Révolutions arabes : l’épreuve du temps au Dépoland

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Le Printemps arabe est indéniablement un événement-clé de l’histoire visuelle arabe qui s’est forgé une identité puissante et authentique. Une caractéristique commune émerge des différents mouvements sociaux arabes depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi en décembre 2010 : tous se sont accompagnés d’une créativité artistique abondante. Aucun mouvement politique arabe dans le passé ne s’est doté d’une telle visibilité (1). Dans ce sens, depuis 2011, de nombreuses expositions dans le monde ont repris les bouleversements libérateurs qu’ont connus et connaissent encore les pays arabes. (2)

Le Dépoland de la ville de Dunkerque expose, du 6 novembre au 16 décembre 2013, 204 photographies sur ces faits historiques avec une attention particulière accordée à la situation en Syrie. L’exposition rassemble des œuvres de nombreux photographes, qui, dans des contextes divers et selon des pratiques très différentes, ont porté un regard troublant sur ces événements dont ils sont issus ou étrangers. On découvre, par exemple, des portraits de visages dissimulés, couverts ou peints d’un drapeau ; des images de manifestants blessés, ensanglantés, criant, brandissant des banderoles ou affiches antigouvernementales… et, en fin d’exposition, les images bouleversantes des ruines des quartiers de Damas en Syrie et un hommage aux héros anonymes. La visite est ponctuée de reportages audiovisuels qui défilent en continu, de fonds sonores composés de slogans et de chants patriotiques qui sont autant de moments d’exaltation et de réflexion.
Sous le titre Révolutions arabes : l’épreuve du temps, on découvre en réalité deux expositions en une. D’une part, comme l’annonce le pluriel du titre, une sélection d’images saisissantes restitue les soulèvements des pays arabes depuis fin 2010. Un parcours visuel chronologique de sociétés en mutation résume les révolutions. D’autre part, après un long rappel historique des faits survenus durant ces trois dernières années, le spectateur finit par percevoir ce que ces images, articles et textes portent de questions. En fait, l’exposition soulève cette tension qui traverse ces révolutions depuis la Tunisie jusqu’en Syrie en passant par l’Égypte, la Libye et le Bahreïn. La reconstitution de ces événements dans cet espace sert en soi d’allégorie résumant parfaitement la situation sociale et politique actuelle des pays arabes, avec ses mythes et ses contradictions. L’exposition révèle et rappelle le fossé existant entre les exigences du peuple et une réalité pétrie de contradictions : espoir et inquiétude, liberté et censure, tolérance et fanatisme…
D’une ambition exhaustive, cette exposition aspire à retracer l’itinéraire des révolutions arabes. En effet, elle s’articule en plusieurs temps ; saisissant l’univers révolutionnaire dans son ensemble, sans se cantonner à ses débuts. Les soulèvements ; puis l’instabilité politique et la destruction de la Syrie ; ensuite, les déplacements des réfugiés et l’immigration clandestine ; et enfin, l’hommage rendu aux jeunes militants, aux héros morts ou en quête de liberté (les femmes arabes), aux journalistes tués en Syrie…
Le visiteur est accueilli par une immense carte géographique « Un Monde en ébullition » des pays arabes touchés par les manifestations protestataires et/ou révolutions. Des photographies représentant chacun des soulèvements dans les pays arabes apparaissent, progressivement, au fil de l’exposition. De l’avenue Habib-Bourguiba à Tunis à la place Tahrir au Caire, en passant par la place Verte à Tripoli et la place de la Perle à Manama, ont émergé des Printemps et des occupations qui se ressemblent tous dans leur quête de liberté. Sur plusieurs salles communicantes, une sorte de labyrinthe, on se perd dans une succession d’événements, un parcours qui annonce déjà le caractère complexe du cheminement des révolutions. Le parcours commence avec la Tunisie, en majorité représentée par des photographies parmi les plus célèbres de Hamiddedine Bouali. Une sélection minutieuse qui nous plonge aussi bien dans l’instant de l’action que dans une Tunisie post-révolutionnaire légitimement élue. La révolution tunisienne, il faut bien le dire, fut une invitation visuelle aux pays arabes à se révolter contre leurs oppresseurs (3). Le photojournaliste russe Yuri Kozirev et les photographes égyptiens Mohamed Abdel Ghany et Mohamed Mahmoud témoignent d’une Égypte plus marquée par les soulèvements. La violence est plus visible et les rassemblements sont encore plus denses…
Si l’image au cours des révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne s’est faite militante et contestataire, servant les aspirations du peuple, dans le cas syrien, auquel l’exposition prête un regard appuyé, elle est politisée voire sur-politisée. D’une révolution osant dénoncer les abus du régime syrien, à une guerre ravageant le pays, les événements en Syrie sont visuellement distingués autant par l’accumulation de la documentation que par la scénographie. Plusieurs espaces rappellent le conflit. Conçu par le photographe Laurent Van Der Stockt, l’installation Syrie, Voyage au bout de la guerre est l’une des caractéristiques marquantes de cette exposition. Il s’agit d’une reconstruction de la destruction à travers l’usage d’images grandeur nature.La mise en spectacle d’images monumentales nous mène au cœur d’une expérience collective douloureuse. Ces tirages de trois mètres de haut s’approprient les murs, reproduisant des scènes d’intérieurs devenues des champs de guerre… Un spectacle de désolation s’offre encore une fois au regard du spectateur en parcourant les d’enquêtes journalistiques réalisées par les quotidiens Libération « De notre envoyé spécial : Dans l’enfer de Homs » (4) et Le Monde « Guerre chimique en Syrie » (5). Cette dernière est en particulier importante car elle résulte d’un travail qui a duré deux mois et qui a révélé au monde entier l’utilisation de gaz chimique contre le peuple. En même temps, malgré le rôle que ces images ont joué dans la visibilité de ce problème, aucune n’a été reprise par les médias, déplore Alain Mingam. « Images banalisées que le monde ne veut plus voir comme témoignage de son impuissance » (6), explique la journaliste franco-syrienne Hala Kodmani. Cependant, malgré l’ampleur des dommages, il faut voir dans ces images un même désir de répondre à une actualité en même temps qu’une volonté de rendre hommage à un peuple désarmé face à un régime autoritaire qui a perdu une guerre voulue « sans-images ».
Autre question qui émerge du Printemps arabe, les bouleversements gigantesques auxquels les peuples arabes assistent comme les déplacements des populations fuyant la guerre, l’immigration ou la misère. Ces images qui illustrent ce thème témoignent de la spécificité des révolutions arabes car elles sont d’une certaine façon déjà la conséquence de ces conflits politiques ou idéologiques. Loin des représentations des immigrés clandestins, loin aussi de l’image de celui qu’on ne regarde pas ou à la marge, les réfugiés sont plus que visibles. Mais pourquoi vouloir montrer de telles images sur ces soulèvements ? Pour Alain Mingam, c’est une manière de promouvoir une meilleure compréhension de ces peuples en Europe et un dialogue entre des populations de différentes confessions et cultures. Alain Mingam tente une approche humaniste capable de changer notre regard sur l’autre.
La condition de la femme dans les pays arabes est un autre sujet de réflexion préoccupant. C’est dans ce contexte bouillonnant de métamorphoses qu’émerge la question du statut de la femme. « L’implication des femmes dans les révolutions arabes devrait logiquement faire avancer leurs droits. » (7) Cependant, l’avènement de la violence les a fragilisés. Les femmes égyptiennes, par exemple, telles que prises sur le vif sont brutalement battues, sexuellement agressées… C’est ce qu’on découvre dans une photo prise lors d’un rassemblement au Caire le 17 décembre 2011, ou une jeune femme est déshabillée, violemment battue et traînée sur la chaussée par des militaires (reporters Reuters) alors que nous sommes en pleine période révolutionnaire. On ne peut ainsi s’empêcher de constater le contraste entre les revendications d’un soulèvement populaire et une démocratie de façade qui tolère et pratique la violence et la discrimination contre les femmes. Selon un rapport publié par la Thomson Reuters Foundation sur les droits de la femme dans les pays de la Ligue arabe, l’Égypte serait le pays où les droits de la femme sont le moins respectés, évoquant en particulier le harcèlement sexuel et la mutilation génitale (8).
Il faut dire que l’exposition est plus que didactique. Outre son contenu et les questions qu’elle soulève, cette rétrospective est aussi importante pour une autre raison : sa force visuelle. L’exposition insiste sur les attributs spécifiques de l’image, non seulement en tant que source ou arme, mais également comme art. Les photographies procurent un indéniable plaisir visuel. La netteté des tirages, la richesse des tons et l’épaisseur de l’image accentuent le réalisme, et confèrent aux images une exceptionnelle présence. Ces images ne sont pas uniquement des copies conformes de faits politiques ou sociaux tels que vécus ou expérimentés par leurs auteurs. Elles sont également les produits de sensibilités différentes, de pratiques diverses… qui définissent une particularité visuelle propre aux soulèvements arabes. L’exposition nourrie visuellement les regards en attente d’images illustratrices du nouveau paysage démocratique qui se dessine…

