Référence Sembène

De Yacouba Traoré

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 » Beaucoup de cinéastes africains n’ont pas compris tout son message  » dira Gaston Kaboré. Il est vrai que l’on rencontre beaucoup de monde sur le tournage au Burkina Faso de Mooladé¸ troisième volet du triptyque consacré au courage des femmes par le doyen du cinéma africain ! Yacouba Traoré en profite pour tourner une sorte de making-off en DVcam, balladant son micro de technicien en comédien, montrant comment Sembène dirige ses acteurs, saisissant les humeurs de l’équipe, très dépendantes de celle du chef.
Son commentaire malheureusement très pesant signale que le sujet du film ne fait pas l’unanimité de l’équipe : une femme prend la décision de refuser l’excision face à la communauté villageoise. Au Mali où l’on injurie encore les femmes en les traitant de  » Bilakoro  » (non-excisée), le sujet est délicat. Mais le fait que l’aîné des anciens s’intéresse à ce sujet va apporter une caution morale à ceux qui s’y opposent, signale Baba Hama, secrétaire général du Fespaco.
La zone mandingue est pour Sembène un vivier :  » les techniciens burkinabè existent et sont compétents « , signale-t-il tout en indiquant que le Mali est la meilleure réserve de comédiens car il y a une école de théâtre :  » J’y trouve un registre infini pour recruter « . Chargée de production, l’actrice burkinabè Georgette Paré relève le défi :  » Le vieux m’a dit que je pouvais le faire !  »
Une méthode apparaît ainsi peu à peu :  » Tenir et ne pas lâcher, un petit pas tous les jours  » Sembène tient à faire progresser les choses sur le terrain, sans forcément sécuriser avec des techniciens occidentaux. Mais son exigence est sans limite et pas toujours bien vécue :  » Pourquoi être agréable le matin pour être consommé le soir ? Je ne suis pas désagréable : je suis né comme ça.  » Se plaignant de ce qui aurait dû être fait la veille pour que le tournage ne prenne pas de retard, il peste :  » J’ai des raisons de m’énerver. Ce qui est fait demain doit être préparé aujourd’hui !  »
Convoqué pour témoigner, le réalisateur ivoirien Timité Bassori fait l’éloge de l’opiniâtreté et de la capacité de travail de Sembène, tandis qu’Amina Zouré, maquilleuse et habilleuse, remarque :  » Ce matin, il était très désagréable !  » Et Timité Bassori de reprendre :  » Il ne mâche pas ses mots !  »
Yacouba Traoré peut alors laisser parler l’aîné :  » Nos Etats africains nous transforment en tubes digestifs : ils n’ont pas de politique culturelle « . Un dialogue vivant s’installe alors avec Traoré qui le plaint de ne pouvoir tourner son vieux projet sur Samory Touré :  » Tu ne sais absolument rien ! Nous avons des possibilités limitées : il n’y a pas de honte à aller chercher les fonds ailleurs.  »
Refusant toute position victimaire, il lâche :  » J’en ai bavé mais avec dignité, sans me mettre à genoux ! Quand je compare les souffrances que je peux avoir à celles que les gens subissent autour de moi, c’est sans commune mesure ! Sembène Ousmane est une merde à côté des victimes du sida et autres !  »
En remettant ainsi Yacouba Traoré à sa place, Sembène sauve aussi son film : le vieux lion de 79 ans lui donne le mordant qu’il avait du mal à atteindre.

///Article N° : 3078

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