Que s’est-il passé durant l’Addis Foto Fest #2 ?

Entretien de Marian Nur Goni avec Aida Muluneh, directrice de l'Addis Foto Fest, précédé d'un compte rendu succinct du festival.

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À la suite des compte rendus et échos enthousiastes parvenus à propos de la première édition (2010) de cette biennale (1), sa deuxième édition, qui s’est tenue du 3 au 8 décembre derniers à Addis-Abeba, était attendue avec grand intérêt par tous ceux qui suivent de près la scène photographique africaine.

Au milieu de cet engouement et d’un dense programme construit autour de vernissages successifs, de rencontres, lectures de portfolios et projections menés de façon très professionnelle, sans compter le dévouement d’une équipe très « connectée », certaines interrogations se faisaient jour néanmoins. Par exemple, à propos de l’exposition dédiée aux transformations de la capitale (2), un sujet de taille et crucial de nos jours pour la ville d’Addis-Abeba qui se métamorphose à vive allure et qui était programmée à l’occasion du 125e anniversaire de sa création (3) : ne méritait-elle pas un traitement plus ample et approfondi ? À côté de l’exposition collective (dont une partie était le résultat d’un projet mené sur six mois), qui comportait d’importantes variations dans la qualité des propositions et où étaient présentés des aperçus assez concis pour chaque travail, pourquoi ne pas avoir mis l’accent sur les photographies historiques réalisées par Belete Tekele, présenté par les organisateurs comme « un photographe de la municipalité d’Addis Abeba », ayant travaillé pour « de nombreux journaux et magazines de la ville », dont la carrière s’étend sur « trois périodes de l’histoire politique de l’Éthiopie » (4), et pour lequel nous avions également accès à moins de dix images ? Il aurait été passionnant dès lors de retracer les contextes particuliers dans lesquels ces images furent produites et pour quels types de programmes municipaux.
De plus, connaissant la pertinence du travail de Michael Tsegaye et de son projet en cours précisément centré sur ces transformations urbaines, l’on pouvait regretter son absence dans cette exposition. Il est à espérer ainsi que ce sujet, ô combien contemporain et crucial, commun d’ailleurs à bien d’autres villes africaines, pourra trouver des extensions dans un futur proche et que l’on pourra offrir à M. Belete Tekele un cadre approprié pour présenter et considérer avec attention un travail documentaire qui s’annonce passionnant.
À côté de tels questionnements, il faut dire que la qualité des monstrations que j’ai visitées – Addis Transformation, déjà évoquée, à l’historique Taitu Hotel, les travaux de Delphine Diaw Diallo et Marie Ange Bordas’ au Modern Art Museum/Gebre Kristos Desta Center, celle du « Market Photo Workshop » au Goethe Institut et l’exposition d’Ala Kheir à l’Institut culturel italien (5) – étaient toutes remarquables. Dans l’espace d’exposition de Delphine Daw Diallo, l’exemplaire d’un livre qu’elle a autoédité – The gift (6) – était à la disposition du public. Avec sa taille « démesurée », il imposait des portraits plein de force, l’ensemble libérant une énergie étonnante. Dans l’espace adjacent, Marie Ange Bordas offrait une méditation sur le thème de l’exil et des migrations à travers des photographies et des installations, dont l’une détaillait, en une frise chronologique poignante, la liste de tous ceux dont la mort a été documentée dans la tentative de pénétrer la forteresse Europe (7). Quant aux dernières expositions citées plus haut, même si j’éprouvai un sentiment similaire de frustration et d’incomplétude, dû aux « flashs » alloués aux travaux prometteurs réalisés par des étudiants et anciens élèves de la célèbre école de photographie sud-africaine et réunis dans l’exposition Identikit, force était de constater qu’un fil rouge les traversant était bien palpable (la plupart des travaux partant ou affrontant une recherche conceptuelle) et qu’il cadrait parfaitement avec le cœur de l’exposition : « comment la photographie en tant qu’objet devrait être considérée non simplement pour son sujet, mais aussi pour ses propres pouvoirs de représentation en tant que médium » (8). Enfin, pour terminer ce survol des expositions visitées, l’on pouvait se demander, à propos du travail du photographe Ala Kheir – sans préjuger de ses vues de Karthoum parfaitement cadrées et composées – quels points de vue et visions précisément le photographe souhaitait partager de cet espace.
