« Raconter des faits méconnus, qui n’ont pas leur place dans les livres d’histoire »

Avec Ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants, Nadia Hathroubi-Safsaf livre son premier roman. L’amitié de deux amies, Leïla et Anne, se crispe à l’adolescence autour du conflit israélo-palestinien. L’une est musulmane, la seconde juive. En quête d’elles-mêmes, elles trouveront des repères dans leurs propres histoires. Leïla retrouve en effet le journal intime de son grand père, résistant algérien, anticolonialiste, qui a protégé nombre de Juifs menacés par le régime nazi pendant la seconde guerre mondiale. Par le biais de la fiction Nadia Hathroubi-Safsaf poursuit un travail de transmission des pans méconnus de l’Histoire qui lui est cher. Rencontre.

Comment est né ce premier roman, après trois ouvrages, deux essais- Immigrations plurielles-témoignages singuliers et 1983-2013 La longue marche pour l’égalité puis un livre collectif sur les violences faites aux femmes ?
Ça aurait dû être mon premier livre. Les essais et l’ouvrage collectif sont plutôt d’ordre journalistique. C’était plus facile pour moi, de me cacher derrière la casquette journaliste. Dans le roman, même si c’est de la fiction, tu mets un peu de toi tout de même. Mais je porte ce roman depuis 2008-2009. J’ai mis du temps à l’accoucher. J’avais peur du sujet et j’avais peur de ne pas être légitime. J’avais commencé à le proposer à des maisons d’édition qui s’étaient montrées très enthousiastes. Une des éditrices m’a dit : « c’est super mais vous devriez enlever tout le côté Israélo-palestinien. Je préfère que vous angliez sur la deuxième guerre mondiale. C’est génial ; un musulman qui sauve des juifs ». Or pour moi ce n’est pas que ça cette histoire ; c’est le présent et le passé qui s’entremêlent, c’est l’aspect militant. Et puis la quête d’identité qui traverse l’héroïne Leïla : en cherchant le passé de son grand père, elle se cherche aussi. L’éditrice me dit « ok mettons de côté ce projet, faites un premier livre sur une héroïne immigrée qui s’en sortirait ». Et là j’ai compris qu’on n’était pas sur la même longueur d’onde. Je n’ai pas pris ce chemin et j’ai fait le livre que moi j’avais envie de faire.

Deux périodes de l’histoire coexistent : celles de la seconde guerre mondiale retranscrite à travers le journal intime retrouvé du grand père de Leïla, Salah, et celle, contemporaine, des enjeux du conflit israélo-palestinien.
Je savais vaguement qu’il y avait eu des résistants maghrébins. J’avais donc envie de travailler sur ce sujet. J’ai fait beaucoup de recherches. La phrase « ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants » est tirée d’un vrai tract. J’ai lu beaucoup de livres sur la seconde guerre mondiale. Des livres de parfois 500 pages pour trouver 3 lignes sur mon sujet. Et le conflit israélo-palestinien, parce que ce que j’en comprenais à l’époque c’est que l’État d’Israël en 1948 se construit sur les conséquences de la seconde guerre mondiale.

Vous avez choisi de planter le décor à Paris.
J’ai implanté l’histoire dans le quartier dans lequel j’ai grandi, dans le centre de Paris. J’allais vraiment dans un lycée dans le Marais où nous étions mélangés ; juif, musulman, chrétien. Et personne ne se prenait la tête avec ça. Nos religions n’étaient pas des questions qui nous traversaient l’esprit. J’avais une amie, qui était juive, qui faisait la rupture du jeûne chez nous. Et moi je faisais shabbat chez elle. C’était hypernaturel. On ne se posait pas la question si c’était normal ou pas. Son père était juif tunisien et sa mère juive algérienne et je me rappelle, elle me demandait souvent ; « comment tes parents cuisinent ça ? et ça ? » C’était vraiment dans l’échange. C’est vrai aussi qu’on a commencé à voir des antagonismes autour du conflit israélo-palestinien. Alors bien sûr, j’ai utilisé des réminiscences personnelles et j’ai complètement inventé autour. C’est une fiction.

