Proverbes haïtiens : sagesse ou sexisme ?

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En Haïti, les proverbes sont parfois utilisés pour justifier les violences faites aux femmes.

Les violences à l’encontre des femmes trouvent leur explication dans la consécration par la société de la domination masculine et dans l’oppression sociale des femmes. Ces violences sont universelles puisque se fondant sur le système patriarcal commun à toutes les sociétés. Aux Etats-Unis, en France comme en Haïti, les femmes sont constamment exposées aux actes de violence masculine. Une femme est maltraitée chaque huit secondes et violée toutes les six minutes. Selon un rapport rédigé en 1992 par la Commission judiciaire du Sénat américain, la violence conjugale y est plus répandue que les accidents d’automobile, les agressions et les décès liés au cancer. Selon l’Enveff*, une femme sur dix est victime de violence conjugale en France et six femmes par mois en meurent. En Haïti, selon l’étude de la SOFA, huit femmes sur dix sont victimes de violence.
Comme tout phénomène systémique, les violences contre les femmes reposent sur un ensemble de facteurs historiques, sociaux, culturels. Les sociétés étant organisées différemment et ayant chacune leur histoire, les mœurs et les traditions sont nécessairement distinctes. Dans une société dominée par l’irrationalité et où l’imaginaire prend une grande place dans le quotidien et le vécu des gens, le recours aux traditions pour expliquer les phénomènes scientifiques est plus présent. Ce n’est pas sans raison par exemple qu’en Haïti, la plupart des sidéens ont été victimes d’un mauvais sort que leur aurait jeté leur voisin ou leur copain (yo voye mò sida sou mwen, on a envoyé un sort sida sur moi). Nombreux sont les hommes haïtiens qui vont chercher dans leurs traditions la justification de leur comportement violent vis-à-vis de leurs femmes. Nombreuses sont aussi les femmes qui trouvent dans les traditions des éléments qui les maintiennent dans un rapport de soumission et une situation de résignation dans leurs relations de couple.
Comme dans toute société à tradition orale, l’Haïtien emploie les proverbes pour renforcer des arguments et pour enrichir la conversation. Il les utilise avec habileté et rigueur. Ainsi, à chaque circonstance et à chaque situation correspond un ou plusieurs proverbes. Certains traduisent l’amitié :  » Achte peye, prete remèt, se sa ki fè zanmi dire  » (Acheter et payer, emprunter et rendre, c’est ce qui fait durer l’amitié),  » Bèl dan pa di zanmi pou sa  » (Celui qui sourit n’est pas toujours un ami) ; d’autres l’expérience :  » Esperyans kòk la se nan zepon l li ye  » (L’expérience du coq se trouve dans ses ergots),  » Fòk ou pase maladi, pou konn remèd  » (Il faut passer par la maladie pour connaître le remède) ; d’autres encore la dignité  » Lajan fè nèg monte maswife «  (L’argent fait faire les choses les plus difficiles),  » Merite pa mande «  (Lorsqu’on mérite on ne demande pas) ; ou encore la solidarité  » Moun ki pa manje pou kont yo pa janm grangou  » (Les gens qui ne mangent pas seuls n’ont jamais faim),  » Moun ki swe pou ou se pou li ou chanje chemiz «  (Celui qui sue pour toi, c’est pour lui que tu changes de chemise).
Les exemples de proverbes que nous avons répertoriés illustrent la définition du dictionnaire :  » court énoncé exprimant un conseil populaire, une vérité de bon sens ou d’expérience et qui est devenu d’usage commun «  ou encore une  » formule présentant des caractères formels stables, souvent métaphorique ou figurée et exprimant une vérité d’expérience ou un conseil de sagesse pratique et populaire, commun à tout un groupe social. « 
Cette définition met l’emphase sur l’importance de la tradition et fait malheureusement l’économie du caractère conservateur et anonyme des proverbes. Venus du fond des âges, les proverbes portent inévitablement en eux toute une histoire que nous ne sommes pas toujours capables de saisir. C’est en ce sens que nous relevons des proverbes qui préconisent le code du silence :  » Je wè, bouch pe «  (Les yeux voient, la bouche reste muette) ; la patience :  » Avèk pasyans, wa wè tete foumi  » (Avec de la patience on peut voir les mamelles d’une fourmi) ; l’opportunisme :  » Lè w nan mitan bourik, ou pote ba  » (Quand tu te trouves parmi les bourriques tu te fais petit) ; la résignation) :  » Bouche nen w pou bwè dlo santi  » (Il faut se boucher le nez pour boire de l’eau puante) ; ou la domination masculine :  » Gazèl pa mennen towo  » (La vache ne dirige pas le taureau).