Si je ne puis assister au débat portant sur « le marché de la photographie en Afrique » avec Elvira Dyangani Ose, Michket Krifa et Marina Reina, j’eus la chance de pouvoir suivre une table ronde enthousiasmante sur la question du « photo journalisme et médias en Afrique », modérée avec sensibilité par le photographe Akinbode Akinbiyi. John Fleetwood, directeur du Market Photo Workshop, basé à Johannesburg, y présenta, excellemment, les travaux produits et en cours, les programmes, les visées pédagogiques et le fonctionnement de cette école, ainsi que son histoire, tandis que le photographe britannique Nick Danziger y retraça avec passion sa longue carrière menée dans le monde entier. Ces deux présentations éclipsèrent la présentation laconique de Laurent Lafargue – ex-photographe de l’agence Gamma – d’un diaporama d’images réalisées en Iraq (récemment montré au festival Visa pour l’image de Perpignan) et qu’un montage sonore rendait encore plus dramatiques et « spectaculaires ». À rebours, elle n’interrogea point, hélas, les pouvoirs de représentation du médium, ce qui aurait été pourtant intéressant dans le cadre du contexte médiatique pour lequel elles avaient été produites, et vue la thématique du débat.
Si je fus si enthousiaste au sujet de la prise de parole de John Fleetwood, c’est qu’elle recela, à mon sens, une autre perle : la présentation de Makweteng heritage project (9). Mené dans et autour de Makweteng (township historique qui vit les premiers déplacements forcés de ses habitants noirs), de son patrimoine et ses conditions de vie, et où ses communautés ont été impliquées et invitées à partager leurs mémoires personnelles. Une large documentation écrite, vidéo, photographique et orale a ainsi pu être réunie. Cette expérience semble fournir un cadre de réflexion intéressant pour considérer la manière dont les essais photographiques pourraient être menés pour avoir un impact au niveau local, créant ainsi quelque chose de tangible à partir de mémoires dispersées et souvent inaudibles et sur lequel il serait possible de se baser pour interroger et reconnecter passé et présent (l’exposition Addis Transformation me revint alors à l’esprit).
Il me parut clair alors que c’est précisément dans ces échanges d’expérience que le format « festival de photographie en Afrique » – où la question d’un public consistant et critique est cruciale et où l’on peine encore, au-delà de quelques cercles restreints de photographes et amateurs, à convaincre du bien fondé d’une photographie documentaire et artistique – peut prendre tout son sens et toute sa force. Et qu’au-delà des expositions-lectures de portfolio…, ces rassemblements devraient peut-être concentrer davantage d’énergies pour tenter de pousser toujours plus loin les différentes manières créatives dont l’outil photographique, ainsi que le moment festivalier, pourraient se charger et s’inventer sur place.
Pour terminer, il est à noter que ce débat fut attentivement suivi par une petite foule de jeunes gens – le même pouvant être dit des vernissages (10) – et que, en couplant son catalogue-programme à un retour rétrospectif sur sa première édition (par le biais de différentes interviews réalisées auprès de ses principaux acteurs, commissaires et photographes), l’équipe a été attentive à son futur.
Comment la première édition de ce festival – je veux dire ce que vous avez appris de cette expérience – a-t-elle eu un impact sur celle de 2012, ses directions et son programme ?
L’on m’a dit autrefois qu’il aurait été impossible d’organiser un événement comme l’Addis Foto Fest et, malgré beaucoup de scepticisme (ayant donné naissance à un petit garçon seulement il y a quelques mois), la deuxième édition s’est achevée avec succès. Ainsi, quand vous me demandez ce que j’ai appris, la leçon que je retiens est que persévérer en ce que l’on croit, c’est la clef pour réaliser chaque effort.
Des artistes qui ont pris part à la dernière édition du festival avaient déjà été invités en 2010. C’est le cas pour Nick Danziger, Akinbode Akinbiyi, Emeka Okereke et le projet Invisible Borders. D’où vient ce choix ?
À propos de Nick et Akinbode, ce sont des personnes que j’admire et que je respecte pour leur dévouement à transmettre à de jeunes photographes ce qu’ils ont appris à travers leur longue expérience de terrain. Quant à Emeka et à son projet Invisible Borders, il apparaissait logique de les inviter à Addis Ababa, au vu du fait qu’il n’y a pas tant de collectifs africains qui mènent un travail comme le leur.

