Photographier la femme africaine

Entretien de Corinne Julien avec Erick Ahounou

28 février 2002
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A propos de son exposition sur le nu publiée sur www.afriphoto.com

Tu fais des photos sur le nu depuis quelques année. Sens-tu une progression dans ton travail, ton regard a-t-il changé par rapport à ces femmes ?
L’expérience aidant soit tu progresses soit tu n’es plus inspiré. S’il n’y a plus de progression, tu t’arrêtes et tu cherches à faire autre chose. Il est vrai qu’il y avait beaucoup plus de retenue, plus de peur de ma part au début. Je ne me mets pas forcément dans la peau du modèle. Mais je sais que, de manière générale comme ce ne sont pas des mannequins, que ce ne sont pas forcément des femmes avec qui j’ai  » quelque chose « , il y a toujours une gêne. Mais je ne me dis pas que le modèle a peur ; je pense que pour lui c’est un challenge. C’est beaucoup plus de mon côté qu’il y a la peur.  » Vais-je vraiment pouvoir résister devant la nudité d’une femme?  » C’est beaucoup plus cette question que je me posais. J’étais donc obligé pendant un certain temps, pour expliquer au modèle comment se comporter, de n’avoir aucun contact. Ainsi je pouvais me maîtriser, puisque je ne l’avais pas touché. Chemin faisant, je crois que j’ai pu dépasser cette peur-là. Maintenant, je m’amuse à essayer de maquiller certains signes disgracieux.
Et tu penses que cette crainte, cette peur du début elle se ressent dans ces images que tu as pu faire? On sent par exemple une distance par rapport au modèle. Cette distance est-elle imposée ; est-elle inconsciente? Les gens ont-ils pu te poser cette question : le sentiment qu’il n’y a pas forcément une proximité qui passe à travers l’image?
C’est possible. Je sais qu’une fois des gens qui sont dans la photo m’ont dit que mes images étaient  » trop propres « . Je ne l’avais pas compris de cette façon. Mais maintenant avec le recul, il s’agissait peut-être de ça aussi. Pour moi, à ce moment-là, des  » photos propres, un peu trop propres « , c’était  » tu n’oses pas assez!  » J’avais alors répondu que c’était fait exprès. Entre la pornographie et l’érotisme, il y a une ligne très mince et je ne pense pas que ce soit forcément en montrant le sexe que l’on montre l’érotisme.
Concernant cette photo qui fait partie des dernières (une jeune femme qui attend un enfant), à lire le livre d’or, on constate que les gens l’apprécient beaucoup d’une part parce qu’elle attend un enfant, d’autre part parce qu’il y une espèce de tendresse qui émane de cette image. Y avait-il quelque chose de particulier quand tu as pris cette photo qui fait que cela la rend un peu plus forte?
C’est une question piège. Parmi les modèles, il y a des modèles que je ne connaissais pas du tout, que j’ai eu à aborder dans un lieu public. Quand je regarde une femme, ce n’est pas parce que je veux  » la mettre dans mon lit « , mais parce que je suis en casting de façon permanente. Or pour ce genre de casting, je suis obligé d’être un peu voyeur. De la même façon, il y a des modèles que je connaissais qui ont vu l’exposition. Et avec quelqu’un que je connais, c’est beaucoup plus facile.
Comme les réactions du livre d’or le disent, cette photo que j’avais nommée  » Plénitude  » représente, qu’on le veuille ou non, la joie d’une femme attendant un bébé. J’ai fait une dizaine de photos autour de ce thème. En essayant de ne pas montrer le visage, en essayant de faire différents cadrages. Dans la sélection envoyée à l’association Miwa, je n’avais pas mis cette photo-là mais une autre. La présidente de l’association avait vu la série entière ; elle m’a à nouveau contacté me disant préférer la photo où l’on voit le visage.
