Que les femmes soient présentes

Entretien d'Olivier Barlet avec Aïcha Tambura

Lire hors-ligne :

Une utilisation africaine des nouvelles technologies entre les associations féminines.

Comment en êtes-vous venue à internet ?
J’ai fait des études de communication. Qui dit communication dit internet. Puis, travaillant dans un réseau d’information et de communication, je me suis intéressée à internet pour accéder à plus d’informations et les échanger.
Par quel canal êtes-vous passée pour cette formation ?
J’ai bénéficié d’une formation à Dakar, après une formation personnelle à Ouagadougou. J’ai eu une bourse du CTA pour aller à Dakar et je n’ai pas hésité ! Le CTA est un centre hollandais de techniques agricoles qui forme aux nouvelles technologies de l’information dans le domaine agricole. J’avais en vue de créer un réseau de communication électronique entre les membres de l’association.
J’imagine que vous êtes active dans les mouvements de femmes ?
Oui, très active !
C’est très structuré au Burkina…
Il y a plus de 200 ONG et associations… Il y a eu une grande explosion. Tous les partenaires, pays scandinaves, anglophones etc veulent financer des activités au niveau de la société civile. Les femmes sont toujours privilégiées.
Quelles sont vos activités aujourd’hui ?
Au niveau de mon réseau, je suis chargée de chercher de l’information que je livre aux membres. C’est un réseau parti d’un état des lieux commandité par la Coopération allemande de l’accès des femmes du Burkina à l’information, notamment celles qui travaillent dans les organisations. Il en est ressorti que les femmes responsables n’ont pas accès à l’information ou bien qu’elle est périmée… Ce sont les hommes qui se la partagent ! La femme n’avait pas non plus souvent accès à des cadres de concertation, d’échange. Or, compte tenu des réalités culturelles, il est difficile pour les femmes de s’insérer dans des groupes d’hommes. Quand les offres de formation arrivent, ce sont tout de suite les hommes qui en profitent. La femme doit avoir la permission de son mari ; elle ne doit pas être en grossesse ni en arrêt maternité …
L’atelier a conclu qu’il fallait créer un cadre permettant aux femmes qui travaillent d’avoir accès aux informations, d’échanger avec d’autres, d’avoir des cadres de concertation et de renforcer leurs compétences par des formations. Elles vont ensuite diffuser leur savoir dans leur village. On s’est aussi rendu compte que si les femmes ont l’air timides ou inhibées dans le travail, ce n’est pas par peur mais par manque de compétences. Elles pourront ensuite influer sur le programme d’organisation en leur faveur, puisque souvent elles ne sont mêmes pas consultées pour établir les plans de programme.
Mon rôle à moi est de collecter l’information et de la mettre à disposition des membres. Je crée des cadres d’échange, je fait de la sensibilisation à travers la télé et la radio, des bulletins trimestriels, etc. J’ai essayé de mettre en place internet au niveau du RECIF pour savoir ce qui se passe dans les autres pays pour les femmes. Nous avons aussi créé une liste de diffusion.
A quel rythme fonctionne la liste de diffusion ?
C’est là où est le problème : pour l’instant il faut tout le temps relancer les gens.
Au Burkina, qui est très pauvre, j’imagine qu’il y a peu d’équipement informatique dans les réseaux de femmes ?
De plus en plus d’associations féminines, même dans les villages, disposent d’ordinateurs, mais pas tout le temps avec la connexion internet.
Est-ce que vous diffusez par internet des informations différentes du bulletin que vous publiez ?
Oui, elles sont différentes. Sur le site, nous ne diffusons que le sommaire du bulletin. On a un site ONG qui est relié à Anaïs. Nous avons fait trois études sur les violences faites aux femmes. La première porte sur le mariage forcé des femmes au Burkina Faso, une autre sur la violence sexuelle dans le milieu scolaire et la dernière sur les violences conjugales. Nous avons publié un résumé sur le site.
Y a-t-il une difficulté spécifique dans l’appropriation de l’outil par la femme ?
Pas la femme en général. Mais il y a un groupe de femme qui a accès à l’ordinateur. Ce sont les femmes salariées qui travaillent : elles ne représente que 10 à 15% des femmes du Burkina. Souvent des secrétaires, chefs de service ou responsables d’associations.
Est-ce que vous avez des concertations avec des femmes des autres pays ?
Pour le moment, c’est à sens unique. Ce sont les femmes des autres pays qui viennent nous rendre visite pour profiter de nos expériences. Nous venons ainsi de recevoir le collectif des femmes du Niger. Nous avons créé un réseau de collectifs de femmes du Sahel qui est composé du Burkina, du Sénégal et du Tchad. C’est nous qui pilotons ce projet. Il y a également des échanges par courrier électronique avec Famafrique. Tous les matins, nous sélectionnons les informations par rapport à la spécificité de nos membres. Par exemple dernièrement sur la radio communautaire. Je fais partie du conseil d’administration du bulletin de Famafrique et leur envoie donc souvent de l’information.