Quelles sont les idées centrales qui vous ont guidé pendant la création du programme ?
L’inspiration principale pour moi sont les photographes qui ont continuellement soutenu le développement de la photographie sur le continent à travers leur travail. C’est aussi une manière de continuer de travailler avec des personnesqui sont allées au-delà de leur sens du devoir pour soutenir l’Addis Foto Fest.
Quels ont été les principaux obstacles et difficultés auxquels vous et votre équipe avez dû faire face dans la mise en place du festival ?
Les défis sont énormes et je partage cela avec les nombreuses activités culturelles locales qui sont en train de se développer à travers l’Afrique et qui sont initiées par des artistes africains. Nous devons tous faire face à des contraintes budgétaires, au manque de recrutementadéquat, de budget, aux ego et ainsi de suite. Toutefois je ne mets pas mon focus sur les difficultés mais sur les nombreuses possibilités de ce qui a été accompli et ce que le futur réserve à l’Addis Foto Fest. Les dynamiques peuvent changer mais la mission continue.
Comment décririez-vous cette mission ? A-t-elle évolué depuis que vous avez commencé à travailler sur ce projet ?
Chaque édition est un processus d’apprentissage pour moi au niveau de la collection, des partenaires financiers et aussi à propos des sujets que je veux aborder chaque année. La dynamique de changement, non seulement en Éthiopie, a été au centre du dialogue pour le financement des activités culturelles sur le continent.
Mon objectif est de créer de nouveaux partenariats et aussi de renforcer les relations avec les gouvernements africains, il porte sur nos gouvernements prenant en charge les activités se déroulant ici. Je crois fermement que la culture joue un rôle dans la discussion sur le développement, à partir de là nos propres gouvernements et entrepreneurs doivent devenir actifs dans ce domaine.
Quel était le budget du festival ? Les tirages et encadrements ont-ils tous été réalisés à Addis-Abeba ?
Le festival a été produit avec vint cinq mille dollars. Toute la production a été complétée ici à Addis Ababa. Je suis partisane de l’établissement et développement d’un secteur photographique au niveau local, d’où l’intention de tout produire ici. Oui, naturellement, parfois la qualité n’est pas à 100 % mais, au moins, à travers le temps nous pouvons établir Addis Ababa comme une place centrale en Afrique pour la production d’images de qualité.
Depuis la première édition à la dernière, voyez-vous une communauté de photographes (ou de professionnels liés à la photographie, des amateurs…) grandir, échanger et créer de projets communs au niveau local ?
Oui, naturellement. Mon intérêt principal n’est pas de monter des expositions pour l’élite, cela s’adresse aux gens. À partir de là, de voir à chaque vernissage un public fait de nouveaux visages et, pour la plupart, de jeunes est pour moi le signe que je suis en train d’attirer un segment de la population qui pourrait apprendre de la collection d’images que j’expose.
En tant que directrice de ce festival, quel regard portez-vous sur l’édition 2012 ? Et quels chemins, idées, perspectives entrevoyez-vous pour la prochaine édition ?
Le futur est chargé de nombreuses possibilités et je sais gré à ceux qui ont cru assez (en nous) pour prendre part à la seconde édition du festival.
L’artiste Jimmy Ogonga est arrivé de Nairobi en tant que co-commissaire invité pour cette édition. Voyez-vous des possibles dynamiques au niveau régional dans le futur ?
Nous avons travaillé ensemble dans le passé et je pense, vu qu’il y a de plus en plus d’activités culturelles se déroulant sur le continent et étant initiées par des artistes de l’Afrique, qu’il est essentiel pour notre succès de continuer de collaborer et travailler ensemble.