Révolutions arabes : l’épreuve du temps au Dépoland, du 6 novembre au 16 décembre 2013, commissaire d’exposition Alain Mingam.

1. Lina Khatib, Lina Khatib, Image Politics in the Middle East : The Role of the Visual in Political Struggle, Londres : I.B. Tauris, 2013, p. 117.
2. On cite, par exemple, la même exposition par Alain Mingam sous les titre Le Printemps arabe qui a eu lieu à Marseille du 16 mars au 28 juin 2012 et l’exposition La Révolution tunisienne organisée par le Collectif Dégage à l’Institut du monde arabe à Paris du 18 au 30 mai 2010.
3. Lina Khatib, op. cit., p. 119.
4. Jean-Pierre Perrin, « De notre envoyé spécial : Dans l’enfer de Homs », Libération, le 23 février 2012.
5. Article disponible [ici]
6. Hala Kodmani, « Femmes des révolutions arabes » texte accroché au mur de l’exposition.
7. Hala Kodmani, « Syrie : Survivre à l’enfer ».
8.  [http://www.trust.org/spotlight/poll-womens-rights-in-the-arab-world/]
///Article N° : 11889

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Les images de l'article
Vue de l'exposition Révolutions arabes : l'épreuve du temps © photo Fatma Zrann
Ruines, Laurent Van Der Stockt © photo Fatma Zrann
Vue de l'exposition Révolutions arabes : l'épreuve du temps © photo Fatma Zrann
Ruines, Laurent Van Der Stockt © photo Fatma Zrann
Ruines, Laurent Van Der Stockt © photo Fatma Zrann
Vue l'exposition Révolutions arabes : l'épreuve du temps © photo Fatma Zrann
Vue de l'exposition Révolutions arabes : l'épreuve du temps © photo Fatma Zrann
Vue de l'exposition Révolutions arabes : l'épreuve du temps © photo Fatma Zrann




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