Peinture : un Pernambucano à Paris

Entretien de Carine Durand avec Pablo da Silva

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A Paris depuis 15 ans où il a ouvert un atelier, Paulo da Silva est avant tout un passe-partout international se méfiant des clichés faciles.

Quand as-tu commencé à peindre ?
Moi, j’ai toujours été dans la création. Petit, je fabriquais des petites voitures avec des boîtes de lait, qu’après je coupais avec les ciseaux etc. Déjà, j’étais dans la création. Parce que j’adore les gens qui travaillent avec les mains. Et à partir de là, j’ai commencé à faire du dessin. Je dessinais beaucoup, je faisais de petites bandes dessinées. J’ai une formation académique. J’ai fait l’école des Beaux-arts à São Paulo et après j’ai été prof de dessin ou plutôt d’Education artistique. J’ai décidé de faire une formation universitaire en Italie. Comme j’avais des amis ici, je me suis arrêté et je suis tombé amoureux de Paris ; ça a duré 9 mois. J’ai dit je reste, je reste pas, je sais pas, je suis tombé amoureux complètement et voilà, ça fait quinze ans. Je suis retourné au Brésil et je me suis dit : je vais rester à Paris. Je me suis inscrit à l’université ici, à Paris 8, où j’ai fait une licence d’Arts plastiques. Puis j’ai fait deux ans à l’école du Louvre, en Histoire de l’art.
Pourquoi as-tu eu envie de partir du Brésil ?
L’envie de partir du Brésil, c’était un coup de foudre. J’étais prof. Au Brésil, les profs sont mal payés mais quand même, je travaillais dans la peinture, c’était bien. 84, c’était une époque bien. J’ai fait un projet Nord-Sud-Est-Ouest, à São Paulo. C’est une ville énorme. Je me suis dit que j’allais travailler plutôt dans les quartiers défavorisés. Moi, je suis né dans un petit village à coté de Recife. Et ce projet à São Paulo, c’était un grand projet. J’ai beaucoup travaillé dans des lieux défavorisés et je changeais beaucoup de matériel. Parce qu’il y avait des quartiers Est et Sud. Pour les élèves qui avaient les moyens, je disais demain, vous me ramassez des papiers et des stylos, et les autres qui ne pouvaient pas acheter ça, je disais demain, vous me faites la poubelle : « Tout ce que vous trouvez, les boîtes de chaussures, tout ! Vous mangez la sardine, alors les boîtes de sardines, vous les ramassez pour moi. » Et là j’en avais plein. C’était pas moi qui enseignait. J’ai appris avec les élèves. Je crois que le prof ne donne pas beaucoup, il apprend avec les élèves. Et là j’ai appris beaucoup de choses.
Combien de temps a duré ce projet ?
Presqu’un an. J’ai beaucoup travaillé au Brésil, mais c’était moi qui était dans la prison, c’était pas les voyous qui étaient dans la rue ! On ne pouvait pas sortir : on n’avait pas de système de protection dans la rue, face aux vols etc. São Paulo, c’est une ville agressive. J’ai vu des gens attaqués dans la rue, volés, pour une montre. La France, je l’ai adoptée comme mon pays mais je reste partagé. Ici, il y a tout, mais les gens se plaignent : ils ne se rendent pas compte !
Et ton travail ici ?
Mon travail n’est pas un travail que je fais vite. J’ai besoin de beaucoup d’informations pour arriver à faire une toile. Ce n’est pas une peinture engagée mais comme je voyage beaucoup au Guatemala, au Mexique, etc je fais la comparaison avec le Brésil. Ici, en France, c’est le ciel, il y a tout, mais en fait, tu vois que c’est pareil partout. Il y a des choses qui sont plus aberrantes que d’autres mais quand tu mets tout ça dans une casserole, ça donne la même chose. D’abord, il faut parler avec la toile. Je parle avec mes toiles, j’écris une histoire. C’est comme un roman, mais je n’écris pas que ce qui est beau, non ! Je vois l’autre côté aussi, la guerre. J’ai fait une série pour le Rwanda. Je pars dans les pays chauds pour me recharger. C’est comme une batterie J’en ai besoin : parler avec les gens, échanger des idées etc. Et quand j’arrive à Paris, j’ouvre mon atelier et je commence à travailler. J’écris chaque voyage que je fais ; je prends aussi beaucoup de photos pour garder les couleurs et la matière que je vais travailler.
