« Je suis obligé d’être touche-à-tout »

Entretien d'Olivier Barlet avec Erick Ahounou, photographe béninois

Cotonou, novembre 2000
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Vous êtes apparemment le seul photographe d' »art » sur l’ensemble du Bénin.
Il est vrai que pour le moment, je suis le seul à avoir exposé. Nous sommes quand même un certain nombre de photographes, peut-être que beaucoup n’ont pas envie de se jeter à l’eau de la même manière que moi. Chacun y met le temps qu’il faut.
Qu’est-ce qui vous pousse à avoir cette démarche ?
Sans être xénophobe, il ne faut pas toujours que ce soit quelqu’un qui vienne du dehors pour venir exploiter une griffe, ou mettre en valeur ce que nous, nous pouvons considérer comme la richesse culturelle que nous avons. Beaucoup de choses, de livres sont faits sur le Bénin, mais malheureusement pas par des photographes béninois ; quelque soit la sincérité de celui qui vient du dehors pour photographier des sujets typiquement béninois, il y a toujours le regard étranger, et le regard étranger n’est pas forcément le meilleur. Donc, autant me jeter à l’eau !
Mon sujet actuel, les scarifications faciales, me demande beaucoup d’investissements. Il est vrai que jusque ici, j’ai travaillé sans subventions. Je ne suis pas sûr de pouvoir le faire seul, mais j’ai préféré le commencer, de façon à pouvoir présenter ce que je veux faire, ce que j’ai déjà fait, et demander une aide pour le finir.
Qu’est-ce qui vous a amené à ce sujet ?
Tout d’abord, Je ne dirais pas que le sujet porte sur les scarifications faciales uniquement. Ayant déjà fait une exposition sur le nu, je me refuse à repartir dans le même sens et à travailler sur le corps, vu qu’on trouve des scarifications un peu partout sur le corps. Pour le moment, je veux travailler uniquement sur les scarifications et les tatouages qui ont tendance à disparaître. Pour l’Histoire et pour la jeunesse, pour qu’on puisse encore en retrouver les traces. Chemin faisant, je me suis rendu compte qu’on s’est beaucoup trompé, parce que pour le moment, nous ne connaissons pas le nombre exact de scarifications et tatouages qu’il peut y avoir au Bénin alors que le pays comporte près d’une cinquantaine de groupes socio-culturels. On trouve des scarifications rituelles, des scarifications non-identitaires qui suivent en fait des principes médicamenteux à but thérapeutique ou de protection et des scarifications identitaires, celles-ci se rapprochant évidemment beaucoup plus de celles correspondant aux groupes socio-culturels. Un autre type de scarifications est dit « abikou », destiné au nouveaux-nés pour leur permettre de survivre, dans les cas des mères qui ont perdu plusieurs enfants. La culture étant diversifiée sur l’ensemble du pays, il y a plusieurs types de scarifications « abikou »… Ainsi, le travail ne sera pas petit… Je vais devoir recentrer et préciser exactement ce que je veux faire.
L’objectif serait de faire un vrai catalogue de l’ensemble des scarifications, avec un but de mémoire ?
Oui, le but premier, c’est d’identifier parmi la cinquantaine de groupes socio-culturels l’ensemble des scarifications faisant partie de notre culture. Il s’agit au final, de présenter un vrai travail de recensement quitte à ce qu’il soit approfondi par les historiens et les sociologues. Sans pour autant marcher sur leur plates bandes, c’est un travail de sauvegarde.
Les photos pourtant n’ont rien de normées, vous avez à chaque fois un cadrage différent, une manière d’aborder la personne, c’est-à-dire que vous réintroduisez quand même votre approche artistique à travers ce travail ?