Notes
(1) Voir, par exemple, l’article de Laurent Lafuma : « Annotations à propos de l’Addis Foto Fest 2010 »
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=10822
(2) Cette exposition a été intitulée Addis Transformation: Urbanization, Society and The Environment in Addis Ababa.
Une conférence intitulée «  »Addis Ababa: The Enigma of the’New’ and the’Modern' » de l’architecte Elias Yitbarek et de l’historienne de l’art et critique Elisabeth Wolde Giorgis (au Goethe Institut, le 4 avril 2013) questionnait les importantes transformations urbaines d’Addis Abeba au travers des oeuvres des artistes qui s’y sont attachés. Le communiqué de presse indiquait que cela « précédait une exposition à venir, au titre homonyme, organisée par le « Modern Art Museum Gebre Kirstos Desta Center », la « Alle School of Fine Art and Design » et le « Institute of Architecture, Building Construction and City Development » (EIABC), par Elias Yitbarek et Elisabeth Wolde Giorgis.
(3) La construction du gebbi de Ménélik II, siège du pouvoir royal, sur le site de ce qui deviendra la nouvelle capitale (Addis Abeba) s’effectue entre 1887 et 1997.
(4) Extraits du catalogue du festival.
(5) Ainsi, je ne puis visiter l’exposition Invisible Borders, présentée à l’Africa Union New Conference Centre, « Africa.es: 8 African photographers views of Spain » à la National Theater Gallery, tandis que l’exposition prévue African emerging photography (un extrait de la biennale de Bamako de 2011), égarée dans les hangars cargo de la compagnie Ethiopian, a été inaugurée début janvier 2013 à l’Alliance française.
(6) Des extraits de ce travail sont présentés dans le site de l’artiste : http://thegiftartbook.tumblr.com/
(7) D’après cette liste, compilée à partir de 1993 par le UNITED European network against racism, fascism and in support of migrants and refugees ( HYPERLINK « http://www.unitedagainstracism.org/ ») plus de 16 136 décès ont été documentés jusqu’à présent (le blog « Fortress Europe » indique que, depuis 1988, le nombre de personnes qui ont perdu la vie le long des frontières d’Europe s’élève, au moins, à  HYPERLINK « http://fortresseurope.blogspot.com/p/fortezza-europa.html »).
Marie Ange Bordas a d’abord inclus cette liste dans son installation photo-video intitulée Donate (voir : http://www.marieangebordas.com/).
(8) Extrait du texte introduisant l’exposition.
(9) Voir : http://www.marketphotoworkshop.co.za/projects/entry/makweteng-heritage-project
(10) Voir par exemple la vidéo du vernissage de l’exposition Addis Transformation :
http://www.facebook.com/photo.php?v=309258142522684&set=vb.227490517366114&type=2&theater
Pour plus d’informations, visitez :
– Le site de l’Addis Foto Fest : http://www.addisfotofest.com/
– La page Facebook du festival : http://www.facebook.com/addisfotofest?ref=ts&fref=ts
Pour d’autres compte rendu du festival, se reporter à :
– Addis journal, 5th December 2012:
Addis Photo Fest underway
– Capital, 10th December 2012:
http://www.capitalethiopia.com/index.php option=com_content&view=article&id=2123%3Aaddis-foto-fest-delivers&catid=44%3Aarts-and-culture&Itemid=50///Article N° : 11452

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Les images de l'article
Vue partielle de l'exposition de Delphine Diaw Diallo.
Vue partielle de l'exposition "Khartoum", d'Ala Kheir, Italian Cultural Institute.
Ouverture des expositions au Modern art Museum Gebre Kristos Desta Center (Marie Ange Bordas et Delphine Diaw Diallo).
John Fleetwood, commissaire de l'exposition Identikit, Market Photo Workshop exhibition, Goethe Institut.
Conférence de presse. De gauche à droite : Jimmy Ogonga, co-commisaire, Aida Muluneh, commissaire, et Thomas Tschiggfrey, coordinateur.
Vue partielle de l'exposition Identikit, Market Photo Workshop exhibition, Goethe Institut.
Vue partielle de l'installation de Marie Ange Bordas.
Vue partielle de l'exposition Addis Transformation (Kyle Lamere).
Vue partielle de l'exposition Addis Transformation (Belete Tekele).
Couverture de l'ouvrage "The gift" de Delphine Diaw Diallo.




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