Retour sur le lieu du crime : La diaspora africaine en France entre colonisation et indigénisation

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Dévalorisée pour être mieux colonisée, l’Afrique a servi à la fois d’exutoire et de corne d’abondance aux puissances coloniales. Un travail de « remue-mémoire » s’impose pour en analyser les conséquences et mieux comprendre les enjeux et les tensions actuels du « multiculturalisme à la française ».

 » Hommage aux centaines de milliers d’immigrants venus construire et reconstruire une France qui maintient depuis toujours leurs enfants et petits-enfants au ban de la société. À quand une loi sur le rôle positif de l’immigration ?  » (Affiche anonyme placardée aux vitres des Abribus et dans les bouches du métro parisien en Octobre 2005).

Dans la mythologie grecque il existe cette figure titanesque de Cronos qui nous est connue à la fois comme le parricide, auteur de la castration de son père Ouranous à l’aide d’une faucille en silex fournie par la main vengeresse de sa mère Gaïa, et comme l’infanticide, le dieu cannibale, dévorant sa propre progéniture. Cronos poursuivit son sixième fils, Zeus, à travers les âges, par-delà les mers, aux confins de la terre, résolu à n’en faire qu’une bouchée (Graves 1967 : 48).
Le mythe du dieu cannibale a trouvé une de ses illustrations dans un roman de Mongo Beti, Ville Cruelle, paru chez Présence Africaine en 1954 sous le pseudonyme d’Eza Boto. Or la ville coloniale ne fut pas seulement ce creuset où les jeunes migrants africains furent introduits à la modernité occidentale, aux idées, aux symboles et aux objets d’une Europe prométhéenne, imbue de sa propre idée du progrès des lumières, un progrès universel et donc applicable partout où elle étendait son empire. La ville coloniale fut aussi le lieu de l’aliénation du colonisé, le point nodal d’un complexe oppressif dont l’ambition n’était pas seulement de soumettre la main-d’œuvre africaine au projet d’extraction des matières premières et de mobiliser les hommes valides dans les nombreuses guerres qui ont jeté une ombre sur l’Europe du XXe siècle (Mazower 1999).
Dans l’archipel urbain qui essaime sur les côtes de l’Afrique française, dans les plaines soudano-sahéliennes et sous le manteau de la grande forêt équatoriale, la mission coloniale la plus importante, et pourtant aujourd’hui méconnue, est justement le versant civilisateur du projet colonial. C’est en tout cas celle que vante la propagande coloniale, celle qui forme l’opinion en France métropolitaine et finit par enraciner dans la conscience populaire le mythe du  » génie français  » et, son corollaire, l’infériorité atavique du colonisé. L’Arabe, mais surtout le Noir, doit être civilisé. La France se berce alors d’illusions que par l’école, l’église, le sport et le travail elle peut faire table rase de ce qui sert aux Africains de culture, de ce cache sexe que constitue l’empire de la superstition, et le remplacer par les vertus et les valeurs de la République.
Pour comprendre et expliquer les émeutes qui ont embrasé les banlieues françaises en octobre et novembre 2005 on a brandi au sein de quelques associations africaines, notamment  » Les Indigènes de la République « , le spectre du Cronos colonial. À les entendre, le venin du colonialisme serait parvenu à remonter tout le cours du XXe siècle pour être inoculé aux descendants des colonisés qui ont cru, à tort, au mythe de la République et à l’égalité des droits. L’oppression des Noirs et des Arabes n’aurait guère changé, seulement les lieux du crime. Les taudis coloniaux d’antan auraient été remplacés par les cités sordides qui ceinturent les grandes agglomérations françaises. Le code de l’Indigénat aurait fait place aux politiques discriminatoires limitant l’accès des Noirs et des Arabes au logement, au travail et aux médias. Les abus et les massacres coloniaux n’étant plus de mise, les  » Indigènes de la République  » seraient désormais les victimes de vexations quotidiennes, des contrôles au faciès et d’un racisme qui ne reçoit plus l’imprimatur de la science comme au XIXe siècle mais reste bon enfant. Comme on ne peut plus les maintenir en colonies, celles-ci n’existant plus, ou les renvoyer en Afrique, puisqu’ils sont français, on les parque dans l’Afrance, les bas-fonds de la France, le revers de la République, le ghetto à la française, c’est-à-dire un espace socio-économique et politique d’exclusion où  » la racaille « , épithète qui a mis le feu aux poudres, serait privée des droits et des avantages garantis par les lois de la République. La ville cruelle de Mongo Beti se serait donc muée en cité banlieusarde qui, selon une mère de La Courneuve,  » dévore nos enfants  » et les  » pousse au vice (1) « .
Ce genre de procès, écrit Michel Winock,  » était licite, utile, nécessaire, au cœur des combats pour la décolonisation. Un Frantz Fanon (Les Damnés de la terre) ou un Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) n’avaient pas en vue l’impartialité : ils luttaient pour la libération des peuples au présent (2) « .  » Comment pourrait-il y avoir des colonies sur le territoire même de la métropole ?  » s’interroge Pascal Blanchard, un autre historien français de la colonisation. Et de renchérir :  » C’est un non-sens (3) « . Du côté des politiques le sentiment des  » Indigènes  » rencontre également peu d’échos, même à gauche. Par le truchement de leur président à l’Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, les socialistes ont, au contraire, dénoncé le  » raisonnement stupide, réducteur et dangereux (4)  » qui consisterait à examiner la  » question noire et arabe  » en France par le petit bout de la lorgnette. Alarmés par une fronde communautariste ressentie comme une dérive  » islamo-gauchiste « , les politiques et les médias sont allés jusqu’à interdire aux  » Indigènes  » de tenir leurs assisses à Paris en avril 2005.
