Fiche Personne
Chanteur/euse

Alpha Blondy

Côte d’Ivoire

Français

Alpha », c’est le début, le commencement, l’aspiration à progresser. Lorsque Seydou Koné, futur prophète du reggae africain, se baptise lui-même Alpha Blondy au début des années 80, il se condamne à son propre dépassement perpétuel. Pourtant, rien de son enfance en Côte d’Ivoire ne laissait présager le succès phénoménale qui lui a fait vendre des millions de disques et lui attire des fans dans le monde entier.
Fils d’un père inconnu, sa toute jeune mère voulait l’abandonner à sa naissance en 1953. D’abord recueilli par sa grand-mère qui le choie comme un prince pendant neuf ans, il va vivre chez sa mère lorsque celle-ci trouve un mari. Mais les relations entre l’adolescent et son beau-père sont électriques. Heureusement qu’il y a la musique pour rêver d’ailleurs.
« Yéyé » raconte la période survoltée de ses seize ans à Korhogo, capitale régionale du pays Sénoufo, au Nord de la Côte d’Ivoire. Tous les week-ends, il y a des surboums dans le quartier. Seydou lit Salut les Copains , écoute Johnny Hallyday, Christophe, Antoine et s’est choisi pour nom de scène Elvis Blondy, à la tête de son premier groupe, Atomic Vibrations.
Viré du lycée à dix neuf ans, il passe sa dernière année d’études à Monrovia, capitale du Liberia, un pays inventé par les Américains. Il y parle anglais et rêve de vivre libre dans le Nouveau Monde. Décidé à faire le grand saut, Seydou finit par trouver les moyens de s’envoler pour New York.
Il est touché par la révélation du reggae lors d’un concert de Burning Spear à Central Park. Avec l’obsession d’enregistrer un disque, il chante dans plusieurs groupes. Mais le célèbre producteur jamaïcain Clive Hunt le laisse choir à la dernière minute, alors qu’il est à deux doigts d’aboutir.
Foudroyé par une intense dépression, le jeune Ivoirien est rapatrié dans sa famille. Après de longs mois de lutte contre la folie, il regagne Abidjan, prend le nom d’Alpha et repart à zéro.
Fulgence Kassy, animateur de « Première chance », l’émission de la télévision ivoirienne où se révèlent les jeunes talents, croit en ce chanteur allumé qui invente un reggae africain avec les mots de la jeunesse urbaine d’Abidjan.
Il le programme, l’aide à trouver un producteur et contribue au fulgurant succès de « Brigadier Sabari » en 1983. Toute la génération ouest-africaine qui n’a pas connu la colonisation se reconnaît à travers cette histoire de contrôle de police injuste et musclé. En 1993, avec « Fulgence Kassy », Alpha salue celui qui lui a permis de passer du ghetto au star system.
La brutalité du succès aurait pu consumer son talent comme un feu de paille, mais Alpha démontre une persévérance à toute épreuve. En 1984, sa signature avec EMI lui permet de réaliser un de ses rêves les plus chers : enregistrer « Cocody Rock » dans le studio Tuff Gong de Bob Marley. Il y reviendra l’année suivante, pour y réaliser un album entier avec les Wailers. « Politiqui » en fait partie.
Sa reconnaissance internationale, Alpha Blondy l’impose grâce aux excellentes prestations de son groupe, The Solar System. Son personnage tourmenté intrigue et séduit. Avec « Apartheid is Nazism », il s’affirme comme un idéaliste rebelle, combattant l’injustice des hommes. Avec « Come Back Jesus » et « Jerusalem », on découvre en lui le mystique et c’est le rasta visionnaire qui chante « Rasta Poue » et « Masada ».
Avec sa sensibilité à fleur de peau, sa musique traduit merveilleusement la joie et l’insouciance de l’amour dans « Sweet Fanta Diallo » ou « Rendez-vous », comme la violence de la séparation dans « Amour Papier Longueur ».
Alpha Blondy se sent profondément Africain. Retourné vivre à Abidjan après plusieurs années passées à Paris, il y a acquis la sympathie de feu le président Houphouët Boigny, chanté les richesses de la Côte d’Ivoire avec « Banana » et « Café Cacao », mais s’intéresse toujours au désarroi d’une jeunesse laissée pour compte par les nantis de la planète.
Aujourd’hui pour Alpha : « Le reggae est autant africain que jamaïcain ». Et il le prouve.


