socialisme paysan s’articule ainsi, pour Senghor, avec sa conception présidentialiste des fonctions du chef de l’Etat.
Awa Ly estime que la jeunesse d’aujourd’hui, plus particulièrement les jeunes originaires d’Afrique, peut et doit puiser un enseignement dans la vie et l’œuvre de Senghor qui a tracé plusieurs pistes essentielles : : importance déterminante de la connaissance, dialogue des cultures, refus des cloisonnements ethniques, présence active d’une pensée africaine dans le monde, francophonie. Senghor peut ainsi les aider à maîtriser les problèmes d’identité auxquels ils sont actuellement confrontés dans le contexte de la République française. La question de l’héritage de Senghor renvoie à celle de l’enseignement, sans doute insuffisant, de l’histoire franco-africaine à l’école.
Ces communications ont été suivies par des interventions de l’auditoire.
Thierry Sinda propose de définir le mouvement littéraire de la Négritude comme la  » revalorisation culturelle du Monde noir dans les lettres françaises à l’époque coloniale « .
Cette définition engloberait les précurseurs des années 20, la génération, nombreuse et diverse des années 40, mais aussi celle des années 50 à la veille des indépendances africaines et malgache.
La lutte contre les iniquités dont sont encore victimes les noirs dans la période post- ou néo- coloniale, justifierait la création du concept de néo-négritude.
Stelio Farandjis estime que la  » Civilisation de l’Universel  » telle que Senghor l’a conçue, est aujourd’hui d’une urgence absolue pour une humanité luxuriante de ses douze mille cultures et langues.
Chansamone Voravong, pour qui l’héritage senghorien embrasse tous les aspects des sociétés modernes, souhaite que la vision Senghorienne des échanges culturels et du métissage soit appliquée aux problèmes que posent aujourd’hui les migrations.
Roland Colin, souhaite que se développe l’histoire de l’évolution constitutionnelle de 1962, période douloureuse dans l’histoire du Sénégal.
Christian Valantin, ancien directeur du Haut Conseil de la Francophonie, prononçant le discours de clôture du colloque,confirme que le thème des civilisations métissées est fondamental pour Senghor et qu’il est actuel : la Convention sur la diversité culturelle et linguistique adoptée en 2006 à l’UNESCO à une écrasante majorité atteste la modernité de Senghor.
Conseiller personnel du Secrétaire général de l’OIF, il évoque ensuite le parcours de Senghor pour expliquer son attachement à l’enracinement et à l’ouverture.
Ayant personnellement participé à l’action politique des années  » inoubliables  » d’ouverture du Sénégal à la Démocratie et à l’État de droit, il qualifie de  » dramatique  » les événements de 1962.
Le succès de ce colloque tient à l’intérêt du sujet de réflexion proposé, à la qualité des intervenants, à la participation active mais toujours courtoise du public. Ainsi ont été réunies les conditions propices à un véritable échange entre les sensibilités, les convictions.

///Article N° : 5789

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