Faut-il donc rejeter en bloc le regard que portent les  » Indigènes  » sur leur propre société, la société française ? Faut-il l’assimiler à une vision anachronique et réductrice qui perdrait de vue les enjeux complexes de la France contemporaine en la jugeant à l’aune de sa caricature la plus abjecte, celle du colonialisme ? La croisade des  » Indigènes  » illustrerait-elle en fait le paradoxe de la colonisation française qui a fourni aux colonisés l’arsenal intellectuel nécessaire au combat nationaliste d’un Senghor ou d’un Bourguiba ? Y aurait-il meilleure preuve de l’universalité des principes démocratiques de la République que la mobilisation citoyenne qui permet aux  » Indigènes  » de s’inscrire dans l’héritage révolutionnaire de leurs anciens colonisateurs ? N’est-ce pas sur les valeurs universelles de la Révolution qu’ils fondent aujourd’hui leurs revendications pour l’intégration dans la République ? N’est-ce pas l’école française, qui aurait apporté  » aux peuples colonisés, avec les armes de la République, les armes intellectuelles de leur libération (5)  » ?
Autant de questions qui méritent qu’on s’attelle à ce que le sociologue Abdellali Hajjat (2004) appelle un travail de  » remue-mémoire  » si l’on veut saisir dans sa complexité le destin victimaire des jeunes Blacks et Beurs. Prenons garde, cependant, de se commettre défenseur des  » Indigènes  » en mettant la colonisation sur la sellette. Il convient, en revanche, d’expliquer que la marginalisation des Noirs et des Arabes en France, un fait historique établi, trouve ses racines non pas seulement dans les enjeux contemporains de la société française mais surtout dans les rapports que la France a cultivés et continue à cultiver avec le lieu d’origine des  » Indigènes « , le  » pré carré  » africain. La dévalorisation de l’Afrique, qui a servi tout ensemble de miroir, boulet, exutoire, corne d’abondance à une France résolue à accroître les dimensions exiguës de son Hexagone, permet de comprendre pourquoi les Français issus de l’immigration africaine, dont un grand nombre en constitue la troisième voire la quatrième génération, se retrouvent dans les affres de l’exclusion, bannis dans le purgatoire d’une république qui semble frappée de déni (6) et d’amnésie. Il est indispensable de rebrousser chemin et de revenir sur les lieux du crime pour donner tout son sens à la misère des banlieues et à l’indigénisation de ses enfants, citoyens d’une France qui a du mal à admettre son nouveau visage démographique.
La France nouvelle
Les Français ont longtemps attribué leur ambition coloniale en Afrique aux déboires militaires rencontrés en Europe, notamment à la défaite de Sedan en 1870, occultant le recul économique et militaire subi dans les Antilles au début de ce même siècle. Et pourtant la France était passée en l’espace de deux siècles d’une économie essentiellement agraire à une puissance maritime, militaire et manufacturière grâce au profit accumulé par le commerce négrier et la possession de colonies dans le nouveau monde.
Tout au long du XVIIIe siècle, l’excédent de sa balance du commerce extérieur était tributaire de l’économie latifundiaire créée dans la colonie de Saint-Domingue. À elle seule, Saint-Domingue était responsable de près des deux tiers du commerce extérieur de la France, notamment grâce à l’indigo, au coton, au sucre et au café dont la production représentait environ 60% de la production mondiale. Au début du XVIIIe siècle, un français sur cinq, soit à peu près quatre millions d’individus vivant en métropole, dépendait directement pour leur prospérité matérielle et sociale du labeur d’un demi-million d’esclaves africains dans une colonie où la cruauté était poussée au raffinement (7).
C’est donc à juste titre que plusieurs analyses historiques (Bénot 1987 ; Biarnès 1987 ; Cohen 1981 et Sala-Molins 1987) attribuent le regain d’intérêt pour l’Afrique dans les milieux coloniaux français à la perte de Saint-Domingue, devenue indépendante sous le nom d’Haïti.
En 1874, l’économiste saint-simonien Leroy-Beaulieu prêchait à un public déjà imprégné de thèses coloniales que  » l’avenir de la France est en grande partie sur la terre africaine  » (Cohen 1981 : 376). Quelques années plus tôt, en 1868, l’écrivain libéral Prévost-Paradol, se faisait l’écho d’une frange de l’opinion française, négociants, marins, missionnaires et politiciens, géographes et ingénieurs de tous acabits, acquise à la cause coloniale et convaincue qu’elle était l’antidote providentiel contre l’éviction de la France de l’Amérique du Nord et des Caraïbes et son déclin en Europe. L’Afrique, écrivait-il dans La France nouvelle,  » ne doit pas être pour nous un comptoir comme l’Inde, ni seulement un champ d’exercice pour notre armée, encore moins un champ d’expérience pour nos philanthropes ; c’est une terre française, qui doit être le plus tôt possible peuplée, possédée et cultivée par des Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté dans l’arrangement des affaires humaines  » (Biarnès 1987 : 122 ; c’est moi qui souligne). Ce discours sur l’Afrique, réincarnation de la France, n’a pas seulement servi à un usage interne, pour embarquer l’État et l’opinion publique dans l’aventure coloniale. Il a traduit la réalité des relations pudiquement qualifiées de  » privilégiées  » que la France a choisi de cultiver avec l’Afrique qui, comme le réclamait Prévost-Paradol, est loin de n’être qu’un appendice de l’Hexagone, un pis-aller, mais demeure son expression achevée, sa  » dimension mystique « , pour reprendre l’expression de Mongo Beti (1992 : 140).
Cette conviction rencontre alors en France une popularité telle qu’elle devient rapidement un credo – coloniser pour rester soi-même – auquel adhère toute la classe politique française.  » Nous avons trop l’amour de notre pays « , écrit Léon Blum, en 1925, au moment de la guerre du Rif,  » pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation françaises. Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture […] « .
Un demi-siècle auparavant, c’est avec les mêmes accents qu’une autre grande figure de gauche parlait de la France coloniale. C’est un jeune Jaurès, au début de sa carrière politique, articulant une conviction, alors peu courante parmi les autres nations européennes, que pour coloniser il ne suffisait pas seulement de conquérir des terres, mais aussi de conquérir des cœurs ; de se tenir seul debout, comme le représentent à l’époque tant de scènes iconographiques, le tors gonflé, l’œil vif, le visage impavide, la main légèrement appuyée sur son fusil, devant une multitude de Noirs vêtus de haillons, accroupis ou agenouillés, non pas en signe de soumission mais en guise de reconnaissance.