Avez-vous des rapports avec les institutions étatiques ?
Oui, avec l’Administration, pas économique mais d’échange et de collaboration. Par exemple, le ministère de la Promotion de la femme nous invite aux ateliers, séminaires etc. Et nous invitons le ministère à nos manifestations. Et puis nous sommes souvent sollicités sur le plan national pour l’amendement de certains textes tels que ceux relatifs à la sécurité alimentaire, aux droits de l’enfant, etc. Il n’y a pas d’apport financier mais une reconnaissance de notre travail.
Les hommes d’Afrique rendent souvent hommage à la femme sans que le rapport change beaucoup dans la société…
On reste dans des traditions obsolètes, mais les poètes, les écrivains chantent l’épouse, la mère, la travailleuse. Tout vient de l’éducation de base. Pour eux la femme, c’est ça. C’est comme ça qu’ils ont vu leur mère. Peut-être que nos enfants auront une autre conception de la femme. Ils ne chercheront plus la femme traditionnelle mais peut-être la femme svelte, une femme plus moderne… C’est une question de coutumes, de génération et de temps.
Est-ce qu’on retrouve les mêmes contradictions dans le rapport avec les institutions ?
Au niveau des politiques, l’environnement est favorable au développement de la femme dans la gestion de la cité. Mais dans les faits, c’est autre chose… Il n’y a que 6 femmes sur 33 députés et 1 ou 2 sur une vingtaine de ministres. Le gouvernement essaye de promouvoir l’image de la femme. à travers des textes de loi comme condamnation de l’excision, ou en créant un ministère spécial.
L’utilisation d’internet va-t-elle modifier les choses ?
Cela dépend toujours de la stratégie politique de l’Etat à vouloir développer internet pour que tout le monde ait accès à l’information. En Afrique, le pouvoir a la mainmise sur l’information parce que détenir l’information c’est détenir le pouvoir. Cela fait que la télévision est gouvernementale, la radio aussi. Il y a des radios privées mais les contenus sont censurés… Il peut y avoir une explosion de l’utilisation de l’internet mais cela dépendra de la volonté politique. La rencontre de Bamako 2000 va montrer à tout le monde l’intérêt d’internet : il faut démystifier ce média et ne plus le limiter à une petite minorité. Si on veut que les populations locales se développent, il faut leur donner accès à l’information.
Vous développez une coopération inter africaine, mais peu de relations avec l’Occident…
On a besoin des Européens pour un appui matériel et financier. Mais en ce qui concerne le contenu, je crois qu’il faut être Africain pour appréhender les réalités africaines.
Le Burkina a une soixantaine de langues…
Il y a de grandes entités linguistiques. L’Est et le Sud-Ouest, parle dioula. Le centre, l’Est et le Nord le mooré. On a pas besoin de travailler dans une soixantaine de langues. Toutes les populations – même les minorités – se reconnaissent dans le dioula, le mooré ou le peul.
Les textes que vous publiez sont traduits dans ces trois langues ?
Ca dépend. Si c’est destiné à des responsables, on n’a pas besoin de traduire. Par contre, si c’est destiné à la population, on traduit. Par exemple, nos cessions de formations au niveau du réseau : pour les femmes cadres et les animatrices, c’est en français mais ça se fait dans ces trois langues pour la population locale.
Quelque chose à ajouter ?
Nous allons essayer de tout faire pour ne pas rester à l’écart. Il faut rester aux aguets et internet est le meilleur moyen pour participer à l’évolution de cette nouvelle société d’information. Ce n’est pas le rattrapage d’un retard mais c’est d’être présent quand il le faut. Certes le taux, d’alphabétisation des femmes n’augmente que depuis peu. Il y a une grande différence entre ceux qui sont instruits et les autres qui sont marginalisés de la société. Dans un village ou les hommes sont majoritaires au conseil d’administration, c’est d’abord leur programme qui passe, et celui des femmes si il reste un peu d’argent. Les femmes présentes au conseil manquaient de compétences, n’étaient pas bien formées : des femmes de province avaient peur de parler devant les hommes, d’affirmer leur opinion… Ce n’est pas de leur faute, c’est comme cela depuis l’enfance. Il a fallu une génération de femmes instruites et ouvertes sur le monde extérieur pour s’intégrer dans les nouveaux plans et projets.

Aïcha Tambura est chargée du programme Communication et Internet de l’association RECIF/ONG-BF (Réseau de Communication, d’Information et de formation des Femmes dans les ONG du Burkina Faso).///Article N° : 1111

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