De Dimbokro à Monrovia

L’enfance et les années d’apprentissage, en Côte d’Ivoire et au Liberia voisin.

Le « parler droit »

Premier fils d’une famille de neuf enfants, Seydou Koné naît à Dimbokro en 1953. Elevé par sa grand-mère, le petit garçon connaît des années heureuses : portant le même prénom que le grand-père décédé, il est le « petit mari » de l’aïeule qui le cajole. Elevé parmi des femmes âgées, il en apprend notamment de nombreuses expressions dioula recherchées. Une règle importe et marquera l’enfant pour toute sa vie : il faut « parler droit », ne pas mentir, quelles que puissent en être les conséquences.



Atomic Vibrations à Odjenné

En 1962, il retrouve sa mère à Korhogo ; celle-ci l’emmène à Odjenné où son mari travaille pour la Compagnie française de Côte d’Ivoire, la CFCI. Seydou Koné passe dix ans à Odjenné, où en 1972, il préside la section locale du Mouvement des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (MEECI). On l’appelle Elvis Blondy.
La même année, il part suivre sa seconde au lycée normal de Korhogo. Elève inscrit à l’internat, l’adolescent forme un groupe avec ses copains Price (guitare), Pop Touré (batterie) et Diallo Salia (basse) : les Atomic Vibrations jouent en matinée les week-ends, pour les beaux yeux des jeunes filles du Couvent Sainte-Elisabeth voisin… A force de sécher les cours pour préparer les concerts, Seydou est, à la fin de l’année, renvoyé du lycée.




Plus d’un an à Monrovia

Désireux d’apprendre l’anglais, il convainc sa mère (qui lui trouve 25000 F CFA) de le laisser partir, en auto-stop, pour le Liberia voisin. En 1973, Seydou Koné est à Monrovia. Il y reste treize mois, prenant des cours pour maîtriser la langue des Beatles et donnant des leçons de français. Mais le jeune homme veut aller plus loin.
Il rentre en Côte d’Ivoire avec l’idée de partir aux Etats-Unis perfectionner son anglais, aller à l’université, faire de la musique et créer un groupe. A l’époque, il a en effet déjà écrit maintes chansons. « Come back Jesus », par exemple, a été écrite au Liberia (le titre sera publié en 1985 sur l’album « Apartheid is nazism »).



Le rêve américain

Rencontre de la philosophie rasta et galères en tous genres.


Enfin l’American Language Program de Columbia University

C’est en 1976 que le rêve devient réalité : Blondy (c’est ainsi qu’il signe les lettres envoyées aux amis restés au pays, surnom qui existe depuis le collège à Odjenné) débarque à New York. Il s’inscrit dans une première école, la Geneva School of busines, où il suit pendant trois mois des leçons d’anglais commercial. Puis il use les bancs du Hunter College pour prendre des cours de langue accélérés et passer avec succès le test qui lui permet enfin de s’inscrire à l’American Language Program de Columbia University.
Pendant deux ans, le jeune Ivoirien suit ce programme destiné aux étudiants étrangers. En même temps, souvent de nuit, forcément, il enchaîne les jobs alimentaires -il est notamment coursier, à 5 dollars le pli porté. A ce rythme, il tombe bientôt malade. Alors qu’un médecin lui conseille de se reposer, un ami ivoirien, Oullaï Joachim, lui suggère de venir le rejoindre à Waco, au Texas. Seydou arrête les cours et quitte New York, son climat qui peut être si froid et son rythme infernal.



De la volaille et des chants sacrés

A Waco, le compatriote l’aide à trouver du travail : c’est l’usine de dindons Plantation Food, puis celle de poulets. Mais les abattoirs, cela ne correspond pas si bien que ça au jeune homme qui, à New York, comme la plupart des Africains, évoluait dans les milieux carribéens et notamment jamaïcains : toute la période new-yorkaise a en effet été celle d’une approche de la philosophie rasta, illustrée par le concert donné par Burning Spear en 1976 à Central Park, dont Alpha parle encore aujourd’hui comme d’une date majeure, et en quelque sorte, emblématique. Après les volailles, donc, le jeune Blondy trouve un job chez le plus grand distributeur de musiques chrétiennes du monde. Pour sa part, il continue d’écrire ses titres.