Quand nous prenons possession d’un pays, nous devons y amener avec nous la gloire de la France et soyez sûrs […] que là où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés (cité par Ruscio 2002 : 93).
Plus à gauche, les communistes français, serrent également les rangs lorsqu’il s’agit de défendre la grandeur de la France en péril. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale le PCF a fait campagne en faveur de l’obligation pour les colonies de défendre les intérêts de la France aux dépens des velléités anticoloniales qui commençaient alors à se cristalliser en AOF (8). Pour le meilleur et pour le pire, l’Afrique devait rester une pièce maîtresse de  » la plus grande France « .
De l’empire colonial au rhizome néocolonial
Depuis les premières expéditions coloniales du début du XIXe siècle, la France doit en partie sa survie et n’est restée elle-même qu’en minorant l’Afrique. Aussi remarque-t-on que plusieurs décennies après les décolonisations, la France reste, de toutes les puissances européennes, celle qui entretient des liens privilégiés avec ses anciennes colonies. Préoccupée par sa grandeur, elle a eu le réflexe de s’accrocher à l’Afrique tout en projetant sur ses colonies cette grandeur même qu’elle sentait décliner au fil des âges. Sa mission en Afrique est d’abord politique, morale ensuite, même si les deux restent inséparables :  » Quand on dit que la France conquiert une colonie nouvelle « , lançait un député français dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, dans les années 1860,  » cela signifie que la démocratie française prend en charge un peuple nouveau  » (Biarnès 1987 : 231). Ce qui en somme revenait à dire que l’idée démocratique en France ne pouvait trouver sa raison d’être et son achèvement que si elle prouvait son universalité. Et quoi de plus fascinant que d’aller la tester dans un champ aussi vierge que l’Afrique où, du reste, on s’est évertué à démontrer que les sociétés, encore au stade de l’enfance, vivaient dans l’ignorance complète des règles politiques avant l’arrivée prométhéenne des Français. La France se plaît même à croire que ces peuples-enfants ne désirent rien d’autre que la venue messianique des Français. Ces peuples barbares, écrit le théoricien mercantiliste Antoine de Montchrétien,  » privés de toute civilité, nous appellent, nous tendent les bras, sont prests de s’assujetir à nous afin que par saincts enseignemens nous les mettions sur la voye du salut  » (Cohen 1981 : 246).
Le devoir moral de la France découle directement de cette mission politique. En 1867, Mgr Lavigerie, qui s’apprête à aller prendre en charge l’archevêché d’Alger, fait ses adieux à ses diocésains de Nancy de la sorte :  » Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de la civilisation chrétienne qui doit faire surgir des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie une France nouvelle  » (Biarnès 1987 : 121 ; c’est moi qui souligne).
Tel un rhizome (9), cette expansion coloniale s’est accomplie comme si l’empire n’était en réalité qu’une reproduction dans un territoire allogène des attributs culturels et politiques de la métropole. Cette déterritorialisation finit par engendrer une culture dominante au niveau impérial et annihiler les cultures locales au détriment desquelles se déploie la structure rhizomorphe. À telle enseigne que l’empire devient une décalque grossière de la métropole, puisque les moyens financiers qu’elle consent au développement de ses colonies demeurent négligeables tandis que s’amplifient les flux financiers en provenance de ses dernières .
Le même modèle prédateur entre la France et ses anciennes colonies a prévalu après les années 1960. Contrairement aux autres puissances coloniales, la France a continué à se maintenir en Afrique (10) grâce à la  » zone Franc « , aux  » accords militaires « , à la  » francophonie  » et à la  » coopération (11) « , aux  » liens spéciaux  » et à la création de  » réseaux  » ; bref, au déploiement de ce que François-Xavier Verschave a baptisé la  » Françafrique (12) « , continuant ainsi à grever les économies de son ancien domaine africain.
On ne saurait se méprendre sur les buts réels de la décolonisation et sur ses retombées pour la France. De Mitterrand (ministre des Colonies) à Chirac (président), en passant par de Gaulle, on ne s’en cache pas ; décoloniser était dans l’intérêt de la France. Ce poncif, formulé à foison à travers d’innombrables variantes, se retrouve ici sous la plume de celui en qui beaucoup avaient espéré ou redouté voir le tombeur de la  » Françafrique « . Ministre de profession, tiers-mondiste de passion, mais foncièrement jacobin, Jean-Pierre Cot n’a pas manqué l’occasion de broder sur ce thème, dans ses réflexions sur la tentative (avortée) d’ancrer la politique africaine de la France dans un schéma tiers-mondiste à la faveur de la victoire présidentielle de François Mitterrand :
La décolonisation de l’Afrique noire française a été une réussite, préparée par François Mitterrand, mise en œuvre par Gaston Defferre, achevée par Charles de Gaulle. La France a eu le mérite et l’intelligence de maintenir avec ses anciennes colonies des liens de tous ordres qui assurent sa présence et son rayonnement dans le monde (Cot 1984 : 10-11).
Tout le discours postcolonial en France indique le rôle moteur que celle-ci s’efforce de tenir dans un continent dont évoquer la perte fait naître une paranoïa eschatologique parmi les hommes politiques et les rares intellectuels qui suivent de près les affaires africaines de la France. Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères dans le premier gouvernement de François Mitterrand, résume assez bien cette doctrine, lui qui aimait à rappeler à ses interlocuteurs africains qu’en Afrique, l’Europe, était d’abord la France (13) (Cot 1984 : 39).
L’Afrique saignée à blanc
Au moment des indépendances, la France signe des accords de coopération (14) qui vont lui permettre de maintenir sa présence en Afrique en dépit des vicissitudes de la politique intérieure française. Il y a eu certes une volonté de changement de la part de certains hommes politiques français, mais elle s’est heurtée à ce qu’il est convenu d’appeler le  » système foccartien  » et a participé du discours paternaliste vis-à-vis de l’Afrique. Pour mettre en œuvre ce projet néocolonial, la France ne compte pas seulement sur la loyauté des dirigeants africains, qui acceptent de passer le mors, mais également sur ceux que Smith et Glaser (1997) ont baptisés  » Messieurs Afrique « , c’est-à-dire tous ces hommes d’affaires et hommes-orchestres qui ont transformé l’Afrique en un vaste champ de prédation.
