Quand des lesbiennes africaines entrent dans l’histoire américaine

Entretien de Nick Hadikwa Mwaluko avec Kelebohile Nkhereanye et Renee Boyd

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En ce dimanche de canicule, Kelebohile Nkhereanye et Renee Boyd montent les marches de la mairie de Brooklyn d’un pas sûr. Ce couple de lesbienne fait partie de tout un groupe de New-yorkaise gays, lesbiennes, trans et queers qui s’apprête à entrer dans l’histoire : ils et elles vont faire serment d’unir leurs vies par le mariage. Il s’agit de casser un tabou social, d’effectuer une démarche qui était illégale hier encore, avant ce 24 juillet 2011.
Kelebohile est originaire des régions montagneuses du Lesotho. Elle partage sa vie avec Renee Boyd depuis plus de vingt ans. Elle admet volontiers qu’il y a eu des hauts et des bas, comme dans tous les couples. Il ne s’agit pas, en se mariant, de faire serment d’un engagement mutuel face à l’incertitude, mais plutôt d’offrir à leur relation un cadre légal qui célèbre leur parcours et leur histoire mutuelle de plus de vingt ans d’amour solidifié par les épreuves.
Quelques mois après la cérémonie, j’ai parlé aux jeunes mariées et discuté de leur décision de se marier, de l’impact que cela a pu avoir sur leur relation en tant que lesbiennes d’extraction africaine, mais aussi de ce que le mariage signifie pour elles et pour les Africains queer du continent et de la diaspora, de la façon dont ça les redéfinit, ou non, en tant que minorité au sein de la minorité, au-delà des étiquettes et des catégories. Les thèmes qui sont revenus tout au long de l’interview se rapportent à la guerre très réelle, à la guerre vitale entre les cultures, les traditions et le désir. Jugez-en par vous-même :
Nick Hadikwa Mwaluko Que signifie le mariage pour vous ?
Kelebohile :
On se marie quand on s’aime et qu’on veut construire ensemble. Quand on se respecte. Quand les gens sont prêts à partager leurs vies aussi longtemps qu’ils le pourront. On ne devrait pas être avec quelqu’un si on n’est pas 100 % heureux. Du point de vue sentimental et personnel, de ce qui fait la relation, tout doit être déjà en place quand on décide de se marier.
Que signifie le mariage pour toi en tant que lesbienne africaine ?
Kelebohile :
Ça fait partie de qui je suis. Ça ne veut pas dire que je vais suivre la tradition africaine et automatiquement changer de nom de famille et avoir un enfant, ça n’aurait aucun sens. Nous sommes deux femmes, donc quel nom choisir ? Qui serait le père de l’enfant ? Ce que j’aime à être lesbienne, surtout étant mariée, c’est que je n’ai pas à faire ce que ma culture et ma tradition me dictent en tant que femme africaine, car je suis lesbienne, si bien que les règles ne s’appliquent pas de la même façon car ce n’est pas l’équivalent de ce que ma culture et ma tradition définissent comme un « mariage ». Pour commencer, j’ai épousé une femme, il n’y a donc pas d’homme africain dans la relation. Où est mon Roméo africain ? Pour moi, c’est Juliette + Juliette !
Ensuite, ma femme Renee est d’origine africaine-américaine. Laquelle des deux traditions africaines honorer, la mienne, la sienne, ou un savant mélange des deux ? Enfin, notre mariage lesbien est interdit dans la plupart des pays d’Afrique y compris le mien, donc quelle tradition pourrait bien fonctionner pour un mariage illégal, qui nous condamne à être exécutées, torturées, lapidées, violées parce qu’on est ensemble, sans même parler de mariage ? Ma grand-mère a beau m’avoir élevée pour me comporter d’une certaine façon une fois mariée, je n’ai pas à m’y tenir en tant que lesbienne mariée. Je laisse donc ce qui ne me sert pas, ou ne correspond pas à ma vision de ce qu’est un mariage, une relation, avec ma femme Renee. Ça ne s’applique pas, et je me suis mariée en le sachant très bien.
Est-ce que le mariage a solidifié votre amour ?
Kelebohile :
Ça l’a solidifié au sens où je peux prendre des décisions légales importantes en matière de santé ou en cas de décès de ma femme. Enfin ! Avant je n’avais pas le droit d’entrer dans la chambre, encore moins de participer à la décision alors que nous partagions tout en tant qu’amantes et partenaires pour la vie. Maintenant, je suis sa femme tout comme elle est ma femme. Donc dans un sens, oui, ça a solidifié quelque chose, même si je l’aimais tout autant avant de l’épouser.
Vous avez fait deux cérémonies. Pouvez-vous les décrire et dire pourquoi deux cérémonies plutôt qu’un seul mariage ?
