Pace per verba

Ou quand le mot pare la guerre

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Homme de couleur. La plupart de ceux qui s’intéressent au bien-fondé des mots ou à leur relation avec ce qu’ils désignent trouvent cette expression aberrante. Ce jugement est pertinent mais cette aberration est aussi explicable.

Ce qu’il est intéressant de souligner, c’est que les expressions d’une langue sont avant tout idéologiques. Une expression consacrée est le terrain privilégié de la manifestation de l’idéologie dans la langue. Dans la relation entre le mot et la chose, il n’y a en principe pas de logique ni d’explication, mais seulement ce que Saussure appelle  » l’arbitraire du signe « . Une table s’appelle table un point c’est tout ; cela ne s’explique pas. Par contre, un cul-de-sac, un violon d’Ingres, un Woodstock catholique, un Tchernobyl social, on peut les expliquer et donc accéder à l’idéologie qui les sous-tend. C’est la même chose pour homme de couleur, sauf qu’ici l’explication et le décèlement de l’idéologie ne suffisent pas pour bien comprendre l’expression. Le Robert définit homme de couleur comme suit : Qui n’appartient pas à la race blanche ; se dit surtout des noirs « .
La première partie de cette définition indique que le mot couleur – dans l’expression – se rapporte à une couleur précise, puisque le référent (le Noir) est décrit par rapport à une autre couleur ( » Race blanche « ). La deuxième partie de la définition montre le caractère spécifiant d’un mot (couleur) qui, sémantiquement parlant, n’est pas censé spécifier mais plutôt généraliser (la couleur).
Autrement dit, en principe, en dehors des personnes qui ont une peau de couleur noire, le vocable homme de couleur devrait pouvoir s’appliquer à tous les autres êtres humains. Par conséquent, cette expression n’est pas pertinente. C’est comme si on disait cheval à queue : tous les chevaux ont une queue. De même, sont  » passibles  » de ce vocable homme de couleur, tous les hommes, y compris les personnes à peau claire et à mélanine nulle, dont un humoriste a dit qu’elles sont  » roses à la naissance, rouges dans la colère, blanches dans la peur et grises à la mort « .
Comment alors le mot couleur a-t-il pu s’arranger pour désigner uniquement la couleur noire ? Seul le mécanisme de l’incrustation de l’idéologie dans la langue peut expliquer le figement de ce sens précis sur un mot initialement neutre.
Dans homme de couleur, l’idéologie s’appuie sur une relation de la peau blanche à la peau noire (et assimilée), une relation établie et pensée par la peau blanche. L’idéologie hiérarchise la réalité elle-même. Entre les couleurs, elle a créé une discrimination qui a fini par faire de la couleur blanche, une non-couleur. C’est sur ce postulat que repose l’expression homme de couleur : la hiérarchie établie entre la couleur blanche et la couleur noire altère le sens du mot couleur, institue la couleur blanche comme couleur repère, couleur observant les couleurs et finalement  » non-couleur  » observant les couleurs. Ce qui finit par provoquer la dissolution du groupe couleur noire dans le seul mot couleur affecté du sens noir.
Mais l’expression homme de couleur est malgré tout un euphémisme. C’est en tout cas la figure dont pense user celui qui l’emploie pour désigner l’Autre, sans utiliser le terme  » noir « , qui pourtant est l’élément principalement concerné dans la référence. L’arrière-pensée d’euphémisme que comporte l’expression homme de couleur confirme donc la fonction de  » cristalisateur de l’altérité  » qu’assure la notion de couleur, au détriment de son sens dans la langue. Car dans la langue, couleur ne signifie en aucun cas couleur noire.
Cette arrière-pensée d’euphémisme trahit également la volonté de dissimuler un tabou certain : celui de la différence entre la peau blanche et la peau noire, voire un tabou de la couleur noire tout simplement.
Si le sujet qui désigne éprouve le besoin et le sentiment d’user d’euphémisme en disant homme de couleur au lieu de Noir (e), le sujet désigné lui ne ressent pas du tout la même chose : il ne voit dans l’expression que le sens  » noir, couleur noire, couleur taboue « . Ce qui peut l’irriter.
L’euphémisme de cette expression, s’il est particulier, est pourtant réel. Employée par des interlocuteurs extérieurs au statut référencé, elle mélange deux données : d’une part, la bienséance qui veut qu’on ne désigne pas les gens par leur couleur de peau, et d’autre part, l’évidente différence entre la peau blanche et la peau noire.
Et c’est en cela que la préférence pour homme de couleur (par rapport à Noir) relève d’un fait de langage plus complexe que l’euphémisme ou la péjoration : il s’agit de ce que j’appellerais la pacification.
Julia Kristeva estime que le rapport du sujet à l’Autre est marqué par le meurtre :  » Ton visage me fascine mais je me préfère, donc je te tue « . Après ce  » meurtre « , le langage, suprême substitut de l’homme, veut parer, réparer et pacifier. C’est cette pacification que tente homme de couleur en se présentant comme un euphémisme ou une expression qui va de soi. Même si, sur ce dernier point notamment, il n’en est rien du tout.

1. Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Seuil 1968.Jean-Baptiste Adjibi est linguiste.///Article N° : 202

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