Religions et arts afro-cubains

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De l’importance de la santería : l’influence des cultes d’origine yoruba et bantu dans les différentes expressions artistiques cubaines.

La culture cubaine doit beaucoup aux religions d’origine africaine et aux arts sacrés qui en sont issus. Alors que les esclaves africains déportés aux Etats-Unis perdirent l’essentiel de leurs croyances et pratiques religieuses, ceux de Cuba et leurs descendants les maintinrent jusqu’à nos jours. Du temps de la colonie, l’évangélisation à Cuba fut très superficielle, en particulier celle des esclaves. De plus, les Espagnols tolérèrent le développement d’un groupe de « gens de couleur » affranchis qui, dès la fin du XVIIIème siècle, constituèrent une petite bourgeoisie d’artisans urbains pratiquant assez librement la religion de leurs ancêtres. Après la disparition officielle de la traite autour de 1830, puis de l’esclavage en 1886, les religions d’origine africaine ne disparurent pas. Elles survécurent même à l’athéisme « scientifique » prôné par le régime socialiste depuis 1961.
Si les religions afro-cubaines sont bien sûr issues de pratiques africaines, elles ont évolué de façon originale dans un contexte social complètement distinct et ont profondément influencé la culture cubaine contemporaine.
La première tradition religieuse afro-cubaine, la plus connue et la plus répandue dans la société cubaine, est originaire du golfe de Guinée. Du temps de la colonie espagnole, les esclaves yoruba du sud-ouest de l’actuel Nigeria ou du Bénin identifièrent leurs divinités, les orichas, à certains saints ou vierges catholiques, si bien que leurs pratiques religieuses furent nommées péjorativement santeria (voir encadré 1). Le terme s’est répandu jusqu’à être accepté par les adeptes de cette religion, même si certains parlent plus volontiers de Regla de Ocha. Les santeros offrent des animaux en sacrifice aux dieux, et sont parfois possédés par un oricha à l’occasion de certaines fêtes religieuses.
La deuxième principale tradition religieuse afro-cubaine, nommée Palo Monte, est cette fois issue de l’aire culturelle bantu. Elle présente l’originalité d’être une religion des morts plus que des dieux. L’esprit d’un défunt est associé à un os, souvent un crâne humain, que le palero conserve au fond d’un chaudron dans lequel il accumule des bâtons (palos en espagnol) placés verticalement, des os d’animaux, de la terre de cimetière, des objets métalliques, comme des chaînes et des clous. Le mort est souvent un Congo qui vivait dans la forêt, parfois un Européen ou un Noir né à Cuba. La possession par le mort est souvent violente et le comportement de la personne « montée » par une entité est moins codifié que dans la santeria.
Ces religions ont imprégné la culture cubaine dans de nombreux domaines car elles comportent des pratiques qui peuvent être abstraites de leur contexte religieux pour devenir objets de jouissance esthétique.
La musique est l’exemple le plus caractéristique de ce processus. A l’instar de la musique sacrée européenne, les chants de santeria enregistrés par Mercedita Valdès ou Lazaro Ros, sont aussi destinés à un public profane. Lazaro Ros est à la fois un akpwon renommé à Cuba et un artiste qui enseigne depuis de nombreuses années au Conjunto Folclorico Nacional de Cuba. Son influence artistique est sensible dans des styles de musique très divers, et notamment dans le jazz : il a ainsi collaboré à l’album Babalu Aye de Chucho Valdès et à celui de Gonzalo Rubalcaba.
La musique populaire cubaine porte aussi la trace de l’influence des religions afro-cubaines. Une interprète comme Celina Gonzalez a connu un très grand succès avec Qué viva Chango !. Dans ce cas, les chants yoruba n’ont pas été repris, seules les paroles évoquent la religion. Autre exemple, le groupe Sintesis, qui a commencé sa carrière en jouant du rock « progressif », s’est tourné depuis le début des années 90 vers la musique sacrée avec trois disques, Ancestros, Ancestros 2 et Orishas, qui associent tambours bata, guitares électriques et synthétiseurs. Cette formation se distingue particulièrement par de superbes harmonies de voix.