Un tel système permet à la France aujourd’hui, comme hier, de retirer de l’Afrique des bénéfices en croissance sans cesse exponentielle. Même si le système étonne par sa complexité et peut paraître multicéphale, il demeure cependant régalien ; seul le président français, logé au cœur du dispositif, en dicte les grandes lignes. Ainsi, revendiquant ce domaine réservé, le président Giscard d’Estaing pouvait déclarer sur les antennes de la télévision nationale, sans crainte d’être ni contredit ni critiqué :
Je m’occupe de politique africaine, c’est-à-dire des intérêts de la France en Afrique (Martens 1983 : 45).
Une des têtes de pont de la présence néocoloniale française en Afrique, la compagnie pétrolière TotalFina, nourrit en amont et en aval une quantité importante de compagnies et d’industries françaises, notamment le géant de la construction Bouygues, responsable de la construction de plates-formes pétrolières au Nigeria, au Congo et en Angola. En 1995 (sous le nom d’Elf), elle employait 85 500 personnes à travers le monde et disposait d’un chiffre d’affaires de 208 milliards de francs français et plus de 5 milliards de bénéfice. La compagnie tire 70% de sa production pétrolière de l’Afrique, dans des pays où les revenus de l’or noir sont devenus indispensables pour le maintien de l’État. En 1997, Elf a reçu le bonnet d’âne de l’une des dix compagnies internationales les plus néfastes décerné par l’organisation de droits de l’Homme Multinational Monitor. Elle est la seule société non-américaine figurant dans ce palmarès qu’elle partage avec, entre autres, son rival Occidental Petroleum, Nike, Tyson Foods et American Electric Power. Tandis que les autres compagnies sont vouées aux gémonies pour des crimes de pollution, corruption, travail d’enfants, etc., Elf est la seule compagnie accusée d’avoir condamné le Congo tout entier aux affres de la destruction (15) et saigné à blanc tout un peuple (16) (Mokhiber et Weissman 1997). Un rapport d’information de l’Assemblée nationale française (17) elle-même, chose d’autant plus rare qu’il faille souligner son importance, est venu corroborer ces accusations. Présenté par la députée  » Vert  » Marie-Hélène Aubert, il dénonce explicitement l’exclusivisme du  » cas français  » en matière d’activités pétrolières et préconise que  » des normes éthiques de comportement [soient]clairement imposées aux grands groupes multinationaux d’origine française « .
Ce que les rédacteurs du Rapport Aubert n’ont pas osé dévoiler est que cet exclusivisme dans les relations entre la France et son ancien domaine colonial repose entièrement sur la collecte et la redistribution de prébendes. Ceci explique en grande partie la nature de ce continuel besoin d’Afrique éprouvé en France qui demeure avant tout un besoin de fric (18). Il a fallu les confessions d’un ancien président d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, inculpé principal dans  » l’Affaire Elf (19) « , pour que l’on prenne toute la mesure des considérations financières qui continuent à dicter de manière régalienne les rapports entre la France et l’Afrique. Ainsi, lorsqu’il avoue aux journalistes de L’Express que  » l’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde (20) « , il s’agit des sommes immenses provenant des ressources pétrolières du Congo et du Gabon par le truchement des subsidiaires Elf-Congo et Elf-Gabon.
C’est seulement en caractérisant la  » Françafrique  » comme une structure rhizomatique qu’on peut lever le voile sur le grand mystère de la politique africaine de la France tel que l’a formulé au début des années 1980 une observatrice inattendue mais attentive aux turpitudes de la politique française en Afrique. Tamar Golan, correspondante à Paris du quotidien israélien Ma’ariv, s’est interrogée sur la criminalisation de l’État français en Afrique à travers la question suivante :  » Comment la France parvient-elle à commettre tant de forfaits en Afrique en toute impunité ?  » (Golan 1981). La réponse tient d’une part à l’absence en France de groupes de pression en faveur de l’Afrique et, d’autre part, au discours afropessimiste et révisionniste homologué par des chercheurs non-africanistes comme Jacques Marseille dont la thèse développée dans son ouvrage, Empire colonial et capitalisme français : histoire d’un divorce, valide le discours africaniste en France.
Il y a longtemps comme l’a montré J. Marseille que l’Afrique ne rapporte plus rien à la France. Le maintien de l’aide tient essentiellement à des raisons d’ordre politique : c’est la francophonie qui permet à la France de disposer d’une vingtaine de voix à l’ONU et d’apparaître ainsi comme une grande puissance de deuxième ordre. Sur le plan économique, l’existence d’une chasse gardée en Afrique a permis que pendant longtemps une partie de l’économie française soit maintenue en état d’arriération. Les entreprises trop faibles pour s’exposer à la concurrence internationale trouvaient en Afrique un exutoire leur permettant d’écouler des produits trop chers ou de qualité inférieure (Amselle 1990 : 7).
Comme l’a bien saisi Odile Tobner, tenir un tel discours revient à suggérer que  » c’est en se laissant piller par les Français que ces salauds d’Africains ont ruiné la France, puisque tout cet argent facile lui a apporté la paresse et la décadence  » (1988 : 135-36).
Les soliloques savants sur l’Afrique trouvent des résonances apocalyptiques dans leurs vulgarisations journalistiques. Témoin, le livre de Stephen Smith, au titre macabre, Négrologie. Sa réception ? Surprenante. Adulé par une certaine intelligentsia parisienne, grand succès de librairie, l’ouvrage représente pourtant le summum de l’afropessimisme (21). L’Afrique y est définie d’emblée comme un  » « Ubuland » sans frontières, terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs  » (Smith 2003 : 13). Quant aux Africains,  » bien conscients de leurs limites  » ils sont  » juchés sur leur « dignité d’homme noir » et, en cela, [sont]aussi racistes que l’ont été certains colons, rejettent toute critique radicale pour ne pas perdre la pension alimentaire qu’ils tirent de la coulpe de l’Occident  » (14). La dépréciation de l’Afrique ne devient parfaitement crédible qu’énoncée par les intellectuels africains eux-mêmes qui souvent sont commis à la caricature. C’est le cas d’Achille Mbembe, d’ailleurs copieusement invoqué par Smith dans Négrologie, dont les interrogations, certes légitimes, dégénèrent vite, hélas, en propos afropessimistes :
Mais, qu’est-ce que le  » Cameroun « , le  » Gabon « , la  » Guinée « , le  » Congo « , le  » Ghana « , le  » Kenya  » ou la  » Côte-d’Ivoire « , sinon des conséquences obscures de l’imbécillité conjuguée des Blancs et des Nègres ? (Mbembe 1993 : 84).