Les proverbes ne sont donc pas forcément, comme on se plaît à le dire, l’expression de la sagesse. Au contraire, ils nous confortent dans une situation de naïveté, d’attentisme et même de résignation envers nous-mêmes.
La femme, propriété de l’homme
Ecoutons le témoignage de Céline :  » J’ai trente cinq ans, je suis née à Abricot, une commune du département de la Grand Anse. Je suis commerçante. J’ai quatre enfants. L’aînée a 16 ans, elle n’est pas de mon mari ; les trois autres ont respectivement 10, 8 et 5 ans. Je partage mon temps entre mes activités commerciales auxquelles je consacre 65 % de la semaine, les tâches domestiques et les activités militantes. Je vous fais remarquer au passage que j’ai très peu de temps pour moi. Ce qui veut dire que je ne connais pas de loisirs. Tout ce qui est important pour moi, c’est de travailler en vue d’éduquer mes enfants pour qu’à l’avenir ils trouvent un bon travail et puissent jouir d’une meilleure vie que celle que je mène, si on peut appeler ça une vie. Un beau jour, c’était un mercredi, je me souviens toujours de ce jour là, il était 18 heures 30 et je revenais du marché avec sur ma tête un panier contenant les restes de marchandises qui n’ont pas été vendues, et à la main droite un autre sac en osier contenant les courses que j’ai faites pour le reste de la semaine. Après une bonne heure de marche, j’arrive chez moi, je pose les sacs dans un coin et soudainement, j’ai entendu mon mari demandant d’une voix pointe de colère ‘Céline, d’où viens-tu ?’. Surprise, je ne réponds pas le temps de me reconnaître et de comprendre ce qui se passe, j’étais déjà étendue par terre au milieu de la salle, suite à deux paires costaudes de gifles, accompagnées de toutes sortes d’injures et d’humiliations.
C’est au travers de ces injures que j’ai compris la raison de mes claques. Une soi-disant personne m’aurait surprise dans les bois avec un autre homme, il y a un mois, et selon les informations qu’il aurait recueillies, ça fait un moment que ça dure. Ces soufflets tiennent lieu de correction et d’avertissement. Il ajoute avoir agi sous la base de ces proverbes :  » Lafimen pa janm leve san dife  » (Il n’y a pas de fumée sans feu),  » Kout manchèt nan dlo pa kite mak  » (Un coup de machette dans l’eau ne laisse pas de marque),  » Fanm se asyèt fayans  » (La femme est comme une assiette de faïence). Ce qui l’empêcherait de recueillir des preuves lui permettant de confirmer son information.  »
Naturellement, on peut penser que ce sont des prétextes qui ne justifient nullement une telle réaction. A supposer que les proverbes font référence à une vérité absolue, pourquoi ce sont ceux–là qu’il a été tirer dans son patrimoine culturel ? Il en existe bien d’autres faisant référence à la diffamation comme  » lang pa lanmè men li kab neye w  » (La langue n’est pas la mer mais elle peut vous noyer) qui l’inviterait à réfléchir et à discuter avec sa conjointe au lieu de se comporter en bourreau. La vérité est que l’homme a été éduqué comme étant le maître de la femme, qui est sa propriété privée, et la femme ne peut en aucun cas disposer de son corps car celui-ci ne lui appartient pas. Le proverbe qui corrobore l’idée de l’homme haïtien propriétaire de la femme est celui-ci :  » Pa janm asepte moun pase pye sou chwal ou  » (N’accepte jamais qu’on chevauche ta monture).
Je vois encore avec quelle hargne un militant progressiste intellectuel haïtien eut à utiliser ce proverbe, faisant allusion à sa femme, une féministe militante, soupçonnée injustement d’avoir une relation extra-conjugale. Le mari de Céline était sans doute animé par ce même esprit de possession que lui confère sa culture et qui le met dans une situation confortable en violentant sa femme.