Vous vous êtes aussi inspiré de vos séjours en Palestine.
Je suis allé plusieurs fois là-bas. Notamment une fois avec Alima Boumediene, députée, qui avait convié des femmes de gauches à l’accompagner à Gaza, à Hébron etc. Je suis revenue brisée. C’était intense, émotionnellement aussi. On a vu des enfants malnutris, en mauvaise santé. Ça m’a marqué. J’avais commencé à prendre pas mal de notes. J’avais déjà interrogé Les femmes en noir à l’époque. Le personnage de Ruth dans ce roman, juive, très anticolonialiste est inspiré de ces militantes. Il n’y a pas d’un côté les méchants, de l’autre les gentils. C’est plus complexe que cela. Il faut de la nuance, c’est ce que j’essaie d’apporter dans ce roman. C’est un livre de fiction, ce n’est pas mon avis sur le conflit israélo-palestinien. Sur la question de la frontière par exemple, il y a ceux qui défendent les frontières de 1948 pourtant les Palestiniens que j’ai rencontré parlent plutôt des frontières de 1967. Et en même temps Leïla évoque ces vieillards palestiniens qui se promènent avec la clé de leur maison autour du cou. Et elle parle du carnage de Deir Yassin etc. Dans ce livre je questionne, je veux questionner. Je n’ai pas de réponses.

Envisagez-vous une suite à ce premier roman ?
Je sais qu’il y aura une suite. La suite logique pour moi ce serait Anne ; en miroir de Leïla, l’héroïne de Ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants, elle raconterait son rapport à cette meilleure amie, comment le conflit israélo-palestinien les a séparés et comment aujourd’hui elle essaie de déconstruire et de se construire. Et faire un parallèle avec ses amis juifs qui pour certains se radicalisent etc. Et puis nous envisageons, avec mon éditeur, un scénario…

Quels sont vos autres projets d’écritures ? Portent-ils également sur l’histoire et la mémoire ?
J’ai envie d’écrire un livre sur le Rwanda, sur la Tchétchénie, sur le camp de Thiaroye au Sénégal. Les conflits m’intéressent. Tout ce qui est de l’ordre d’humaniser, de transmettre une mémoire. Raconter des faits méconnus, qui n’ont pas nécessairement leur place dans les livres d’histoire. J’ai envie de porter ces sujets-là. Il y a un côté passeuse de mémoire. Je ne pourrais pas expliquer consciemment pourquoi. Peut-être parce que je ne connais pas assez l’histoire de ma famille. Ma mère est orpheline. Elle a connu ses frères et sœurs, pas son père et peu sa mère. Mon père a peu connu son père. Il y a des trous énormes dans mon histoire familiale. La seconde guerre mondiale m’intéresse aussi beaucoup ; j’aimerais un jour faire aussi quelque chose sur les « tondues », ces femmes qu’on tondait et qu’on exhibait nue. Ou aussi un sujet sur les « malgré nous » : les gens habitant en Alsace Lorraine, embarqués pour travailler de force en Allemagne. Quand ils sont revenus à la Libération certains ont été jugés alors qu’ils avaient été emmenés contre leur gré. C’est vraiment la double peine. Et j’avais envie de faire un parallèle avec les harkis. Je ne m’interdis rien.

Et quelles sont vos nourritures littéraires ?
Je lis tout, même le petit journal de quartier où je n’habite pas ! Je suis une vorace. J’ai 3h de trajet quotidien donc j’ai le temps de lire (rires). Mes auteurs préférés sont justement ceux qui sont très documentés comme Zola, et côté passeur de mémoires comme les biographies de Zweig sur Fouché, Marie Stuart etc. Il y a aussi dans ce roman un clin d’œil appuyé à Mouloud Feraoun dont je ne peux pas lire un livre sans pleurer…

///Article N° : 13539

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