Mais  » qu’est-ce donc que le « Cameroun » ?  » (1993 : 86), s’interroge de nouveau Mbembe. Et de répondre,  » une lourde figure d’os, masque fuyant, derrière des mots minés, et qui, de temps en temps, fait semblant de faire trembler l’air […] « . Voilà qui a le mérite de la clarté. On y trouve partout, poursuit-il,  » évidence de ces créneaux futiles, de cette oblativité génitale, de ces esclaves du phallus que sont nos dirigeants, de ces excès sensuels, la crête des flots, le réel de la copulation, le pet de moule, les déluges éjaculatoires de ces pseudo-élites dont les voitures ressemblent à des corbillards […] « . Le Cameroun, comme les autres  » postcolonies « , est prononcé comme n’étant qu’un  » non-lieu « , un  » non-pays  » (1993 : 88). Mbembe invoque de Certeau et sa théorie du  » malheur génétique  » (87-88). Les Africains seraient ainsi maudits pour être nés et avoir grandi dans des  » non-pays « , dans  » l’oubli opaque du monde  » (89), dans la  » nuit du monde  » (92), et dans l’antre de  » l’État-cannibale  » (86).
Un autre Camerounais, Gaston Kelman, Français de nationalité, revendique mordicus son identité bourguignonne pour avoir trouvé refuge dans un terroir de la France profonde, Époisses, dans la Côte-d’Or.  » Je suis bourguignon comme ceux qui y sont nés, parce que j’en ai décidé ainsi […] parce que j’ai absolument le droit de choisir ma nationalité comme je choisis ma religion « , proclame-t-il (2003 : 58). On aimerait que le choix identitaire de la citoyenneté soit aussi simple. Son livre au titre provocateur et accrocheur a été promu par la droite française et il y a fort à parier que son afropessimisme y soit pour quelque chose. Kelman qui a côtoyé beaucoup de jeunes franco-africains, en tant que directeur de l’Observatoire urbain dans la banlieue parisienne d’Evry, livre pourtant une vérité accablante :
Chaque fois qu’ils entendent parler de l’Afrique, c’est toujours d’une manière ou d’une autre, à propos de catastrophes. Ce sont les pandémies, la faim, les guerres, les coups d’États. Parfois, ce continent supposé les attirer et leur être cher, est présenté par les parents comme un lieu de punition :  » Si tu n’es pas sage, je t’envoie en Afrique « .
Quelles chances d’intégration ont les jeunes Français de banlieue, blacks comme beurs, quand la France continue d’entretenir avec les pays d’origine de leurs parents des relations de type colonial ; quand, selon la formule d’Eboussi Boulaga, ces pays servent de miroirs  » pour une entreprise narcissique […], contrastive et cathartique  » (1977 : 163) ? L’exclusion des Africains, citoyens français, participe de ce que le philosophe Emmanuel Eze appelle la  » négation métaphysique  » de l’Afrique et des Africains qui se retrouvent  » archetypally frozen as « savage » and « primitive »  » (Eze 1997 :13). Comment ces jeunes peuvent-ils prendre place dans le giron de la République alors que le paysage sémantique en France reste peuplé de toute une foule d’expressions qui perpétuent leur destitution ?
Construire le Nègre dans le noir
Les jeunes blacks – terme qu’ils ont choisi non pas seulement sous l’influence de la culture américaine mais également pour échapper au carcan racial et sémantique qui séquestre leur identit頖 continuent à être perçus et définis à travers des prismes identitaires d’un autre âge. À cet égard, il faudrait rappeler que le statut péjoratif du noir – la négritude n’ayant finalement eu qu’un impact mélioratif mineur – n’a guère changé depuis le XIIIe lorsque cette couleur est associée pour la première fois au diable comme en témoignent les nombreuses représentations iconographiques du haut Moyen-âge. Ainsi, dès que le mot  » nègre « , d’origine ibérique, est adopté par le français au tout début du XVIe, on l’utilise pour faire référence à Satan, dénommé ainsi Le Grand Nègre (Hoffmann 1973 : 17 et 20).
