Pleins feux sur Haïti

Exposition Haïti, anges et démons (1945-2000)

à la Halle Saint-Pierre du 20 mars au 30 juin 2000
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Suites haïtiennes est un programme de la Mairie de Paris et de la Francophonie mêlant arts plastiques, cinéma et littérature. Omniprésents dans les esprits, par-delà la luxuriance du syncrétisme religieux propre à ce peuple, sa pauvreté emblématique, et puis l’exil. De ce fait, les oeuvres d’arts présentées proviennent d’horizons culturels très variés. Objets issus du culte vaudou, imagerie populaire ou expérimentale, oeuvres d’art esthétisantes d’hier et d’aujourd’hui s’y côtoient tout au long d’un parcours détonnant.

Deux niveaux d’exposition : l’un plongé dans l’obscurité, l’autre arrosé de lumière par la verrière de cette halle rénovée. Deux atmosphères opposées pour des oeuvres fortement empruntes de la conception vaudou du visible et de l’invisible. Des autels aux loas (divinités du panthéon vaudou) aux peintures d’artistes chevauchés par la divinité, l’art haïtien ne manque pas de piquant pour un public occidental. Il y eut sa soudaine découverte en 1945 après l’ouverture d’un centre d’art à Port-au-Prince par un professeur américain. La libéralisation du culte accompagna cet essor artistique. Puis vinrent le regard d’André Breton et plus tard celui d’André Malraux. La critique instaura ses repères : les primitifs, auteurs d’une nouvelle esthétique avec une peinture simplifiée comme celle d’Hector Hyppolite ou Préfète Duffaut, le groupe Saint-Soleil initiant des expériences de communautés en milieu rural, avec une peinture autodidacte dédiée aux esprits vaudou, dans les années 70 puis 90. En sculpture, Georges Liautaud et l’art du fer forgé des symboles vaudou, les vévés, donnèrent naissance à une sculpture figurative à l’imagination débridée s’appuyant sur la représentation des attributs des loas. Les esprits des morts ou guédés trouvèrent ensuite des proportions monumentales et déconstruites avec les  » Baron Samedi « de Patrick Vilaire.
Ces esprits n’ont-ils pas la peau dure ? On les retrouve en fin de siècle aux Etats-Unis et en Europe, suite au gigantesque mouvement d’émigration issue du pays dans ses moments les plus sombres. A New-York, les jeunes peintres de la diaspora – est-il besoin de mentionner l’incontournable Gri-gri de Jean-Michel Basquiat ? – mixent l’art du graffiti à une figuration expressionniste précipitée sur la toile. Dans son installation, Frantz Lamothe réutilise les poupées plastiques servant aux autels des hougans, les prêtres du vaudou haïtien. Ces petits baigneurs retournent à des scènes de jeux d’enfance mais baignent dans une cire figée qui n’est pas sans rappeler les photos de bains de boue annuels des adeptes vaudou. Edouard Duval-Carrié entreprend depuis Miami une interprétation stylisée, peinte et sculptée, de l’exode des divinités vaudou vers les Etats-Unis. Grâce à lui, le Panthéon vaudou était officiellement présenté aux dieux helléniques lors de l’exposition d’art contemporain liée aux Jeux Olympiques d’Atlanta.  » Je suis un pied dedans, un pied dehors d’Haïti. Maintenant, je suis à Miami. Je suis en train de faire un travail sur la migration. Et pas strictement la migration des haïtiens mais aussi la migration spirituelle et les différentes façons de présenter les réactions au niveau étatique des Etats-Unis, de cet apport culturel qui se fait malgré eux… Il y a une grande installation que je suis en train de faire autour de ce thème de la migration, de l’adaptation, de l’assimilation des populations afro-caraïbéennes, surtout au sud de la Floride. Je prends les dieux comme les représentations de ces problèmes créés dans l’assimilation vers les Etats-Unis. Ce sera un polyptique avec peut-être vingt-cinq tableaux, quatre grands bateaux remplis de dieux, montés sur roues et ça va bouger. C’est un gros boulot qui sera présenté à Miami et qui va tourner aux Etats-Unis.  »
Le vaudou, une source d’inspiration rendue inévitable pour l’artiste haïtien ? Les exemples suivants de deux jeunes plasticiens montrent qu’on ne saurait trancher.