A homme violent, femme soumise
Les proverbes procurent-ils aux femmes haïtiennes le même confort ? La suite de l’histoire de Céline peut nous édifier à ce sujet.
Depuis ce jour où elle a été battue, une atmosphère tendue règne dans cette maison qui se transforme de plus en plus en prison et en enfer pour elle. Monsieur, se sentant émasculé d’avoir été trompé par sa femme, veut prouver sa virilité. Commencent alors les violences sexuelles qui se manifestent par la contrainte à faire l’amour et la prise de positions dégradantes. En plus du contrôle de son corps, il exige des comptes au centime près, lui fixe l’heure à laquelle elle doit rentrer, lui interdit la participation à toutes activités militantes. Il a donc réussi à l’isoler et à exercer sur elle un contrôle total. A partir de ce moment s’installe entre eux un secret, une complicité :  » Moi, je te bats, je t’humilie, je te profère des menaces et toi, tu n’en parles à personne « .
Ce silence, ce secret, cette complicité, selon toute évidence, ne peut profiter qu’au mari de Céline. Pourtant celle-ci y trouve son compte. N’étant pas prête psychologiquement à admettre que sa vie de couple a échoué, elle doit continuer à simuler, à projeter une image du dehors qui est tout le contraire de ce qu’elle vit au quotidien, à faire enfin le jeu de la société : maintenir la relation quel que soit le prix.
Partant du principe qui repose sur le proverbe  » Ou konn sa w kite, ou pa konn sa w pral jwenn  » (On sait ce que l’on laisse, on ne sait pas ce que l’on retrouve), Céline n’ose penser à un départ. Cette idée lui semble trop incertaine. Ayant été éduquée à définir nos valeurs personnelles à travers le regard des hommes, suite aux violences psychologiques et verbales qui attaquent continuellement l’image de Céline, son équilibre moral a été lourdement affecté. Elle a été détruite. Elle est donc incapable de toute initiative, voire de s’occuper de ses enfants auxquels elle tient énormément. Elle se dit :  » M ap bouche nen m pou m bwè dlo santi  » (Je me bouche le nez pour boire de l’eau puante). Elle tombe dans la résignation. Après tout, pense-t-elle,  » cet homme qui est méchant, odieux envers moi, renfloue mon fonds de commerce et ne faillit jamais à son devoir de père, il a même accepté de reconnaître ma fille aînée « . C’est une chance énorme, compte tenu du fait que la majorité des hommes en Haïti n’assume pas leur rôle de père, ce qui explique d’ailleurs le taux élevé (60 %) de monoparentalité féminine. En d’autres termes, on serait porté de croire que monsieur est un mauvais mari et un bon père. Ces deux termes ne sont-ils pas incompatibles ? Il est bien connu que tout enfant évoluant dans une atmosphère de violence conjugale subit, du coup, des violences psychologiques qui se répercutent sur son épanouissement et son développement éducationnel.
Faux proverbes plus vrais que nature
Confort pour l’homme, renoncement pour la femme. Voilà comment on peut résumer de manière lapidaire le rôle que jouent les proverbes dans la consolidation des violences sexistes dont sont victimes les femmes haïtiennes qui demeurent le  » Poto mitan  » de cette société. Ce sont en effet les femmes qui assurent dans des conditions extrêmement difficiles la distribution des aliments d’un coin à l’autre du pays, elles réalisent toutes les tâches domestiques et assurent l’éducation des enfants. Les qualificatifs  » vaillantes « ,  » courageuses « ,  » héroïques « , attribués à juste titre aux femmes haïtiennes pour leur apport dans le maintien de la survie de la société, ne font pas rétrograder le poids des traditions dans les mentalités. Ces traditions constituent un obstacle à tout épanouissement des femmes. Les associations féministes haïtiennes l’ont bien compris quand elles ont transformé les paroles d’une chanson traditionnelle dans le sens de revaloriser les femmes :
Men yo, men yo, men yo, wo
Fanm pa fatra, ni avadra, ni depotwa
Fanm se fetay lespwa.
