Pour un théâtre de la réconciliation

Entretien de Catherine Ninin avec Tharcisse Kalissa Rugano, metteur en scène et dramaturge rwandais

Septembre 1997
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Né le 24 mai 1946 à Rutongo au Rwanda, Tharcisse Kalissa Rugano fut d’abord enseignant avant de se consacrer à partir de 1980 au théâtre. Il devient alors metteur en scène et écrit ses propres pièces. Mais jusqu’en 1994, c’est en exil qu’il lui faudra monter ses spectacles. Il est l’auteur de plusieurs textes dramatiques en français, mais aussi en kinyarwanda, notamment Le Fils Semukanuka (1982) et Le Tumulte du sang noir (1984), ainsi que d’un recueil de poèmes à paraître aux éditions Acoria : La Couleur de l’air.

Pourquoi votre troupe qui comprend plus de 80 comédiens, danseurs et joueurs de tambours s’appelle-t-elle  » Le Théâtre ballet Mutabaruka  » ?
Mutabaruka était un poète qui chantait le retour au pays. Je l’écoutais tout le temps quand j’étais gosse. J’ai passé 35 ans en exil, au Burundi. Je ne suis rentré au Rwanda qu’en juillet 1994.
Que s’est-il passé dans le domaine du théâtre durant ces années-là ?
Aujourd’hui nous nous rendons compte à quel point le théâtre était ignoré au Rwanda, en dehors peut-être des réseaux scolaires. Et en ce qui concerne les troupes, on se contentait de chanter les louanges du régime. C’était dramatique. En revanche, parmi les pays limitrophes, ceux qui avaient le plus de théâtre, c’étaient l’ex-Zaïre et surtout le Burundi. C’est là où les acteurs et les troupes avaient une vraie pratique de sensibilisation à la culture. Une culture de résistance. Mais à présent, au Rwanda, tout le monde se met au théâtre. On assiste à un grand foisonnement. Trois ans après le génocide, les gens restent encore traumatisés, or le théâtre a précisément cette vertu de concourir à la  » détraumatisation « . Le génocide a été un véritable tremblement de terre, et beaucoup d’artistes rwandais sont morts dans la tourmente. Cependant, les rescapés du supplice écrivent, dansent… et puis il y aussi ceux qui viennent de l’extérieur. L’année dernière nous avons recensé quelques 304 artistes au Rwanda, dont la moitié venaientt du Burundi, de l’Ouganda, de la Tanzanie ou de l’Europe.
Quelles infrastructures existent aujourd’hui au Rwanda ? Y-a-t-il encore des théâtres, des salles de spectacle ?
C’est un grand problème. Certes, il reste des lieux pour les louanges des chefs, mais on n’a pas créé de salles de spectacle. Celle du Centre Culturel Français est fermée depuis un an pour réhabilitation. C’était le seul espace de rencontre. Alors nous jouons dans les écoles. On transforme aussi les anciennes maisons du parti unique, mais l’absence de lieu reste un vrai problème.
Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui ?
Il y a toujours ce qui représente notre théâtre traditionnel. Mais il y a aussi ce qui s’écrit maintenant, et ce qui s’écrit maintenant ne peut pas se séparer de ce qui s’est passé : la tyrannie qui a sévi pendant 35 ans avant d’aboutir au génocide de 1994. Le peuple est profondément meurtri. Et tout le monde doit pourtant aujourd’hui cohabiter avec les rescapés du supplice, avec les rapatriés récents, ceux de 96 et ceux de la diaspora, avec aussi les tueurs et les génocidaires. Maintenant ce qui se dit, ce qui s’écrit, ce qui se joue, que ce soit à travers les chorégraphies, les spectacles de théâtre, ou le tambour, c’est exactement ce chant de l’espoir d’une réconciliation de tout un peuple. L’espoir d’une justice saine, l’espoir d’une cassure de l’impunité qui a fait que tout cela est arrivé.
En tant qu’artiste jouez-vous un rôle dans ce processus de réconciliation ?
C’est inévitable, on n’y échappe pas. On le voudrait qu’on ne le pourrait pas. La matière première que nous avons, c’est tout cela. Nous, les artistes, nous ne voulons pas couvrir des plaies purulentes. Nous voudrions tout simplement qu’on puisse les laver, qu’on puisse les épurer et que resplendisse enfin une justice saine. Une fois l’impunité brisée, la réconciliation sera possible. Donc nous créons des tournées pour sensibiliser les gens des communes, pour qu’ils essayent de faire comme nous : une sorte de conservatoire du pauvre où le théâtre populaire se ferait avec ceux qui en ont le plus besoin pour vivre en symbiose sur la colline.
Mais n’y a-t-il pas des réticences ?
Ce qui est étonnant chez nous, c’est que ce ne sont pas les rescapés du supplice qui veulent se venger. Ce ne sont pas des revanchards ; eux, ils ne demandent que justice. Ce sont les autres, ce sont ceux qui veulent effacer les témoins qui, jusqu’à présent, continuent de faire du mal. C’est dramatique et ça nous le dénonçons. La réconciliation ne peut passer que par une justice saine. Se réconcilier, c’est un effort. Mais encore faut-il savoir avec qui se réconcilier. Certes avec quelqu’un qui a fait quelque chose contre toi, mais s’il n’avoue pas, s’il ne reconnaît pas, ce ne sera jamais une vraie réconciliation, ce ne sera qu’une couverture sur une plaie purulente. Et ça, nous n’en voulons pas. Or c’est la première fois dans ma longue carrière de dramaturge et de metteur en scène que je vis cela : c’est la toute première fois que nous ne subissons pas la censure. Nous étions habitués à interrompre les répétitions. La censure venait alors de partout et nulle part sans que nous en connaissions les tenants et les aboutissants. Les choses ont changé.
Vous vous exprimez en français, mais pourquoi écrivez vous aussi en kinyarwanda ?
J’ai commencé à écrire en français par souci d’ouverture. Mais lorsque je me suis rendu compte que nous sommes l’un des rares peuples africains à parler la même langue du nord au sud, d’est en ouest avec une aire géographique qui dépasse le Rwanda, j’ai décidé alors d’écrire aussi en kinyarwanda.

///Article N° : 341

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