C’est vrai, je suis obligé d’aborder une touche un peu personnelle et de ne pas chercher à faire des styles photo d’identités ou des photos de prisonniers, parce que c’est un véritable art que nos anciens sont arrivés à dessiner sur le corps. Parfois le profil droit n’est pas pareil au profil gauche. Il faut choisir. Et évidemment, pour que quelqu’un accepte de figurer dans l’exposition, la photo doit être esthétiquement correcte. Personnellement, je n’aime pas le terme « photogénique » ; l’essentiel, c’est de réussir à restaurer, c’est de montrer la personne telle qu’elle se présente.
On pourrait penser que vous avez choisi là un thème assez différent que les zémidjans ou le nu, que vous aviez choisis précédemment, mais on sent en fait une continuité…
Que ce soit le nu, que ce soit les zémidjans, que ce soit les portraits que je fais aujourd’hui, tout cela à rapport aux personnages. Dans tout ça, c’est le rapport humain.
Vous aviez avec le Nu un réel succès auprès du public, il y avait 3000 personnes à l’exposition. J’imagine que les Scarifications vont moins l’attirer ?
Si le Nu a eu du succès, c’est juste parce que c’est un interdit. Je continuerai à traiter le nu quand j’aurais trouvé des Béninoises qui accepteront de poser nues à visages découverts. Mais pour les Scarifications, si je réussis à bien faire ce que je veux, j’espère bien accrocher le public aussi. J’ai aussi l’ambition de faire un film documentaire de 26 minutes sur ce sujet, ainsi qu’un livre. Avec ce thème, c’est l’exposition de la maturité que je veux réaliser maintenant.
Est-il possible de vivre de la photographie d’art au Bénin ?
On ne peut pas se spécialiser. Personnellement, je suis obligé d’être touche-à-tout, d’être polyvalent. J’essaie, sans chercher à verser dans une certaine vulgarité, de choisir des sujets que je pourrais traiter à fond. Le Nu a connu le succès qu’il a connu, les tableaux ont été achetés, j’ai eu la chance d’exposer déjà deux fois une partie du Nu à l’extérieur. Mais pour les scarifications, je ne pourrai pas vendre de photos, à moins que le livre se fasse.
Vous étiez récemment en Hollande à une exposition de photographes africains. Quel est votre sentiment sur cette rencontre avec le travail d’autres photographes d’Afrique ?
Cela montre qu’en Afrique, avec les maigres moyens dont on dispose, on arrive quand même à faire une certaine recherche. Il faudrait que l’Occident comprenne qu’on peut travailler avec le photographe africain vivant en Afrique. C’est une des luttes que j’ai envie de mener.
Vous faites quelque chose qu’on ne trouve pas souvent en Europe, une préfiguration, une pré-exposition ; alors que votre travail n’est pas terminé, vous vous exposez déjà à la critique.
C’est une démarche que je me suis donnée à chaque exposition. En rendant public ce que je fais, c’est une manière d’établir une relation de confiance et de transparence, de prouver que je fais bien ce que j’ai annoncé. C’est aussi un précaution qui me permet de garder la paternité de mon sujet. Cela peut-être très défavorable, c’est un risque que je prends.
Les scarifications sont des marques imposées par une culture, la marque de la communauté. Les voyez-vous aussi comme un attribut de beauté ?
Au début de ce travail, j’avais dans l’idée d’être neutre et de ne pas porter de jugement de valeur, mais en tout honnêteté, j’ai été sensible à la beauté qu’apportent les scarifications. Parfois, ceux qui les portent ne les aiment pas. Ceux qui sont allés en Europe ont constaté que les scarifications intriguent et souvent connotent une marque de « sauvagerie ». Pourtant, en Europe, certains se font tatouer volontairement !
J’ai par exemple une photo d’un père et de son fils ; le père en a et le fils n’en a pas. En fait, le fils aimerait bien être scarifié mais le père, qui n’a pas aimé ce qu’il a, ne veut pas que son fils le soit ! Il est vrai que la modernité demande que l’on n’aille pas jusque là. Mais qu’on le veuille ou non, cela fait partie de notre culture !

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