Rencontres « Maintenant l’Afrique ! »

Rapport de synthèse de l'atelier Musique

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Quatre ateliers thématiques ont été organisés par CulturesFrance le 23 octobre 2006 en préparation des Rencontres « Maintenant l’Afrique ! » Ces ateliers avaient pour but de dégager les principales problématiques des différentes filières artistiques afin de nourrir les débats du colloque. Vingt-quatre professionnels furent invités à participer à l’atelier Musique dont voici la synthèse.

Modérateur de cet atelier, Gildas Lefeuvre a d’emblée interpellé les participants sur la perception du thème « accès aux marchés » en leur demandant de débattre et de définir leurs problématiques par rapport à ce sujet.
Interrogé sur son expérience, Didier Awadi, ex-leader du célèbre groupe de rap sénégalais Positive Black Soul et directeur du studio Sankara à Dakar a clairement mis en évidence les difficultés d’approche du marché français. Le qualifiant de très protecteur, il a énoncé plusieurs facteurs sur lesquels butent les produits africains pour s’y développer, notamment les difficultés d’accès aux médias et le manque d’outil de promotion.
Médias, publics et langue française
Comment et pourquoi ce blocage pour accéder aux médias français ?
Producteur de musique africaine, Cyriaque Bassoka a évoqué la pratique des quotas de diffusion en France. De plus, le fait de ne pas être représenté par une « major compagnie » est un obstacle majeur pour les artistes.
Pour illustrer cette pratique des quotas, Didier Awadi a fait part de la demande qui lui avait été faite de formater l’un de ses titres entièrement en français, pour être diffusé sur une radio… française. Il a également relevé un manque d’écoute de la part des professionnels français vis-à-vis des productions africaines, et souligné qu’il n’y avait pas la même façon de penser la musique sur les deux continents.
Ousmane Faye, directeur de Katiciaka Com, organisateur du Festival Banlieue Rythme (Sénégal) et manager de l’artiste Oumar Pène, s’étonne pour sa part que des milliers de percussions sénégalaises soient importées en France alors que visiblement le public français ne réussit pas à comprendre et à adopter la musique sénégalaise.
Toutes les musiques sont-elles exportables ?
Après avoir défini d’une manière générale comment s’opère ce blocage, les discussions se sont orientées vers la recherche des causes.
Naneth, artiste gabonaise et finaliste du prix RFI Musiques du Monde 2005, a tenu à rappeler que les difficultés de communication existent déjà au niveau local. Cette étape est pourtant la première avant de penser à approcher le marché français.
Mamadou Konté, fondateur d’Africa Fête a d’abord voulu souligner le caractère mondial de la crise du marché discographique. Dans les années 1980, la demande internationale de la musique africaine était au beau fixe alors que l’Afrique elle-même était assez mal connue du grand public. Actuellement, la musique africaine est en perte de vitesse sur le marché mondial alors que paradoxalement le continent est mieux connu aujourd’hui. Les opérateurs de l’époque avaient-ils plus de dynamisme que ceux d’aujourd’hui ? Les artistes des années 1980 semblent avoir eu un accès plus facile aux lieux de diffusion que ceux d’aujourd’hui. Dans la même direction, Ousmane Faye, a développé une autre piste d’explication : celle du produit artistique proposé. S’étant approprié des musiques africaines dans les années 1980, les maisons de disque se sont préoccupées d’abord de leur rentabilité financière. Avant donc de s’intéresser au produit, avant de parler de marché.
Faut-il formater la musique africaine et lui enlever son originalité pour l’exporter ? Faut-il adopter une démarche de création spécifique pour l’Europe et une autre pour l’Afrique ?
Il apparaît évident que toutes les productions africaines ne sont pas exportables. De même que beaucoup de musiciens français ne parviennent pas à franchir les frontières hexagonales. Aziz Dieng, président du Conseil d’administration du BSDA (Bureau sénégalais des droits d’auteurs) et président de l’AMS (Association des métiers de la musique du Sénégal), souligne que ce sont souvent des disques réalisés en collaboration avec des artistes européens et s’éloignant de la démarche habituelle de création qui obtiennent des distinctions internationales. Yusuf Mahmoud, fondateur et directeur du festival Sauti za Busara de Zanzibar (Tanzanie) explique pour sa part que les artistes d’Afrique de l’Est s’inspirent d’artistes comme Awadi car ceux-ci gardent l’originalité de leur langue et des instruments de leur culture.