Pourquoi travailler ça ?
Pourquoi je vais travailler sur les Indiens du Guatemala ? Je suis resté quinze jours en Egypte. J’ai essayé de parler avec une femme voilée, un homme m’a dit de ne jamais aborder une femme voilée tout en noir car c’est une veuve. J’ai volé une photo de loin, j’ai gardé l’image Dans mon tableau « l’Egyptienne », j’ai dévoilé cette Egyptienne. Avec ce tableau, j’ai parlé du Nil. Je voulais retourner avant les pharaons. Je voulais parler de la vie que donne la rivière.
Tu travailles beaucoup par séries.
J’ai fait des séries « engagées »… Celle sur la corruption, par exemple, bien avant l’affaire Collor au Brésil. C’est le Brésil sans issue, o Brasil sem saida. Dans la série 7 de setembro, le cri d’Ipiranga, je parle de l’esclavage brésilien. Le cri, c’est pour donner l’indépendance mais quelle indépendance ? On est enchaîné quand même, il n’y a rien à faire. Je ne parle pas que du Brésil, je parle de la pauvreté dans le monde. J’ai fait une série sur l’Egypte et j’ai fait d’autres choses qui ne sont pas des séries. Maintenant, je crois que je vais travailler plutôt sur la « découverte » du Brésil et parler aussi des Sem-terra. Je vais rentrer au Brésil pour en savoir plus. Il y a beaucoup de propriétaires, d’énormes Fazendeiros qui ont des fermes et énormément de terres à donner, un petit morceau de terre là, tu fais ta maison, tu fais ta vie et voilà.
Tu m’avais dit que tu ne faisais pas une peinture pour les Noirs ou pour dénoncer le racisme mais ressens-tu quand même une influence africaine ?
J’ai vécu longtemps à Bahia et là-bas, la cuisine, c’est africain ! On mange beaucoup d’huile de Palme, Azeite de Dende, du piment, etc. Le point de conscience pour moi, il est apparu ici. Au Brésil, je n’avais jamais fait la différence entre les gens comme on la fait ici. Bien sûr, il y a la peau mais je ne savais pas. Blanc, Noir, si tu es au Brésil, tu es Brésilien. C’est ici que j’ai appris à reconnaître un Tunisien, un Marocain, un Libanais, un Africain. Et c’est pour ça que le Brésil, je trouve ça un peu dangereux !
En quoi ?
Parce que c’est caché. On va te dire mais non, tu n’es pas Noir, tu es métis mais tu ne vas pas trouver de boulot, tu ne fais rien de ta vie ! Fais un tour au Brésil, dans une avenue avec des boutiques chic. Toi, Française, noire, tu te présentes comme une Brésilienne. Tu rentres dans une boutique de bijoux. Tu vas voir que la sécurité vient derrière toi_ Après tu fais entrer une fille pauvre bien habillée, mais avec les cheveux blonds : ils ne viennent pas. Ils vont l’appeler madame. Toi, noire, si tu dis : « Je suis américaine », on va te laisser rentrer. La noire américaine, elle a le droit. On pense qu’elle a les dollars. Ici, je me promène même aux Champs-Elysées et personne ne me regarde. C’est déjà un autre contexte : le racisme existe aussi ici mais les gens ne vont pas rester derrière toi. Au Brésil, moins maintenant je crois, mais ça ne change pas grand chose, les Noirs sont vus comme des voleurs.
Comment vois-tu la situation de la peinture ici ?
Il y a plus de peintres que de pots de peinture. Le gouvernement aide beaucoup aussi. Moi, je ne vends pas beaucoup ici, je suis un petit peintre. Ma peinture, je la vends plutôt à Amsterdam, en Allemagne. Les gens la perçoivent plus comme de l’expressionnisme allemand. Ici, je vends à des copains. Quand je fais une exposition, c’est plutôt au Portugal. Là bas, je vends, c’est plus ouvert.
Penses-tu que c’est une question de culture brésilienne ?
Non ! Je ne me considère pas comme un peintre brésilien, je suis un peintre qui aime bien la vie, qui aime bien la couleur. Je suis un peintre international. J’ai l’influence de beaucoup de monde, d’ici, d’ailleurs.
Tu es souvent enfermé dans une catégorie ?
Oui ! Les couleurs vives, gaies, ça fait brésilien. Ou alors on voit de la souffrance et on me parle de celle des Brésiliens. Il n’y a pas que le Brésilien qui souffre. C’est l’être humain qui m’intéresse.
Paris, juin 2000

///Article N° : 1673

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