Ma propre sélection de photos, qui s’inscrit dans la quête permanente de protéger les gens que je photographie, ne l’incluait pas. Mais comme j’avais l’autorisation du modèle d’exposer cette image hors de l’endroit où elle vit, j’ai accepté. Néanmoins, c’est vrai que j’ai bien envie de remettre cette photo dans l’exposition que je ferai à Cotonou. Mais il me faut pour cela l’accord – que je n’ai pas encore. Une autre photo de femme enceinte n’aura pas forcément la même force.
Pour ton travail sur le nu, as-tu pu voir ce qui avait été fait par des photographes africains, occidentaux? Y a-t-il quelque chose qui t’inspire ? Ou bien préfères-tu aller dans ta pratique propre tout simplement?
Ce serait malhonnête de dire que je ne regarde pas le travail des autres photographes. Je me documente beaucoup et dévore tout ce qui me passe sous la main. Ma source d’inspiration est diverse. Rechercher l’inspiration, cela ne signifie pas forcément plagier quelqu’un.
Je me rappelle avoir fait une photo d’une femme enchaînée. Ça a été pratiquement l’une des rares fois où je me suis dit pas que je me suis trompé. Je n’avais pas imaginé le modèle nu de cette façon-là. Du coup je ne savais plus ce qu’il fallait faire comme photo. Je ne dirais pas que j’ai été déçu. Mais dans ma première exposition, je partais sur un style. Il fallait qu’esthétiquement les photos puissent passer, surtout auprès des femmes. Auprès des femmes africaines. Les femmes d’une manière générale ont une certain idée de leur propre idéal (physique) féminin. Et malheureusement ce modèle-là ne présentait pas systématiquement ce que je voulais. Mais je pouvais maquiller un certain nombre de signes ne présentant pas bien esthétiquement, d’où l’idée de la chaîne. A ma grande surprise, lors de l’exposition, il y a quelqu’un qui est venu me voir et il m’a donné le nom d’un photographe japonais me demandant si je le connaissais. Je ne le connaissais pas et jusqu’à aujourd’hui je n’ai pu voir ses œuvres [il s’agit d’Araki Nobuyoshi].
Et la principale raison de travailler en N&B était d’éviter que l’on confonde mon boulot avec celui d’un grand photographe allemand naturalisé français, travaillant sur les femmes noires, en couleur et en montrant les visages. Pourtant, travailler en couleur en Afrique aurait été plus facile pour moi ; j’aurais pu avoir de meilleurs résultats qu’avec du N&B. Pourtant je n’avais pas la certitude absolue d’avoir de bons résultats en N&B.
J’ai ma vision propre. Je travaille beaucoup plus dans le contexte africain, avec des femmes africaines. Je sais d’où je viens. Je sais donc les limites à respecter pour que les gens ne puissent pas dire demain,  » tu es allé trop loin.  » Le modèle, rien que le modèle, surtout quand je la « sens »!
Tu parles de la couleur. Aurais-tu envie de faire de la couleur aujourd’hui ?
J’essaie de faire quelques photos en couleur depuis deux ou trois séances. Je vais continuer. Mais cela me demande plus d’investissement dans les parures. Et ça risque de distraire d’une certaine manière le spectateur… Malheureusement je suis obligé de travailler ainsi. Non pas parce que je tiens à faire de la couleur. Mais les modèles avec lesquels je travaille demandent des photos en couleur et ne comprennent pas toujours la force d’une image en N&B. J’espère que lors de la prochaine exposition, à Cotonou, il y aura des photos en couleur.
Tu parles de la parure. Est-ce important pour toi ?
Oui. Pour moi, la manière de me faire reconnaître comme étant un photographe africain, c’est d’introduire des objets, des pagnes, un certain nombre de parures africaines.
Je me disais qu’une femme pour toi avait une féminité exacerbée avec des parures, parce que la femme africaine les utilise dans le jeu de séduction. Et de manière opposée, tu pourrais garder ton identité africaine avec des photos sans parures. C’est par exemple par la retenue dont tu fais preuve que tu pourrais montrer ton origine africaine.