Mario Benjamin vit en Haïti. Sa peinture hyperréaliste et ses installations font de lui un artiste distant d’un public haïtien. Il recompose ici des fragments de portraits charbonneux relevés d’une teinte rose fluo intensifiant l’expression des visages. La confrontation des médiums est efficace et se suffit sans autres référents. Sa position, tout comme celle de Lamothe, est celle de la mise en avant d’une singularité propre.
Elodie Barthélémy compose de grandes installations faites d’une multitude d’objets usuels qui ont tous une histoire. Métisse franco-haïtienne, elle vit et travaille en région parisienne. Elle s’exprime sur sa perception du vaudou dont la traduction plastique confirme un ancrage dans le spectaculaire :  » J’ai créé cette installation spécialement pour ce lieu. J’ai opté pour le titre Le Radeau pour favoriser un maximum d’interprétations possibles. Je n’ai pas de discours préétabli pour le public. Le radeau m’a plu pour exprimer l’idée essentielle de passage vers l’au-delà, le passage de la mort… Les ingrédients, c’est dix chaises, un lit, une table, sept chapeaux, une paire de draps, un costume de soirée assez vieux et abîmé, et puis des assiettes, une petite chaise d’enfant, des bouteilles de vin et de rhum pleines ou à moitié pleines, un nid, des cigarettes, des allumettes, il y a aussi des dents, un plancher et des petites poupées… Le liant, c’est le peu de choses que l’on laisse derrière soi au moment de sa mort, tout un ensemble de fatras, d’objets de peu de valeur parce que là, on imagine que quelqu’un a vécu avec tous ces meubles, qu’il était pauvre, c’est clair, et que l’on a regroupé tous ces éléments en vue soit de les brûler, soit de les stocker parce que personne n’en demandera l’héritage. Mais ce n’est pas seulement ça. Le mort est là, il est présent et il bande. Il bande magnifiquement puisqu’il fait un mètre vingt d’érection. Il est là dans son lit et dans toute sa corporéité puisque toute cette installation peut être considérée comme son corps. Avec ses ossements que seraient les chaises, sa tête posée sur une petite chaise d’enfant, sa dentition, son cœur, sa musculature que sont les ressorts, ses nerfs que sont les fils électriques, son sang que sont les bouteilles de vin… Mais le tout peut être perçu également comme un autel dédié aux guédés, aux esprits de la mort en Haïti… Les prie-Dieu correspondent à la fois aux chaises de la veillée mortuaire, c’est-à-dire que les gens vont s’asseoir et veiller le mort, puisqu’il est là, qu’il vient juste de mourir, et ce sont en même temps ce que j’ai appelé des intermédiaires, c’est-à-dire les représentations des esprits de la mort complètement réinventés à ma manière. On pourrait donc s’y asseoir, sous les chapeaux melon complètement retravaillés avec des chevelures, sortes de casques pour être chevauché par les esprits guédés… Dans tout le travail que je fais, j’essaye toujours de créer un lien avec ma seconde part d’identité, l’Occident et la religion catholique. Le bénitier, là, c’est un chapeau retourné… La conception que j’ai de la mort n’est pas un sentiment morbide, terrifiant. Et c’est vraiment ça qui m’a inspirée dans la religion vaudou. La mort effraie, les guédés effraient, mais ils font rire parce qu’ils sont extrêmement extravagants, paillards et très bon vivants. Cela m’intéressait énormément parce que c’est quelque chose que je ressens. « 

Lire également Libres peintres d’Haïti, article de Jacques Binet dans Africultures 8 (mai 1998) ainsi que l’entretien avec la galeriste Antoinette Jean dans le même numéro.///Article N° : 1391

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Les images de l'article
Objet vaudou, collection privée
Hector Hyppolitte, le Grand Maître
Lionel St-Eloi, Ange de Justice
Jean-Michel Basquiat et Andy Wharol, Poison (courtesy Galerie Jérôme de Noirmont)
Edouard Duval-Carrié, Autel Grand-Cousin
Elodie Barthélémy, le Manteau Protecteur
Portrait de Mario Benjamin





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