Portes et passages du retour

Entretien d'Olivier Barlet avec Muhsana Ali

Abidjan, février 1999
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Abidjan, 35 degrés, près de la  » Pyramide « , sur le haut du Plateau. Le  » château  » n’est pas simple à trouver. Serait-ce cette structure de plateaux de béton superposés, projet d’hôpital à l’abandon ? L’endroit n’est pas sûr. Tous les visages de la misère se côtoient sous le béton. A l’étage, des palissades forment un espace d’exposition. Vision surréaliste dans ce bout du monde, une femme parle dans un micro à une cinquantaine de personnes attentives. C’est l’inauguration de l’exposition Portes et passages du retour, soutenue par l’association abidjanaise AVAA (Art vivants d’Afrique et d’ailleurs) : les oeuvres de Muhsana Ali, une artiste afro-américaine vivant à Abidjan depuis deux ans. Elle explique le pourquoi et le comment, sa recherche d’une représentation de son rapport à la traite négrière, mais parle peu d’elle-même et davantage de cette vingtaine de jeunes dépenaillés présents au fond de l’espace. Trois d’entre eux exposent leurs oeuvres, frappantes de maturité. On comprend que dans ce qu’on nomme ici  » le château « , il s’est passé quelque chose d’impressionnant, de profondément humain, où générosité et ouverture d’esprit ont permis l’impossible.
Aujourd’hui, Muhsana Ali voudrait faire venir l’exposition conjointe de ses oeuvres et de celles des enfants dans des immeubles abandonnés de différentes villes des Etats-Unis – et organiser un atelier rassemblant les jeunes d’Abidjan et de jeunes Américains. Mécènes, à vous de jouer. Olivier Barlet.

Pourquoi investir ainsi un lieu réputé dangereux ?
J’y suis venue par accident. Je cherchais un lieu où je puisse être libre de faire ce que je voulais et qui ne soit pas une galerie, un endroit autre que les lieux traditionnels d’exposition de l’art. C’est en me balladant que j’ai trouvé ce lieu inachevé qui m’a semblé bien correspondre à mon envie.
C’est ainsi que vous avez rencontré les enfants ?
Je ne pouvais pas monter sans leur accord : ils sont comme les gardiens du lieu ! Ce sont eux qui m’ont fait visiter. Ce n’est que lorsque j’ai eu l’autorisation du président des enfants de la rue que j’ai pu m’installer sur le lieu. J’ai engagé un menuisier pour construire l’espace de travail et les enfants sont venus nous aider.
Il n’y a pas eu de problème d’autorisation administrative ?
Au début, j’ai squatté comme les enfants ! Mais j’ai demandé la permission qui n’est venue que très tard, quand toutes les oeuvres était pratiquement finies.
Qu’est-ce qui vous guide dans cette démarche de  » retour  » vers l’Afrique ?
Le désir de connaître mes origines, celle de mes arrières grands-parents. Enfin sortir d’une culture purement livresque ! Lorsque j’ai étudié l’art africain à l’université, on ne nous parlait que de l’art primitif. Il fallait venir ici. De nombreux artistes africains-américains recherchent une forme d’expression africaine. Je préférais rester dans une démarche personnelle, sans chercher à faire  » africain  » mais en captant l’esprit de l’art africain.
Les oeuvres des enfants témoignent d’un grand degré d’abstraction. Etonnant ?
Je les ai accompagné dans des galeries pour qu’ils voient ce qui existe. Je pensais qu’ils pouvaient mieux s’exprimer par l’abstrait. Ils voulaient bien sûr commencer par représenter des objets connus mais se heurtaient à la qualité du dessin. Je leur ai proposé de voir l’art dans ce qui nous entoure. Notre première étude était de voir et ramasser les objets que l’on trouve partout et partir de cela pour construire quelque chose.
Vous utilisez les liens et les chaînes, des symboles de la traite.
Je parle du retour en Afrique et de ce qu’il signifie pour moi. Il y a continuité de la souffrance entre l’Afrique et l’Amérique. Et un échange d’expérience.
Vos oeuvres sont monumentales. Etait-ce intentionnel avant de venir ici ?
Non, pas vraiment. L’espace m’a séduit et a influencé mon travail. Il m’a fallu penser comme un architecte. Je voulais également utiliser les aspects de la vie urbaine, tout en me basant sur les structures traditionnelles qui animent l’art africain.
Pensez-vous rester longtemps en Afrique ?
Oui. J’espère que mon travail influencera les artistes américains. Je voudrais qu’ils prennent le risque de venir en Afrique, bien que l’art ne nourrisse personne ici. Aux Etats-Unis, on est trop limités. L’échange Afrique-Amérique est important pour les développements artistiques réciproques. J’ai beaucoup appris depuis que je suis ici, et j’ai perdu beaucoup d’idées reçues ! On idéalise beaucoup l’Afrique aux Etats-Unis ! J’ai d’abord pensé que nos différences étaient trop fortes mais ai découvert à quel point nous sommes semblables.

///Article N° : 941

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