Réunir les équipes indispensables au développement des carrières
Il est absolument nécessaire de bien connaître le marché auquel on s’adresse et ses rouages. Cela renvoie aux problématiques de formation des professionnels qui accompagnent l’artiste.
Rappelant les quatre partenaires indispensables à l’artiste pour son développement de carrière (manager, éditeur, tourneur et producteur phonographique) Gildas Lefeuvre explique que l’absence de l’un d’entre eux, le manque de stratégie ou le manque de synergie entre ces « quatre points cardinaux » crée bien souvent un dysfonctionnement dans la carrière de l’artiste.
Quelle est donc l’approche d’organisation des artistes africains, leur stratégie de développement de carrière ? L’éloignement du marché français est-il un problème pour une telle structuration ?
Pour Didier Awadi, l’absence de certains maillons de cette chaîne pose effectivement un problème. Il se retrouve ainsi à s’identifier et à aider son éditeur qui n’a pas accès à certains marchés. La situation est plus complexe pour Naneth au Gabon qui déplore le manque de managers professionnels localement. Un besoin en formation est clairement identifié mais encore faudrait-il y intéresser des volontaires. La difficulté de rassembler une telle équipe se présente aussi bien pour Blick Bassy, artiste camerounais, que pour Jules Taguiawa, directeur d’Afrikaktion et du Gabao Hip Hop au Gabon. Ce dernier fait par ailleurs remarquer le retard de l’Afrique centrale par rapport à l’Afrique de l’Ouest en termes d’organisation et de structuration de la filière musique. En tant que tourneur français, Fabrice Gogendeau de 3D Family rappelle que la France reste assez riche de potentialités de diffusion pour les artistes, comparativement à l’Angleterre et à d’autres pays en Europe. Il confirme la difficulté d’organiser des tournées sans l’équipe de partenaires nécessaires autour de l’artiste.
Redynamiser la circulation du spectacle vivant ?
Plusieurs pistes de réflexion et de solution se sont dégagées au cours de l’atelier. Selon Awadi, le contrôle total de la production accompagné d’un placement en licence auprès de différents labels européens est l’une des meilleures stratégies d’accès au marché international. Mais une circulation d’informations et de contacts entre producteurs africains s’avère nécessaire. Yusuf Mahmoud, directeur de Sauti za Busara, rappelle que les nouvelles technologies de l’information et de la communication représentent un excellent moyen de communication, et donc de diffusion de la musique africaine.
Rappelant la crise actuelle sur le marché du disque, Mamadou Konté propose de redynamiser la circulation du spectacle vivant. Pour lui, la scène représente bien la solution alternative. Voilà pourquoi le soutien de l’Organisation intergouvernementale de la Francophonie (OIF) à la participation aux salons spécialisés comme le Womex et le Midem s’avère essentiel. Mamadou Konté propose également de réfléchir à la création d’un grand événement à l’instar du Masa (Marché des arts du spectacle africains) dont l’arrêt aujourd’hui porte préjudice à la diffusion artistique africaine.
Dans la même perspective, Ali Diallo, directeur de Umané Culture et du festival Ouaga Hip-Hop au Burkina Faso, s’oriente principalement sur la diffusion de concerts, utilisant les disques produits comme outils de communication au service du développement de tournées. Prenant l’exemple des activités de l’association Musiques de Nuit Diffusion à Bordeaux, Stéphane Blanchon remarque que plusieurs jeunes structures travaillent activement à la diffusion des musiques africaines et qu’il est important de diversifier les territoires de prospection : les pays de l’Est seraient actuellement demandeurs de ces musiques.
Faut-il créer un nouveau Masa ?
