Patriotisme africain-américain : intégration ou rêve d’intégration ?

Entretien de Christine Sitchet avec Aldwin Murray, professeur de science politique à la CUNY (City University of New York)

New York, 29 septembre 2000
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Originaire de l’île de Tobago et résidant harlémite, Aldwin Murray analyse pour Africultures les ressorts du patriotisme quasi unanime qui s’est emparé de Harlem à la suite du dramatique attentat du 11 septembre. Prolifération spontanée de drapeaux américains, placés sur les voitures, les balcons, les sacs, les vêtements…

Quelles sont, selon vous, les raisons profondes de l’éclosion de drapeaux américains dans les rues de Harlem après le 11 septembre ?
Les Africains Américains ont répondu de façon massive au patriotisme qui s’est emparé de toute l’Amérique. De manière générale, ils ont bien reçu le discours de guerre du président George W. Bush, largement relayé par les médias. Précisons d’abord que les Africains Américains ont été directement affectés par la tragédie du World Trade Center. Ils étaient nombreux à y travailler. Ils étaient également nombreux parmi les pompiers décédés. Mais on sait que le peuple noir américain a été dès l’origine victime d’une profonde exclusion aux Etats-Unis, fondée sur la division raciale, qui perdure aujourd’hui, même si certaines de ses expressions ont disparu. Les Africains Américains ne pouvaient ainsi pas manquer l’occasion de montrer que dans la tragédie, ils étaient pleinement unis à l’ensemble de la nation américaine, qu’ils faisaient corps avec elle.
Ont-ils voulu afficher symboliquement leur intégration ?
Effectivement, le drapeau américain leur permet de témoigner de leur patriotisme et de marquer leur sentiment d’appartenance. Le désir de chercher à « faire partie » est un sentiment humain naturel, surtout lorsque l’on se sent exclu. Ils ont montré qu’ils sont « comme les autres ». Une façon de dire qu’ils méritent d’être traités à l’identique. Enfin, il ne faut pas oublier que les Africains Américains sont Américains et uniquement Américains. Les Etats-Unis représentent leur pays, leur réalité. Et ils n’en ont pas d’autre, contrairement à certains immigrés, « entre-deux ».
Une manière de fermer les yeux sur une marginalisation qui perdure encore ?
Evidemment, c’est une union de surface. Mais une union à laquelle ils aspirent. Lorsque je vois tous ces drapeaux américains dans les rue de Harlem, j’ai envie de dire aux Africains Américains : N’oubliez pas ce que les Etats-Unis ont fait aux Noirs Américains.
Quel est votre sentiment sur le consensus aux Etats-Unis après les attentats ?
Tout le monda été pris d’une sorte d’hystérie : défendre les Etats-Unis, coûte que coûte, en utilisant n’importe quelles méthodes. Le choix du président Bush d’utiliser le mot « guerre », et de le marteler, permet de générer et entretenir ce consensus.
Quels dangers se profilent selon vous derrière ce consensus ?
Stratégiquement entretenu par le discours de guerre du président, ce consensus général me semble dériver dangereusement vers des abus constitutionnels. Un exemple récent, celui d’une résolution votée le 14 septembre dernier par le Congrès. Elle accorde au président le droit d’utiliser tous les moyens pour combattre le terrorisme, dont l’usage de la force militaire, et ce, sans l’intervention du Congrès. D’après la constitution américaine, le président n’a pas le droit de décider de déclarer la guerre seul. En votant cette résolution, le Congrès vient de lui accorder ce droit. Une seule personne a voté contre : Barbara Lee, une démocrate africaine-américaine [de Californie].
C’est : « Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les terroristes »…
Oui. Et c’est là l’une de mes craintes : que toute personne qui se risque à une prise de position en opposition à celles du chef de l’Etat soit taxée d’anti-américanisme. En fait, derrière cette « discrimination » de l’opposition, se profile une série d’atteintes aux libertés civiles – notamment à la liberté d’expression. Une loi a d’ailleurs déjà assoupli les conditions légales d’exercice des écoutes téléphoniques. La réduction de ces libertés risque fort de se traduire aussi par un durcissement des lois d’immigration.

///Article N° : 50

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