Dès cette époque, on parle ainsi de noirceur d’âme pour décrire un être vil :  » Noir comme les murs d’un cachot, noir comme l’âme d’un damné « , consigne un certain Castellan en 1842 (Ruscio 2002 : 49). Le noir indique la flétrissure, la souillure, la maladie (ne parle-t-on pas de peste noire ?) et tout ce qui paraît sinistre et odieux. Il cause toujours le dégoût et représente tout ce qui se trame dans les sordides bas-fonds où grouille la vermine des villes. Le deuil comme le désespoir (avoir des  » idées noires « ) s’habillent bien évidemment de la couleur noire. Au fil des générations, des expressions nouvelles viennent étayer cette litanie interminable. Pour décrire la tristesse, par exemple, Gérard de Nerval parlera du  » soleil noir de la mélancolie « . Dans une Europe où les échanges mercantiles s’accélèrent, le commerce illicite trouve dans  » marché noir  » une expression toute faite. Et lorsque tout l’édifice capitaliste sombre dans une récession catastrophique, on se lamente en évoquant le  » Jeudi noir « .  » Marée noire « , quant à elle, caractérise paradoxalement le déversement épisodique de l' » or noir  » au large des côtes européennes. Plus récemment, l’expression  » trou noir « , qui dans le langage courant signifie le fond du désespoir, a été appliquée en astronomie à un corps spatial dont la densité est si forte qu’il capture en son sein même la lumière. Et que dire de  » la tentation noire ? « , formule qu’utilise Le Monde dans ses colonnes du 9 mars 2006 pour discréditer les candidatures de l’humoriste Dieudonné et de la députée guyanaise Christiane Taubira aux élections présidentielles de 2007 ? Autant le noir évoque l’absence d’éclat, de vie et de beauté, autant le blanc reflète toutes ces qualités. Si le diable est noir et méchant, Dieu est blanc et bon ; si les anges sont blancs et purs, les démons, assurément, doivent être noirs et hideux. Aux yeux même de ceux qui, en France, se font passer pour des négrophiles – des Amis des Noirs de la Révolution aux primitivistes des années 1920 (la filiation pourrait continuer jusqu’aux africanistes contemporains) -, la perception du Noir s’effectue non pas à travers le prisme de la tolérance, mais suivant les clichés en cours. Au XIXe siècle, être négrophile ne signifiait pas forcément être exempt de préjugés racistes comme le témoigne le propos d’Alfred Michiels, un anti-esclavagiste convaincu à qui l’on doit la première traduction française du roman de Harriet Beecher-Stowe, Uncle Tom’s Cabin. Michiels consignait, en 1853, au sujet des Africains que  » la couleur noire, la couleur des ténèbres, est vraiment le signe de leur dépravation (22) « . Presque un siècle plus tard, ce n’est pas en d’autres termes qu’un autre négrophile, Paul Colin, représentera Josephine Baker sur la scène du music-hall parisien. En observant les nombreux croquis que Colin a esquissés d’elle dans les années 1930, on est frappé par l’exagération des zones érogènes de son corps et la récurrence du trope de la  » Vénus noire (23) « . Mais ces croquis semblaient relativement bénins, voire élogieux , comparés aux portraits dénigrants qui sortaient de dessous les pavés la comparant à  » Nora, une guenon devenue femme (24) « .
La transposition du noir (la couleur) au  » Noir  » (le  » Nègre « ) a été d’autant plus facile que les expressions utilisant  » noir  » pouvaient de manière adéquate être appliquées à l’Africain. Ainsi, l’expression  » le noir ne réfléchit pas  » devenait aisément  » le Noir ne réfléchit pas « , comme dans cette phrase du Comte de Gobineau tirée de son ode à la race aryenne, l’Essai sur l’inégalité des races humaines :
Le nègre, dont l’esprit est obtus, incapable de s’élever au-dessus du plus humble niveau, du moment qu’il faut réfléchir (Miller 1985 : 31n).
Lorsque finalement la couleur noire vient définir l’Africain, naissent dans les langues européennes plusieurs expressions proverbiales toutes maculées par cet avilissement du Noir. Nulle n’est plus parlante que  » À vouloir blanchir un Nègre, le barbier perd son savon « , dont la version abrégée,  » vouloir blanchir un Nègre  » (c’est-à-dire entreprendre une tâche impossible et futile), existe dans quasiment toutes les langues européennes.
On espérerait, à tort, que cette construction sémantique appartienne aux vestiges d’un passé raciste révolu. Mais, que dire quand Le Monde titre à sa Une, pour rendre hommage à Senghor dont la disparition avait coïncidé à quelques jours près avec le lancement de l’euro,  » Léopold Sédar Senghor : l’Euronègre  » (22 décembre 2001)? Simple jeu de mot ? Il y a de quoi s’interroger tant le titre laisse songeur…
Aujourd’hui, le mot  » nègre  » est employé à toutes les sauces dans le lexique culinaire. Remplacée récemment par  » tête au choco  » ou  » tête au chocolat  » dans les vitrines des pâtissiers, la  » tête-de-nègre « ,  » pâtisserie composée d’une meringue sphérique enrobée de chocolat  » se retrouve encore dans de nombreux livres de recettes.  » Tête de nègre  » est également le nom commun d’un cèpe bronzé que l’on cueille dans la région bordelaise. Elle se retrouve en grosses lettres noires sur une boîte jaune de bonbons Haribo vendus en supermarché. Surfez l’Internet et vous trouverez une lampe halogène fabriquée par des artisans toscans. Commercialisée en France sous l’appellation  » tête-de-nègre « , en Espagne sous celle de  » cabeza de moro « , la même lampe destinée au marché américain et anglais est décrite et non nommée :  » floor lamp dark rust colored finish « .  » Tête de Nègre  » est aussi le titre d’un roman de Daniel Picouly, paru dans la collection de poche  » J’ai lu  » en 2004. L’histoire se passe en  » septembre 1792. Place du Carrousel, la guillotine tourne à plein régime. Son dernier client ? Un aristocrate mulâtre aux yeux bleus dont la tête intéresse, décidément, beaucoup de monde… Sitôt coupée, la tête est volée ! « . Enfin, dégoté sur l’Internet dans le site des annonces gratuites , cette annonce qui laisse pantois :  » À vendre, guitare électrique, couleur tête-de-nègre et noire « .
Morosité, Morocité, Mort aux cités
L’histoire coloniale de la France, la minorisation de l’Afrique dans les discours savants et dans ses succédanés journalistiques, le besoin d’Afrique qui continue à tarauder l’inconscient collectif dans l’Hexagone ont immanquablement assigné aux Français d’origine africaine un statut de sous-fifres de la République. Ceux qui à gauche comme à droite déplorent que la migration africaine compromette  » le lent travail de biologie sociale (25)  » qui a assuré, par vagues successives, l’assimilation des migrants italiens, portugais, arméniens, turcs, et bientôt moldaves, dans le tissu social français, ont tort d’attribuer cet échec à l’islam et au regroupement polygame. On vitupère contre les familles polygames qui engendreraient des mauvaises graines, reproduiraient dans le béton des banlieues françaises la vermine des taudis d’Afrique, mais on occulte étrangement la genèse de l’immigration, son apport économique et culturel. Que serait la France sans ses immigrés ? Que serait l’économie française sans le dur labeur de ceux que l’on est allé chercher dans leurs villages de Kabylie et de Casamance pour faire le travail dont les Français ne veulent pas ?