Enfin, les tambours sont une composante essentielle des religions afro-cubaines et la thématique de leur sécularisation a été abordée par Isabelle Leymarie, musicologue à qui l’on doit plusieurs ouvrages sur les musiques des Caraïbes. Dans la santeria, les tambourinaires reçoivent une initiation spécifique et il n’est pas étonnant de constater que beaucoup de percussionnistes sont aussi santeros ou paleros.
La danse est un autre domaine qui a bénéficié des apports africains à Cuba. La rumba, par exemple, est une danse populaire profane. On parle aujourd’hui de batarumba lorsque la rumba incorpore des rythmes et des mouvements propres aux danses des dieux dans la santeria. Y. Daniel la décrit comme un amalgame de danses yoruba, de guaguanco et de casino pour les mouvements des danseurs et de son pour la musique. La pratique de la rumba a été spécialement encouragée par le gouvernement cubain qui voit en elle l’expression d’une nation multiculturelle. Les autorités de l’île ont aussi favorisé l’enseignement des danses folkloriques dans les différentes provinces par la mise en place d’écoles professionnelles où aujourd’hui chorégraphes et danseurs étrangers viennent participer à des stages.
En littérature et en poésie, le corpus mythologique afro-cubain, principalement issu des interprétations des signes d’Ifa, et les prières et chants bantous et yoruba ont connu une diffusion écrite au dix-neuvième et au vingtième siècles, destinée principalement aux croyants. Des ethnologues comme Fernando Ortiz et Lydia Cabrera ont aussi recueilli des mythes transmis oralement. Le premier, outre ses nombreuses publications sur les Noirs à Cuba et la musique afro-cubaine, a rédigé la préface à l’édition espagnole de l’ouvrage de Lydia Cabrera, Cuentos negros de Cuba, publié en 1940 à La Havane. Cette dernière a consacré son oeuvre et sa vie à la connaissance des traditions religieuses afro-cubaines, que ce soit comme anthropologue dans El Monte ou comme écrivain. Alejo Carpentier a lui aussi puisé aux sources du foklore afro-cubain dans son premier roman, Ecue-yamba-ó , dont les personnages évoluent dans un milieu religieux plus ou moins fidèlement représenté.
En peinture, Wilfredo Lam dans la première moitié du vingtième siècle, et aujourd’hui Manuel Mendive, Alejandro Garcia Chaple ou Lidia Aguilera Sanchez s’inspirent très librement de la mythologie, des rites et des objets de culte afro-cubains.
Au cinéma, le protagoniste principal du film Fresa y Chocolate de Tomas Gutierrez Alea est un fervent santero dévoué à la déesse Ochun. Dans Plaff ! Sortilège à Cuba, une femme se croit victime d’une malédiction quand des oeufs tombés de nulle part s’écrasent sur elle et sur sa maison.
Au total, les chants, les rythmes, les danses et les mythes issus de la santeria et du palo monte sont donc une source d’inspiration primordiale pour les artistes cubains.

1. le chanteur soliste des cérémonies religieuses dans la santería
2 Bembe records 1998.
3 Antiguo, EMD/Blue Note, 1998.
4 Voici l’un des couplets et le refrain de la chanson : Vierge vénérée et pure, Santa Barbara bénite, notre plus belle oraison, nous élevons à ta grandeur. Vive Chango ! (trois fois) Vive Chango, Messieurs !
5 disponibles sous les labels Qbadisc et BMG/Milan Latino.
6 dont Musiques Caraibes, Paris : ed. Cité de la musique, 1996. 175 p. et Du Tango au reggae : Musiques noires d’Amérique latine et des Caraibes, Paris : Flammarion, 1996, 330 p.
7 Francisco Aguabella en est un exemple. Un documentaire a été réalisé sur ce musicien par Les Blank intitulé Sworn to the drum:: a tribute to Francisco Aguabella (« Consacré au tambour : un hommage à Francisco Agua-bella ») édité en 1995 par Flower Films (El Cerrito, Californie, USA).
8 Daniel, Yvonne, Rumba : Dance and social change in contemporary Cuba, Bloomington (IN) : Indiana University Press, 1995. p. 72-73.
9 Id. p.59 et pp. 117-120.
///Article N° : 766

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