Je ne suis pas contre l’idée. La femme africaine utilise les parures dans le jeu de séduction. Mais il faut reconnaître que c’est plutôt le fait de femmes qui ont gardé une culture villageoise. Les jeunes filles dans les grandes villes aujourd’hui trouvent disgracieux de porter des perles autour de la taille car cela se voit sous les vêtements. Elles préfèrent mettre des chaînes. Pour moi, photographier une femme avec des chaînes ne montre pas une femme africaine.
C’est vrai que je pars du principe aujourd’hui que je photographie la Femme, sans la voir forcément africaine. Mais c’est parce que je suis un photographe africain qu’il me faut introduire des parures d’origine africaine.
Je pense que l’on réussit toujours à trouver dans une femme quelque chose de bien, en tout cas physiquement.
Donc tu imagines que bientôt tu pourras photographier des femmes européennes, voire asiatiques.
Pourquoi pas!
Penses-tu que tu puisses continuer ce travail sur de longues années ? ou penses-tu considérer un jour que ton travail a abouti et donc passer à autre chose ?
J’ai eu plusieurs expériences, mais je ne me vois pas arrêter de travailler sur le nu. Une chose est certaine, je vais continuer sur le nu. Mais en tant que photographe africain vivant en Afrique, on a le droit de rester polyvalent.
As-tu déjà imaginé comment techniquement tu pourrais rendre la carnation de femmes européennes ou asiatiques sur l’image ?
Les techniques photographiques sont universelles. D’une façon générale le noir absorbe la lumière tandis que le blanc la reflète. N’ayant pas beaucoup travaillé en studio sur la peau blanche, il me faudra forcément procéder à un test pour affiner la technique que j’utiliserai pour maîtriser la lumière. La maîtrise de la lumière est très importante pour moi. D’ailleurs c’est pareil pour tous les photographes, le modèle, la pose du modèle vient par la suite.
Et ce n’est pas parce que je veux travailler sur la femme de manière universelle que je vais montrer leurs visages. C’est le mystère que je crée qui m’amuse. Si, à un moment donné, le visage est vraiment indispensable, je vais le mettre. Que je change de catégorie ou que je veuille évoluer, ma griffe est de travailler sans mettre les visages sur les corps.
Tu parlais de polyvalence. Sens-tu que l’une des pratiques est privilégiée entre le journalisme photographique et la photographie d’art ?
Travailler dans le milieu de la presse me permet d’avoir une ouverture d’esprit, d’aborder plus facilement le sujet avec une femme. Travailler purement comme photographe d’art, ce n’est pas si facile. Etre photographe d’art, c’est d’abord imaginer. Il est vrai que c’est un peu pareil dans l’actualité. C’est imaginer, agencer et ne pas avoir droit à l’erreur. Dans la photo d’action, la photo peut ne pas plaire au sujet photographié. Et ce n’est pas grave. Sinon, c’est pratiquement les même techniques qu’il faut employer. A la différence de l’urgence, du décor… Dans la photo d’action, le décor est imposé. On ne peut pas dire par exemple que la lumière ne convient pas. Ce n’est pas aussi facile de faire de la photo d’art.
Etait-ce ton idée de départ de faire de la photo d’art ?
Non, mon caractère – amoureux de la liberté – a fait que j’ai préféré la photo d’action. C’était cela et point final. Chemin faisant, je me suis dit  » pourquoi ne pas continuer à prendre les sujets par thèmes et les traiter « . Et puis certains sujets sur le Bénin et la manière dont ils ont été traités ne m’ont pas plu. Je me suis donc dit qu’il fallait avoir un nom et que la sensibilité qui est la nôtre dans un milieu culturel peut donner des photos plus explicites et mieux faire transparaître ce que nous faisons. Mieux que certaines personnes qui donnent de l’argent, travaillent d’une certaine manière et vont écrire des histoires qui ne sont pas conformes à la réalité.

///Article N° : 2771

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Les images de l'article
Bénin, mai 1998 © Erick-Christian Ahounou
Sénégal, juillet 1999 © Erick-Christian Ahounou




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