À la myopie des hiérarques qui ont en amont alimenté les flux migratoires en provenance d’Afrique et freiné en aval leur intégration dans la société française, on substitue de manière lénifiante un discours dissymétrique qui fait porter aux blacks et beurs la responsabilité même de leur propre aliénation. En Amont, il y a ces guerres entretenues par la République, pour maintenir son hégémonie en Afrique, le soutien ou la remise en selle de dictateurs discrédités ou sortis par la voix des urnes, et la mise en coupe réglée des économies africaines. On feint de s’étonner que les jeunes Africains tentent contre vents et marées de rejoindre les berges salutaires de la France. Prenez l’exemple du Congo-Brazzaville, un pays sous-peuplé qui a pendant longtemps figuré au bas des tableaux statistiques des effectifs migrants en France. Aujourd’hui, il compte parmi les pays qui fournissent le plus grand nombre de demandeurs d’asile politique en France (2 266 en 2002) en compagnie de l’autre Congo (5 260 demandeurs), lui aussi ravagé par la famine et les guerres civiles.
Installés ou nés en France, ces jeunes sont poursuivis par l’ombre du Cronos colonial. Hantés par les images peu flatteuses de l’Afrique que diffusent les médias français, et finissent par assumer une identité victimaire face à la construction pérenne de l’Afrique comme l’antithèse de la France. Ces jeunes se retrouvent entre Charybde et Scylla,  » le cul entre deux chaises « , pour reprendre leur propre expression (26), incapables de s’identifier à un continent qu’ils ne connaissent qu’à travers des clichés commodes, mais ô combien dévastateurs, et déboutés des droits du citoyen promis par une République qui ne les embrasse que lorsqu’ils font partie d’un onze tricolore triomphant. Il existe donc chez bon nombre d’entre eux un véritable refoulement identitaire qui prend la forme duale d’un rejet du sol et de soi.
Comment peuvent-ils s’intégrer quand un ministre postule leur continent d’origine comme  » le cul-de-sac du monde  » (Mitterrand 1957 : 169) ; quand un premier ministre déclare : « Nous ne pouvons héberger en France toute la misère du monde  » (Michel Rocard, 19 Mars 1990) ; quand un ancien président fait de la surenchère affirmant que  » […] le type de problème auquel nous aurons à faire face se déplace de celui de l’immigration vers celui de l’invasion  » (Valéry Giscard d’Estaing, 21 septembre 1991) ; quand un ancien premier ministre, actuel président, déclare à l’antenne de la télévision nationale,  » Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs  » (Jacques Chirac, 19 juin 1991) ; quand, enfin, le ministre de l’Intérieur en mue présidentiable menace de nettoyer la  » racaille  » des banlieues à coups de  » Karsher  » (Nicolas Sarkozy, octobre 2005) et récidive  » On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité. Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter  » (23 avril 2006), se faisant ainsi l’écho du slogan favori d’un Philippe de Villiers :  » La France, tu l’aimes ou tu la quittes « .
Il existe pourtant des certitudes qui méritent quelques remarques ultimes. D’abord, la France démographique aujourd’hui paraît en total déphasage avec la France utile, celle des édiles et des médias, celle des affaires et des professions libérales. La première est multiculturelle, au diapason de la mondialisation, de l’ère de l’Internet et de la dilution des frontières culturelles et économiques. Les autres semblent s’arc-bouter sur des illusions perdues, refusant de faire le deuil d’un âge révolu, quand la métropole dispensait ses lumières à des peuples  » barbares  » qu’elle toisait du haut de sa modernité et tenait à distance prophylactique dans ses colonies d’outre-mer. Il convient ensuite de rappeler que la France moderne, la  » France nouvelle  » ou  » la plus grande France « , ne s’est pas créée comme par enchantement mais a été le fruit d’un labeur dans lequel les immigrés ont joué un rôle prépondérant. Taire cette contribution, c’est enfermer la France dans une illusion identitaire et continuer à nourrir la bête, métaphore qu’utilise judicieusement Achille Mbembe pour fustiger la mobilisation de la race dans les pratiques discriminatoires de la République (27).
L’avenir du multiculturalisme à la française dépendra, d’une part, de la capacité de la France utile à sortir de son propre piège identitaire, entre le marteau des  » Indigènes de la République  » et l’enclume des  » Intégristes de la République « , et d’autre part du succès des jeunes blacks et beurs à résoudre leur équation métisse. Ces jeunes ont beau avoir une identité plurielle, ils n’ont pourtant qu’un seul territoire d’enracinement, la France, mais faut-il encore qu’ils sortent de la binarité identitaire du  » Noir-problème  » et du  » Noir-victime « .

1. Lire le reportage de deux journalistes du Point dans une banlieue de Seine-Saint-Denis ; Jean-Michel Décugis et Stéphane Marteau,  » Deux semaines dans une cité chaude « , Le Point, 2 février 2006, pp. 65 et 67.
2. Michel Winock, Une République très coloniale « , L’Histoire, numéro spécial, La colonisation en procès, Octobre 2005, p. 41.
3.  » Entretien avec l’historien Pascal Blanchard. Non à la guerre des mémoires « , Le Nouvel Observateur, 8-14 décembre 2005, p. 30.
4. Cité dans Claude Askolovitch,  » Colonisation : d’une vérité à l’autre « , Le Nouvel Observateur, 8-14 décembre 2005, p. 13.
5. C’est le point de vue partagé par une nébuleuse qui englobe plusieurs tendances politiques, de Jean Daniel (directeur du Nouvel Observateur) à Jean-Pierre Chevènement (chef de fil de la gauche nationaliste) en passant par le philosophe Alain Finkielkraut.
6. Blanchard, Bancel et Lemaire (2005 : 15) singularisent cette persistance du  » déni colonial  » en France qui n’a pas d’équivalent parmi les autres anciennes puissances européennes et n’est comparable qu’à l’attitude du Japon vis-à-vis de son passé colonial en Asie.
7. Lire les nombreux exemples mentionnés dans l’ouvrage classique de C.L.R James (1989 : 10-16).
8. Madjarian insiste sur  » la hantise, lancinante, de perdre les colonies  » (1977 : 58-9) comme un élément moteur dans les projets de réformes économiques du PCF et démontre comment sa phraséologie différait à peine du discours gaullien sur l’Afrique.