Kelebohile :
C’est-à-dire que nous n’avions pas prévu de nous marier le 24 juillet 2011. Ça tombait mal, en plein été, alors qu’on adore toutes les deux l’automne, n’est-ce pas chérie ? Qu’elle est mignonne à me sourire comme ça. Tout ça pour dire qu’on a joué à la loterie pour s’amuser, juste au cas où.
Quelle loterie ?
Kelebohile :
Je te montre sur Internet : l’État de New York a mis en place une loterie pour les couples de même sexe qui voudraient se marier le 24 juillet 2011 et entrer ainsi dans l’histoire. Il y avait 764 places, mais finalement ils ont accepté tout le monde, et on était 823 couples à demander à se marier en ce jour historique.
Renee : On a gagné, en fait tout le monde a gagné. On était toutes contentes. Notre petite histoire allait rejoindre la grande histoire, c’était l’aboutissement de toute une vie. On était allé à Albany militer pour le mariage en 2009 et en 2011, c’était la preuve que quand on se bat pour ce en quoi on croit, quand on ne lâche pas, un jour, on gagne.
Kelebohile : On y est allé avec d’autres couples homos, trans et queer, on formait une vraie file d’attente à l’intérieur de la mairie. Tous nos amis n’ont pas pu venir, mais on était entourées de nos frères et sœurs lesbiennes, gays et trans, on formait et on forme encore une famille queer, unie par une même demande d’égalité. Le personnel et les représentants municipaux étaient avec nous. Le juge avait le sourire. On a quitté la mairie en brandissant nos contrats de mariage et des pancartes Just Married, c’était vraiment quelque chose.
Tu dis que le mariage est illégal dans la plupart des pays d’Afrique, mais tu en vantes les mérites. Est-ce que le mariage est la solution pour les queers d’Afrique ?
Kelebohile :
Non. C’est une décision personnelle. Mais si tu crois qu’en n’étant pas marié, tu pourras prendre des décisions pour ton partenaire, médicales ou légales, s’il a le sida par exemple, franchement, réfléchis sérieusement à ce qui va vous arriver si un malheur survient.
Et la cérémonie religieuse ?
Kelebohile :
Ce fut pour moi le plus beau moment spirituel de ma vie, parce que j’ai grandi à l’église en Afrique et mon amour pour Dieu reste pur, quoi que pensent les gens de mon orientation sexuelle. J’ai la foi et je me rends régulièrement à l’église où mon pasteur, qui défend fermement le mariage pour tous, nous a invitées à partager notre union en même temps que quelques couples gays une semaine plus tard, le 31 juillet. Nos familles ont assisté à la cérémonie, menée par une communauté chrétienne qui nous soutient. Trois couples de même sexe ont ainsi renouvelé leurs vœux de mariage. Je remercie Dieu que ma famille de sang et ma famille spirituelle aient ainsi été témoin de l’amour unique que je porte à ma femme, car Dieu souhaite que chacun se sente unique dans un lieu de culte.
« Unique », c’est le mot, non ? Comment a réagi ta famille ?
Kelebohile :
Tu sais les proportions que prennent les mariages en Afrique, on fait la fête la veille comme jamais, par villages entiers. Ce ne fut pas le cas pour mon mariage et je ne peux pas m’empêcher de penser que si j’avais épousé un homme, ma famille aurait fait les choses très différemment. Ni ma mère, ni ma sœur n’ont pris la peine d’inviter quiconque, pas même une amie. Personne n’a cuisiné. C’était le plus beau jour de ma vie, mais personne n’a fait quoi que ce soit, pas de grande fête, rien. Personne n’en a parlé à la famille étendue. Quand ma sœur a épousé son mari, on a organisé un mariage gargantuesque, toute la famille et les amis africains d’Amérique ont été invités, certains sont venus du Lesotho, et ça a duré une éternité. Des jours et des jours. Les journaux ont même fini par en parler. Pourquoi n’a-t-on pas fait la même chose pour moi ? C’est bien simple : n’attends plus rien de ta famille du moment où tu fais ton coming-out. Ma famille a des attentes que je n’ai pas remplies en tant que lesbienne, d’autant que je suis immigrée. Tout le monde a tellement peur de ce que va penser la communauté africaine immigrée de la petite lesbienne que je suis qu’ils en oublient que je suis leur fille, leur enfant, leur sœur qui ferait quasiment n’importe quoi pour sa famille, alors pourquoi se soumettre au jugement des autres, qui ne savent rien de ma vie personnelle ?

Traduit de l’anglais par Anne Crémieux.///Article N° : 11966

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