« Quelles créations littéraires issues des mondes arabe et africain ? »

Rentrée littéraire 5 : l'Oiseau indigo

Entretien de Raphaël Thierry avec Isabelle Gremillet

Le festival Paroles indigo, organisé par L’Oiseau Indigo, qui se tient à Arles du 1er au 3 novembre 2013 permet de revenir sur les problématiques de l’édition au Sud, de ses dynamiques et enjeux trop souvent minorés. Entretien avec sa directrice.

Voici venue la rentrée littéraire. Avant d’évoquer vos futurs projets, j’aimerais revenir sur l’année passée. J’ai le sentiment qu’elle a représenté une étape pour L’Oiseau Indigo. Par exemple, lors du dernier Salon du livre de Paris, des ouvrages diffusés par votre association étaient disponibles sur de nombreux stands…
C’était notre quatrième présence au Salon du livre, mais la deuxième année où nous avions un stand avec les livres que nous représentons. Nous commençons effectivement à avoir un nombre plus important d’éditeurs en diffusion (vingt-huit maisons d’édition). Beaucoup d’éditeurs et auteurs ont donc été présents à cette occasion. Concernant le fait que des ouvrages ont été visibles sur de nombreux stands (sur le stand Côte d’Ivoire, du Maroc, de la Tunisie, du Liban, du Congo et de Guinée). C’est une première manière d’approcher le réseau qui est en train de se créer autour de L’Oiseau Indigo.
C’est quelque chose que nous pressentions dès le départ et qui est aujourd’hui en train de prendre forme. Cette concrétisation se fait à travers des relations renforcées avec un certain nombre d’éditeurs ou de partenaires rassemblés par le projet de l’Oiseau Indigo, et en particulier le projet Bookwitty développé par une partie de l’équipe des éditions Tamyras qui, à mon avis, constituera un maillon très important à l’avenir. Il y a aussi les très bonnes relations que nous entretenons avec Dramane Boaré des Classiques Ivoiriens. Ce partenariat nous permet de faire une offre commune de diffusion Nord-Sud aux éditeurs africains. Pour ma part, je m’efforce de faciliter les rencontres pour que, tous ensembles, nous arrivions à constituer ce réseau.
Donc, si je comprends bien, cela discute mieux que les années précédentes, entre ces différents opérateurs ?
Ce n’est pas exactement « mieux » Je veux dire que cela s’étoffe sérieusement. Le champ s’élargit, et le nombre de personnes concernées étant plus important, le projet s’enrichit. Durant le salon du livre, chaque auteur arrive avec son propre réseau, comme on a pu le voir au moment des signatures : c’était fou ! On a réussi à créer l’embouteillage dans l’allée ! Nous n’aurions pas imaginé cela les années précédentes ! L’addition de tous ces réseaux, de tous ces auteurs, et de tous ces éditeurs commence à rassembler beaucoup de monde. Et c’est cela qui est vraiment enthousiasmant.
2013 semble être aussi une année particulière pour l’édition africaine au Salon du livre : il y avait beaucoup plus de représentants que les années précédentes…
Dans les toutes premières années où j’étais libraire, en 1985-1986 – le Salon du livre se tenait encore au Grand Palais – il avait été demandé à L’Harmattan de créer une librairie africaine. Et nous avions alors amené au salon une grande partie du rayon littérature de L’Harmattan. Il avait alors eu beaucoup d’auteurs présents, des gens comme Jean-Marie Adiaffi, Pius Ngandu Nkashama, Sony Labou Tansi, Massa Makan Diabaté… Tous ces grands Messieurs de la littérature africaine étaient là ! Il y avait peu de femmes à l’époque… Nous avions alors organisé des rencontres et des signatures. Il y a donc eu des précédents. Mais la grande différence avec 2013, c’est que les livres africains ne sont désormais plus représentés par un libraire français ou par le Ministère des Affaires Étrangères : ce sont les pays eux-mêmes qui s’organisent. Et cela change tout.
L’Oiseau Indigo a probablement aussi joué un rôle vis-à-vis des éditeurs tunisiens, qui n’étaient pas représentés sur un stand national cette année mais sur l’espace des éditions Averroès.
Il y a manifestement eu des difficultés de relations entre le Ministère de la Culture tunisien et les services culturels français. C’est dommage. Il aurait été extrêmement important de faire la fête aux éditeurs tunisiens, qui publient énormément d’ouvrages importants, qui proposent des ouvertures, des points de réflexion autour de la situation contemporaine de la Tunisie.