9. Cette expression fait référence aux théories post-structuralistes de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de minuit, 1980.
10. Un observateur bien au fait de l’exclusivisme français et des rouages de la  » coopération « , pour avoir été ambassadeur des États-Unis dans plusieurs pays africains, notamment au Gabon, associe la stature et l’influence internationales de la France aux structures néocolonialistes qu’elle a su imposer en Afrique ; lire Francis McNamara (1989 : 98).
11. Au début des années 1980 il existait une légion de plus de 25 000 coopérants français en Afrique (trois fois plus que leurs homologues britanniques !), dont les traitements juteux étaient supportés en grande partie par les gouvernements d’accueil. Les abus de ce système ont abouti, selon le jugement courageux du ministre de la Coopération Jean-Pierre Cot (1983 : 189), à un  » gaspillage considérable « .
12. Voir Verschave (1998). L’expression fut forgée par Félix Houphouët-Boigny après les indépendances pour qualifier les relations quasi fusionnelles entre la France et ses anciennes colonies.
13. En 1982, il y avait plus de Français vivant en Afrique qu’il y en avait en 1960, soit 200 000 au lieu des 150 000 colons (McNamara 1989 : 135 et 140). Ce chiffre, comparé au nombre d’Africains subsahariens vivant en France en 1981, guère plus de 90 000, indique la présence de relations néocoloniales. D’ailleurs l’ironie veut que les Français résidant en Afrique n’acceptent d’autres statuts que ceux de  » coopérants  » ou d' » expatriés « , tandis que les Africains en France sont eux tous englobés sous l’appellation peu flatteuse de  » travailleurs immigrés « , terme qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’appliquer, par exemple, à un cadre anglais ou américain venant travailler en France.  » Immigré  » fonctionne donc comme un stigmate racial héréditaire puisqu’on parle  » d’immigrés de la seconde génération  » ou, plus absurde,  » d’immigrés nés en France  » ! Son pendant  » Français  » quant à lui est un vocable politiquement correct qu’il faut, cependant, décrypter à travers une grille pigmentaire. Il signifie tout bonnement  » Blanc  » ; voir Tévanian (2001 : 21).  
14. Pour les dates et la liste de ces accords, voir Andereggen (1994 : 64-65).
15. À la veille de la guerre de 1997, qui a ravagé la plupart des infrastructures dans les villes du Congo et causé plusieurs dizaines de milliers de mort et un nombre incalculable de déplacés, le Congo, selon la confession de l’ancien PDG d’Elf Aquitaine Le Floch-Prigent,  » [était] sous le contrôle d’Elf ;  » La « confession » de Loïk le Floch-Prigent « , L’Express, 12 décembre 1996.
16. La France n’en était pas à son premier coup d’essai. Plusieurs auteurs dont il serait fastidieux ici de citer les ouvrages ont impliqué la France dans le génocide rwandais en 1994 ; voir, par exemple, Verschave (1994) et Krop (1994). Mitterrand, alors président, aurait confié à un de ses proches alors que les massacres avaient atteint leur point d’orgue,  » dans ce pays-là, un génocide c’est pas trop important « , lire Saint-Exupéry (1998 : 4).
17. Ce rapport (n° 1859 du 13 octobre 1999) a été établi par la  » commission des Affaires Étrangères sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental « .
18. Opérant sur un marché européen et mondial ouvert, la France a toujours compté sur un marché africain qu’elle a pris soin de verrouiller pour combler le déficit de sa balance commerciale au sein et hors de la CEE ; lire McNamara (1989 : 101-13). Ainsi, entre 1975 et 1980, alors que la balance commerciale de la France était chroniquement déficitaire avec la plupart des pays industrialisés, elle demeurait largement excédentaire vis-à-vis des pays d’Afrique  » francophone  » (Martens 1983 : 49).
19. On a parlé de trois milliards de retrocommissions occultes qui ont arrosé à tire-larigot à droite comme à gauche ; lire à la Une du Parisien, 25 janvier 2000,  » Elf : la tirelire de la République « . En septembre 1989, Le Floch-Prigent mit en garde François Mitterrand contre un système ancien, performant, mais aussi très dangereux : « Je lui ai expliqué que dans une telle opacité tout dérapage était possible. Soit on arrêtait tout, et on risquait de perdre nos positions hégémoniques en Afrique, soit on continuait, et on ne savait pas avec certitude où allait l’argent. J’ai laissé le président de la République choisir. Il m’a donné l’ordre de continuer. Tout ce que j’ai su ensuite, Mitterrand l’a su « . Lire sa nouvelle confession,  » Affaire Elf : « Mitterrand et Chirac étaient au courant » « , Le Parisien du 18 mai 2001.
20.  » La « confession » de Loïk le Floch-Prigent « , L’Express, 12 décembre 1996.
21. Pour une critique méthodique de Négrologie, lire Boubacar Boris Diop, Odile Tobner et François-Xavier Verschave, Négrophobie, Paris, Les Arènes, 2005.
22. Sala-Molins (1987 : 39).
23. Gondola (2003) ; lire également Archer-Straw (2000 : 10).
24. C’est le titre du roman populaire de Félicien Champsaur, paru en 1929, et qui prête à son héroïne noire, Nora, une danseuse à la mode, d’une beauté pourtant fulgurante, des caractéristiques animales. Le lecteur découvre avec stupeur qu’il s’agit bien d’une guenon, devenue femme grâce aux sortilèges d’un savant fou. En Nora, le public parisien reconnut sans peine le portrait peu flatteur de Josephine Baker (Ruscio 2002 : 54).
25. Lire l’éditorial incendiaire de Claude Imbert,  » Le bûcher d’une politique « , Le Point, 10 novembre 2005, p. 3.
26. Les jeunes rappeurs sortis des banlieues, notamment Bisso Na Bisso (Racines), Disiz la peste (Les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue) et Diam’s (Dans ma bulle), évoquent cette déchirure identitaire dans nombre de leurs chansons.
27. Achille Mbembe,  » La République et sa Bête : À propos des émeutes dans les banlieues de France « , Africultures (Africultures.com), 1er décembre 2005.
Ouvrages et articles cités
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