La femme n’est ni un déchet, ni un dépotoir
La femme c’est le coeur de l’espoir
Les proverbes véhiculent certes une sagesse dite populaire qui a le mérite de traverser le temps et les frontières, mais cela ne veut nullement dire que nous devons être prisonnières de ceux-ci. Une remise en question semble importante à la veille de la célébration du bicentenaire de notre indépendance. Commençons par faire comme Prévert qui s’est plu à fabriquer de faux proverbes plus vrais que nature, du genre :  » Dans chaque église, il y a toujours quelque chose qui cloche.  »
Si les proverbes font connaître le mieux une nation, en pensant à la construction de la nôtre, ces éléments doivent être présents à l’esprit. Retrouver ses racines, retourner à l’ancien, aux traditions du terroir, conserver notre identité, sont les préoccupations de tout peuple. Cependant nous ne pouvons pas nous laisser paralyser voire anéantir par ces traditions.
Les campagnes de dénonciation des actes de violences sur les femmes lancées par la SOFA visent fondamentalement à rompre le silence et à libérer la parole. Cette démarche vient en opposition avec des proverbes du genre  » Je wè, bouch pe  » (Les yeux voient, la bouche reste muette),  » Plenn san deklare  » (Soupirer sans dire un mot) et promeut de préférence  » Mwen se lanmè, m pa sere kras «  (Je suis comme la mer, je ne retiens pas la saleté),  » M se kiyè bwa, m pa pè chalè  » (Je suis une cuiller en bois, je n’ai pas peur de la chaleur). Les approches féministes préconisées par la SOFA en matière de lutte contre la violence faite aux femmes en Haïti s’inscrivent aussi dans cette démarche. Les femmes victimes de violence, bénéficiant de notre service d’écoute, d’accueil et d’accompagnement psychosocial, dans les centres Douvajou (Aurore) répartis sur quatre régions du pays, arrivent parfaitement bien à identifier les causes de leurs violences, à comprendre le comment et le pourquoi des choses.
A la veille du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, nous rêvons d’un pays avec une culture libérée de ses scories et qui rendra inconfortable les hommes violents ainsi que les femmes victimes. Une culture qui rompt avec les violences sexistes. Une culture qui contribue à donner aux femmes leur juste valeur dans la société haïtienne.

*Enveff : Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France
Bibliographie
ADDIN-HON (pseudo.), Torias, contes et proverbes créoles, Haïti. 1945.
BOCO, Pamphile et DUJARIER, Michel, (Ed.) Proverbes de la sagesse fon (Sud-Bénin), Cotonou Pro Manuscripto, 1995-1997.
CAUVIN Jean, Comprendre les proverbes, Ed. Harmattan, 1982.
CHENET. E, Proverbes haïtiens avec leurs traductions ou leurs équivalents français, 1905.
PIERRE, Pinalie, (éd.) Dictionnaire de proverbes créoles, Fort-de-France, Desormeaux, 1994.
PREVAL, Guerdy, Proverbes haïtiens illustrés, Ottawa, National Museums of Canada, 1985.
REY Alain, Dictionnaire Le Robert des proverbes et dictons, Ed. Le Robert 1998.
Etat des lieux des violences faites aux femmes en Haïti, brochure, SOFA, 2002.
Les Violences envers les Femmes en France, une enquête nationale, la Documentation Française, Paris 2003.
Militante féministe haïtienne, Marie Frantz Joachim a dirigé pendant une dizaine d’années la Solidarité Fanm Ayisyen (SOFA), une organisation qui se réclame du courant féministe populaire, ne dissociant pas les problèmes de sexe et de classes. Elle a participé à la Marche mondiale des femmes où elle était la porte-parole des femmes de la Caraïbe devant le représentant du Fonds monétaire international pour dénoncer les conséquences de l’application des mesures du programme d’ajustement structurel sur les femmes. A la deuxième édition du Forum social mondial de Porto Alegre, elle faisait partie des membres du jury au Tribunal international contre la dette externe. Aujourd’hui, elle vit à Paris où elle poursuit ses études en linguistique. Parallèlement, elle continue ses actions féministes en intervenant auprès des femmes victimes de violences conjugales dans les Hauts-de-Seine. ///Article N° : 3296

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