Durant le salon, une représentante de l’Institut Français a évoqué le retrait de cette institution, en raison de la réduction des moyens, mais aussi dans une volonté de s’inscrire dans une logique de partenariat et d’accompagnement des projets. Quelles relations entretenez-vous avec l’Institut ?
Nous en avons entretenu dans les années passées. Moins depuis les deux dernières années. Je pense qu’il y a actuellement une véritable réflexion d’ensemble à mener, parce que nous avons un projet cohérent. Il y a aujourd’hui des structures comme Bibliothèque Sans Frontières qui s’occupe de la documentation, l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants qui s’occupe de la coédition et des cessions de droits, l’Association Internationale des Libraires Francophones qui s’occupe du versant « librairie » et, au milieu, il y a nous ! Le chaînon de la diffusion doit absolument trouver sa place dans cette dynamique collective.
Ressentez-vous une évolution des publics d’année en année ?
Il s’est passé quelque chose très intéressant cette année, quelque chose qui nous a fait très plaisir : via les « chèques livre », distribués par la Région Ile-de-France, nous avons vu arriver des adolescents sur notre stand, qui n’est pourtant pas particulièrement visible et qui ne fait, a priori, pas partie des cibles de cette tranche d’âge. Ces jeunes ont pris le temps de s’arrêter et poser des questions. Ils ont finalement acheté nos livres, alors qu’ils n’avaient que 12 € à dépenser. Ils sentaient qu’ils avaient quelque chose à découvrir. Ce qu’il faut aussi dire, c’est que c’étaient tous des jeunes de parents issus du Monde Arabe, du Monde Africain. Nous avons eu une dizaine d’achats de la part de ses jeunes, ce qui est très significatif.
Cela veut dire qu’il y a un intérêt qui se développe petit à petit auprès des populations originaires des pays représentés par vos éditeurs ?
Oui, et plus largement aussi, puisqu’eux-mêmes étaient accompagnés d’amis qui n’étaient pas du tout originaires de ces régions-là, mais qui posaient aussi des questions. Nous sommes ici tout à fait dans l’axe du festival Paroles Indigo que nous organisons en novembre 2013 : faire entendre et rendre visible les créations issues de ces pays, afin que nous ne soyons pas uniquement otages de ce que les médias nous envoient : une crainte de l’Afrique, du Monde Arabe, qui seraient uniquement sources d’invasions d’immigrants, d’invasions islamistes, de circuits de la drogue, etc. ! Il est important de rappeler que ce sont aussi des pays de création, des pays de grande culture, et que c’est par ce biais-là, nécessairement, que le partage doit passer.
Cette année la bande dessinée a fait son apparition dans votre catalogue. Pourquoi une telle ouverture du catalogue de L’Oiseau Indigo, qui était jusqu’alors poétique, littéraire, artistique, politique ?
Nous diffusons effectivement depuis cette année des bandes dessinées ivoiriennes, marocaines et libanaises. Le premier album de BD que nous avons eu est Cette histoire se passe de Mazen Kerbaj, publié par les éditions Tamyras. C’est un auteur extrêmement engagé qui porte un regard sur la société libanaise. Cet ouvrage est loin d’être consensuel. Au festival d’Angoulême cette année, il y eu une exposition, une séance de dédicaces, des interviews… C’est un futur grand ! La deuxième BD, ce sont les deux albums publiés par Olvis Dabley On va où là ? (tome I et tome II), qui sont un résumé de l’histoire contemporaine ivoirienne à travers le dessin de presse. Deux albums très engagés et très lucides. Et puis, un troisième intervenant dans le domaine, les éditions Alberti de Casablanca avec Saïd Bouftass (créateur du Dessin d’observation). Il a créé en mai dernier le Salon de la BD de Casablanca. La deuxième édition aura lieu en avril 2014 à Rabat dans le cadre de l’école nationale d’architecture. C’est d’ailleurs à l’occasion du festival de Casablanca que j’ai rencontré Francis Groux (un des fondateurs du festival d’Angoulême). C’est à travers la constitution de ce réseau BD que nous avons pu avoir accès à Angoulême.
Actuellement, n’y aurait-il pas l’émergence d’un marché de la BD, autour de la Méditerranée et du Monde Africain ?