La présence de professionnels et d’artistes africains au Womex, marché très important pour la filière, est encore très faible. Les coûts de participation et des transports internationaux sont en grande partie responsables de l’absence d’un grand nombre de professionnels africains à ces marchés européens. Il faut également mentionner le manque d’information. Ali Diallo constate que plusieurs artistes et opérateurs culturels burkinabè ne connaissent pas l’existence du Womex ou du Midem.
Yusuf Mahmoud, directeur de Sauti za Busara, propose que la présence des professionnels européens, y compris des médias, sur les festivals du Sud soit plus effective. Il souhaite aussi que les opérateurs africains puissent bénéficier de l’expérience des festivals du Nord en s’y rendant régulièrement.
Ayant clairement identifié le besoin d’un marché africain spécialisé, les participants se sont posés plusieurs questions :
– Faut-il créer un Womex africain ?
– Faudrait-il relancer le Masa ou développer un concept similaire ?
– Faudrait-il s’appuyer sur les festivals existants pour développer dans les différentes régions du continent de nouveaux marchés ?
Créé en 1993 par la Francophonie, le Masa est devenu une structure autonome ayant pour principaux partenaires financiers l’OIF et la Côte-d’Ivoire. Huguette Malamba, chargée de programme de l’OIF, rappelle que le contexte de crise politique dans lequel se trouve ce pays a remis en cause la tenue de ce marché.
François Bensignor, responsable du Centre d’information des musiques traditionnelles et du Monde de l’Irma (Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles), à Paris, rappelle les résultats positifs du Masa à Abidjan. Cet événement a permis de lancer des groupes sur le marché international et de créer plusieurs réseaux professionnels africains. Soulignant l’existence de l’équipe du Masa et de son travail sur les bases de données, François Bensignor a lancé un appel pour la continuité de ce marché.
Multiplier les occasions de découverte de la création musicale africaine reste donc primordial pour Mohamed Goumaneh du Fest’Horn (Djibouti) et l’artiste musicien Blick Bassy. Il faudrait pour cela harmoniser les calendriers des événements existants et renforcer les capacités des structures culturelles existantes.
Vers une politique culturelle
On ne saurait parler de création d’événement, d’appui aux structures culturelles ou de cadre de développement d’un marché du disque et du spectacle africain sans parler de politique culturelle. Aziz Dieng a notamment souligné l’absence de politique de découverte de la musique africaine sur les radios privées, le manque d’accompagnement à la production, creusant l’écart qualitatif entre la production africaine et occidentale et l’insuffisance de formation aux métiers de la musique.
Le président de l’AMS a également rappelé que, bien que la lutte contre la piraterie retienne aujourd’hui toutes les attentions, ce sont plutôt les droits de radiodiffusions qui constituent un réel manque à gagner pour les artistes. Pour exemple, les médias d’État au Sénégal ne payent qu’un forfait annuel et dérisoire de 25 millions de Fcfa au titre des droits pour l’ensemble du répertoire mondial, alors que les radios privées, elles, versent 4,5 % de leur budget de fonctionnement.
Si ces médias publics s’alignaient sur ce pourcentage demandé au secteur privé, les artistes verraient leurs gains nettement s’accroître.
Il faudrait donc que les politiques culturelles corrigent ces dysfonctionnements pour prétendre à un meilleur développement des industries musicales.
Emmanuel Kouela, directeur du Reemdogo (Jardin de la musique), revient sur l’exemple de la structure qu’il dirige : Il s’agit d’une illustration concrète d’une réelle volonté politique au plan local.
Il faudrait donc développer ces infrastructures pour permettre la formation artistique, la diffusion du spectacle vivant et la mise en place de bases de données pour permettre un meilleur développement du marché.
N’ayant pu vraiment approfondir dans le temps imparti toutes les questions soulevées, le modérateur Gildas Lefeuvre, a clôturé l’atelier sur un slogan altermondialiste : Act local, think global !

///Article N° : 5800

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