En première partie des Sylvesters

Une rencontre lui donne beaucoup d’espoir : celle du Jamaïcain Clive Hunt, qui lui présente The Sylvesters, un groupe formé par une famille de Dominicains qui joue régulièrement dans les petites salles de l’Etat de New York.
Espérant enfin réussir, Blondy quitte le Texas et commence à se produire en première partie des Sylvesters. Il chante ses propres compositions, dont « Burn down the apartheid », « Bory Samory » (publié en 1984 sur « Cocody Rock ») ou « War », de Bob Marley, en français (publié en 1994 sur « Dieu »)…
Mais le plus grand espoir du jeune homme repose sur les 8 chansons enregistrées, sous la houlette de Clive Hunt, au studio Eagle Sound à Brooklyn. A l’époque, Clive Hunt a déjà réalisé le 1er album des Abyssinians, travaillé avec Max Romeo et écrit une chanson (Milk and Honey) pour Dennis Brown.
Le disque ne voit malheureusement jamais le jour : le réalisateur ayant des problèmes d’argent, il a, dit-on à Blondy, quitté New York pour Londres. Déjà quatre ans passés aux Etats-Unis, sans résultat vraiment palpable : en 1980, Blondy décide de rentrer en Côte d’Ivoire. Peu glorieux, le retour est douloureux. Le rêve américain a tourné au cauchemar.

« Première chance »

Du ghetto d’Adjamé – Bracody Bar à « Jah Glory ».

Blondy retrouve un ami de longue date

De retour à Abidjan, Blondy habite chez des amis. Il se met à répéter avec des musiciens ghanéens au ghetto d’Adjamé, au Bracody Bar. Désormais, il se fait appeler Alpha, qu’il a ajouté à Blondy en signe d’espoir d’une nouvelle vie, d’un commencement.
En 1981, Roger Fulgence Kassy lui propose de passer dans l’émission qu’il présente à la télévision ivoirienne (la RTI), « Première chance ». Les deux hommes se connaissent de longue date.
Adolescents, ils se retrouvaient en effet à Abidjan pendant les grandes vacances, au quartier Ebrié, chacun chez son oncle (les deux oncles travaillaient à la Présidence) ; ils ont passé le BEPC la même année.
Avant le départ au Liberia, en 1973, c’est d’ailleurs ensemble qu’ils se présentent au concours d’entrée à la RTI. Fulgence réussit, et entre au studio-école de la télévision ivoirienne. Quand Blondy revient des Etats-Unis, Fulgence fait partie de l’équipe du studio 302, dirigée par Georges Benson.



« Demain, ta vie va changer »

En 1981 donc, Ful, comme l’appelle Alpha, lui propose « Première chance ». Pour le chanteur qui a bientôt trente ans, c’est plutôt la dernière chance…
Il interprète quatre chansons : « Christopher Colombus » de Burning Spear, et trois de ses compositions, « Bintou were were », « Dounougnan » et « The end ».
« Tu verras, demain, ta vie va changer », avait prévenu Fulgence. Effectivement. Devant l’engouement suscité par le passage à la télévision, Georges Benson propose au chanteur de produire son premier album.
Ce sera « Jah Glory », qui sort fin 1982 début 1983. C’est, au grand regret de Seydou Koné, malheureusement trop tard pour faire partager sa joie à sa grand-mère chérie.


Aux quatre coins de la planète

Sur l’album, un titre que Benson hésite à mettre : « Brigadier sabari ». La chanson (dont l’intitulé peut se traduire par la supplication « Brigadier, pitié! ») dénonce les violences dont la police est coutumière. Le titre fait un tabac en Côte d’Ivoire et dans toute la région. Il accompagne jusqu’à aujourd’hui la riche carrière d’Alpha Blondy, qui compte plus de quinze albums et un nombre incalculable de concerts. Avec son groupe le Solar System, l’artiste se produit en effet aux quatre coins de la planète, portant haut les couleurs de l’Afrique et de son pays, la Côte d’Ivoire.
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