Ce qui est certain, c’est qu’au Maroc, au niveau de la création, la bande dessinée est encore la grande absente. Et le festival a toute son importance dans cette perspective. La lecture de la BD existe fortement, aussi bien en Afrique que dans le Monde Arabe. Cela se passe à travers tous ces petits fanzines et puis, de plus en plus, les mangas. Mais, maintenant, les questions sont : « quelles créations issues des mondes arabe et africain ? », « Comment est-ce qu’on se réapproprie la BD ? », « Quelles sont les créations qui vont émerger ? » Mais sinon, le lectorat est là, bien sûr.
Vous évoquez les éditions du Sirocco, nous parlions tout à l’heure de Tamyras, mais il y a aussi Les Classiques Ivoiriens et les éditions cartaginoiseries : ces éditeurs que vous diffusez ont participé à des prix littéraires en 2013. Les éditeurs promus par votre association semblent accéder, peut-être, à un cran supérieur, auquel ils n’avaient pas accès jusqu’il y a peu…
C’est notre travail mais il se fait en collaboration avec les éditeurs ! Nous ne sommes pas attachés de presse mais bien diffuseurs et les prix ont souvent été identifiés par les éditeurs eux-mêmes. En revanche notre rôle est plus visible auprès des organisateurs de salons et festivals. Il serait d’ailleurs intéressant de poser directement la question aux éditeurs… Concernant le Salon du livre de Paris, un éditeur marocain nous a dit « quel plaisir d’être présents sur votre stand, car c’est autrement plus vivant que sur le stand du Maroc. Ici, on sent que les livres sont à leur place ! » C’est un peu aussi ce que les éditeurs ivoiriens nous avaient dit l’année dernière : le fait de rassembler tous ces éditeurs donne un sens supplémentaire à notre travail. Proposer un stand c’est une chose, mais un espace qui rassemble de nombreux pays, c’est autre chose ! Notre stand est petit, nous sommes dans l’obligation de faire une présentation serrée, et cela donne alors une bonne idée de la richesse des livres à découvrir, sur un tout petit périmètre.
Avec L’Oiseau Indigo, vous diffusez des livres édités dans plusieurs langues…
Dans les langues africaines également, puisque nous avons désormais des livres en peul et en wolof au catalogue.
En novembre 2013, vous allez réunir à Arles des auteurs, des éditeurs, des musiciens et des artistes autour du festival « Paroles Indigo ». Ces « Paroles » au pluriel, ce sont les différentes langues représentées ?
Occitan, wolof, arabe, bambara, peul… toutes ces langues sont invitées et nous souhaitons les faire entendre à travers leur dimension créative.
Quel sens donnez-vous à cette rencontre ?
Au départ du projet de festival « Paroles Indigo », il y a l’idée de donner une occasion de rendez-vous à tous ces auteurs et à tous ces éditeurs. C’était déjà le cas du déjeuner du dimanche que nous organisons chaque année en marge du Salon du livre de Paris ! Il s’agit surtout d’un lieu de rencontre et de discussions entre professionnels… mais pas avec le public. L’idée du festival, c’est qu’Arles devienne un lieu de rencontre du public avec les éditeurs et les auteurs présents. L’idée est de proposer le vendredi une première journée professionnelle qui fournira un point de rendez-vous aux auteurs, aux éditeurs, aux bibliothécaires et aux libraires. Tout ce monde pourra alors échanger des informations, faire connaissance, réfléchir ensemble à leurs pratiques professionnelles et nous aider à réfléchir à notre pratique de la diffusion, afin d’enrichir notre proposition. Le samedi et le dimanche, tout un programme sera construit afin que le grand public rencontre les auteurs et les éditeurs. Nous proposerons des lieux de lecture en français, en bilingue, des tables rondes auteurs-éditeurs et puis une programmation de contes, de films, d’expositions, de musiques et d’ateliers.
Il y a un public particulier à Arles ?
Je dirais Arles et la grande région, voire les deux grandes régions, puisque nous avons la chance d’être à la frontière des régions Provence Alpes Côte d’Azur et Languedoc Roussillon. Nous avons d’un côté Marseille et de l’autre Montpellier. Nous sommes dans une région qui, historiquement, est une région d’arrivée de tous les migrants. En particulier Marseille. On sait que Sembène Ousmane est arrivé par Marseille, on sait qu’Ousmane Sow est arrivé par Marseille, on sait que Libar Fofana est arrivé par Marseille… Et ils ne sont pas les seuls ! Cela à tout son sens de se situer dans une région qui représente un lieu d’arrivée et de séjour.
