Portrait en creux

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Témoignage de l’écrivaine Nancy Huston sur sa rencontre avec Haïti.

Voilà ce qui s’est passé. En septembre 1987, j’ai rencontré au Moulin d’Andé un Haïtien nommé Jacques Rey Charlier : poète, sculpteur, auteur de théâtre, fils d’Etienne Charlier qui a fondé le parti communiste haïtien…. C’est devenu un grand ami. A l’époque, je n’aurais pas pu vous dire où se situait Haïti sur le globe terrestre, mais dès que j’ai commencé à m’y intéresser, j’ai trouvé ce pays totalement passionnant. Surtout comparé à mon propre pays, le Canada, que je trouvais désespérément  » ennuyeux « . A l’automne 1989, j’ai fait (avec l’aide de JRC, ses amis, ses contacts), un grand reportage pour France-Culture (plus de quarante heures d’enregistrements, sept heures d’émissions) sur la diaspora haïtienne, intitulé Ile en exil, interviewant des gens de tous âges et de tous milieux, tant à Paris qu’à New York, Montréal et Miami…
A l’époque j’avais envie d’écrire un roman sur l’Alberta, mais, comme je le raconte dans La rassurante étrangeté revisitée :
 » Le chemin de Paris à Calgary est passé par… Port-au-Prince ! Pourquoi ce choix ? Parce que mon exil était doré et celui des Haïtiens, saumâtre ; parce que nous avions appris à l’école, eux comme moi, loin de la France, la langue française. Parce que je suis ce qu’on appelle Blanche et qu’ils sont ce qu’on appelle Noirs, et que, même si ces termes sont hautement approximatifs, ils n’en produisent pas moins des effets tristement prévisibles dans le réel. Parce que, surtout, je me demandais ce qu’était la nostalgie et que j’étais jalouse de la nostalgie des autres exilés, cette exquise douleur, et aussi de leur indignation, de leur gaieté, de leur solidarité. Parce que les Noirs importés par les Blancs pour remplacer les Rouges qu’ils avaient tout bonnement anéantis avaient amené avec eux une religion ; religion dans laquelle certains êtres humains, les élus, sont montés comme des chevaux par les dieux ou plutôt par les esprits, les loas, qui les choisissent ; ils se laissent monter, cherchent à être montés, possédés – et se démènent alors comme des chevaux sauvages, tout à la joie de l’abandon, l’acceptation d’une force qui les dépasse, pendant que, tout autour, la foule danse au rythme des tambours et se réjouit… alors que chez moi, en Alberta, le rodéo constitue pour ainsi dire la seule et unique originalité culturelle : spectacle où se démontre pesamment la supériorité de l’homme sur l’animal, théâtre où, année après année, des chevaux sauvages sont maîtrisés par des cow-boys et leurs éperons sanglants, devant des spectateurs qui, depuis les estrades, hurlent :  » Youpiii !  » Parce que j’étais fascinée par ces gens qui aimaient leur pays (pays pauvre, d’une pauvreté endémique, immonde, scandaleuse ; pays où sévissent l’analphabétisme, la corruption, la mortalité infantile, le sida, la violence politique ; pays usé, dépouillé, vidé par des siècles de colonialisme et ensuite de guerres et ensuite de corruption), alors que j’avais, moi, tant de mal à aimer le mien (pays riche, d’une richesse éhontée, voyante, arrogante ; pays de pétrole et de blé, de fermes géantes et d’industries florissantes ; pays toujours-déjà moderne, sans Histoire et sans histoire, pays propre et bien-pensant, pays musclé comme ses cow-boys et, comme eux, ennuyeux). Peut-être était-ce cela, la question de départ, celle qui m’a poussée à quitter Paris pour faire ce périple en Amérique du Nord, à délaisser provisoirement ma terre d’exil pour la terre d’exil des Haïtiens qui est ma terre d’origine. Comment se fait-il qu’on ait la nostalgie de l’enfer et non du paradis ?  » (Désirs et réalités, p. 220-222)
J’ai été particulièrement fascinée par ce que j’ai appris et vu du syncrétisme religieux chez les Haïtiens, c’est-à-dire leur capacité de prendre des éléments de nouvelles religions et de les incorporer tranquillement au vaudou. Je trouvais que c’était un ressort romanesque potentiellement très comique ; c’est pourquoi, dans Cantique des plaines, Elisabeth la soeur du héros part en Haïti pour convertir au catholicisme les  » païens « .
Ceci dit, je ne suis jamais (encore) allée en Haïti ! Comme je l’explique dans ce même texte,  » mon projet était de faire d’un pays son portait en creux. Je n’ai pas voulu aller ‘sur place’, mais tenter de saisir ce qui, d’une ‘place’, pouvait être saisi en son absence. Ce que j’ai arpenté, donc, ce n’était pas un pays mais une absence de pays, une perte de pays… un pays fantôme.  »
A l’époque, j’avais même assisté à un meeting à Paris où parlait Aristide, et comme beaucoup d’autres j’étais convaincue qu’il représentait un grand espoir pour le pays. Espoir plus que déçu depuis… espoir massacré. D’après mes amis qui sont allés au pays tout récemment (Séverine Auffret, Gabriel Garran), d’après les chauffeurs de taxi haïtiens avec qui je discute toujours, le pays a fait un bond en arrière par rapport à l’époque des Duvalier… C’est terrible.
Un temps, j’ai pensé écrire une biographie de Maya Deren, dont j’ai beaucoup admiré le film et le livre The Divine Horsemen (scandale, que ce livre ne soit toujours pas traduit en français !)… projet délaissé en faveur de mes propres romans. Les années ont passé, je me suis tournée vers d’autres centres d’intérêt, j’ai un peu perdu de vue mes amis haïtiens… Mais ces années 1987-89 ont eu une influence décisive dans ma vie ; paradoxalement c’est donc Haïti, l’exploration du thème de l’enracinement et de la nostalgie à travers les conversations avec les exilés haïtiens, qui m’a ramenée (dans la littérature, tout du moins !) vers mon propre pays, mon enfance, ma langue natale.

Nancy Huston, née à l’Ouest du Canada (Calgary), a fait ses études sur la côte Est des Etats-Unis avant de s’installer définitivement à Paris en 1973, à l âge de 20 ans. Elle a publié des romans, des essais, une pièce de théâtre et des livres pour enfants, et participé à un disque : Les Pérégrinations Goldberg. Ecrivant tantôt en anglais tantôt en français, elle se traduit elle-même dans les deux sens et produit donc deux versions de chaque roman. Dernières parutions : Tu es mon amour depuis tant d années (avec Rachid Koraïchi), Thierry Magnier, 2001, Angela et Marina, tragi-comédie musicale », Actes Sud Papiers, 2002, Une Adoration, Actes Sud/Leméac, 2003.///Article N° : 3302

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