Et puis, nous sommes aussi dans le contexte de Marseille 2013. Le festival aura son ouverture vers la Méditerranée, j’imagine ?
Tout à fait. Je pense que c’est pour cela que le projet a été labellisé « Marseille 2013 » : parce qu’il entre tout à fait dans cette dynamique. Nous le découvrons depuis le départ, et l’avons mesuré lors de la conférence de presse initiale qui a eu lieu en novembre 2012. Manifestement, la mairie d’Arles est extrêmement sensible au message que nous véhiculons, et il a fait un discours qui n’était pas un discours politique, mais qui portait vraiment sur le fond de l’action de L’Oiseau Indigo. Il semble très heureux que ce projet-là se développe et il nous aide autant qu’il le peut.
Y a-t-il une relation, une inspiration avec le festival « Étonnant Voyageurs » ?
Une inspiration, il m’est difficile de vous répondre « oui » ou « non ». Une chose est sûre, nous n’y avons pas du tout pensé durant la mise en place de notre projet. « Étonnants Voyageurs », c’est un salon dans lequel je suis allée deux fois, une fois pour Actes Sud et une fois pour L’Oiseau Indigo. Je pense que c’est un salon formidable, et qui a eu l’essor que l’on connaît. Mais peut-être que le moteur des deux événements est un petit peu différent : nous, nous sommes des gens de métier. Il est donc vrai que nous avons un côté « terre à terre » ! (rires). C’est pour cela que nous avons choisi des marraines et deux directeurs littéraires qui sont des personnes ressources, en qui nous avons toute confiance. Nous avons bien sûr des avis et des idées sur le fil conducteur du festival, mais notre souhait est plutôt de créer un lieu, de donner les moyens et de faire confiance à toutes les personnes que nous allons inviter pour créer la conversation, et le débat.
Il y a le visuel du festival : il est un peu intrigant ce visuel !
Il s’agit d’une toile d’Olga Yameogo, peintre d’origine burkinabè qui vit dans la région de Toulouse. C’est au cours d’une exposition au festival « Africajarc » il y a trois ans, que j’ai découvert son travail. Ses toiles m’avaient alors beaucoup marquée. Le tableau en question est tiré d’une série intitulée « Une autre France ». Concernant mon coup de cœur pour ce portrait-là, toute l’équipe m’a dit « ce n’est pas étonnant, c’est un jeune homme qui ressemble beaucoup à ton fils ! » Et donc, peut-être que c’est aussi pour cela que j’aime tant ce tableau… Comme vous le voyez, il y a aussi une petite ombre au niveau de la bouche il est donc en train de nous dire quelque chose ! Ce que j’aime beaucoup dans ce personnage, c’est qu’il peut aussi bien venir du Monde Arabe que d’Afrique : les couleurs sont chaudes et, en même temps, il y a ce côté énigmatique… On peut le situer, mais il pourrait être de partout en même temps ! C’est pour toutes ces raisons que nous l’aimons beaucoup. Et puis, comme vous l’avez vu, nous lui avons placé un compagnon sur l’épaule !
Un certain oiseau…
Tout à fait ! Nous avons demandé l’autorisation aux artistes, Rachid Koraïchi (qui a dessiné notre logo) et Olga, et ils ont tous les deux donnés leur accord. Nous avons donc fait comme un principe de collage, et l’oiseau accompagne désormais ce personnage.
Peut-être quelques précisions au sujet du rendez-vous…
Le festival se déroule du 1er au 3 novembre à Arles à l’Espace Van Gogh. C’est un lieu dans lequel se trouvent la médiathèque et le collège des traducteurs, qui font partie de nos partenaires. Les rencontres se dérouleront également dans toute une série d’espaces libres, à l’intérieur et à l’extérieur. Nous allons ainsi proposer une soirée au Théâtre Municipal d’Arles et un concert qui devrait avoir lieu à la Chapelle du Méjan, que les éditions Actes sud nous ont aimablement mis à disposition. Enfin, nous avons prévu une présence sur le marché du samedi matin, qui est l’institution arlésienne par excellence. Nous y aurons un espace tout au centre.
L’occasion de trouver au milieu des produits locaux des ouvrages de la Méditerranée et d’Afrique…
Tout à fait !

Entretien réalisé à Paris, le 2 avril 2013.///Article N° : 11812

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