Ruy Duarte de Carvalho dans les marges de la terre angolaise

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Pierrette et Gérard Chalendar rendent hommage au poète-cinéaste disparu, l’un des représentants les plus originaux de la culture d’expression portugaise.

Ruy Duarte de Carvalho a été trouvé mort à son domicile de Swakophundo, seconde ville de Namibie, le 12 août dernier. Les circonstances de sa mort demeurent obscures – une enquête a d’ailleurs été ouverte pour les élucider. Avec sa disparition, la culture d’expression portugaise a perdu l’un de ses représentants les plus originaux ; un de ceux qui ont porté haut l’esprit de recherche tant sur le plan anthropologique que sur celui de l’écriture poétique, le respect de l’Autre quand il appartient à une civilisation radicalement différente, l’amour de la langue de Camoëns et la sincérité d’un engagement au quotidien dans les affaires angolaises (Bien que né de parents portugais, il avait adopté la nationalité angolaise dès que le pays avait retrouvé son autonomie politique). Il laisse une œuvre protéiforme : après avoir été technicien agricole, il présente une thèse de sociologie à Paris II sur la communauté des pêcheurs de l’île de Luanda, ce qui lui donne la possibilité d’enseigner l’anthropologie et plus tard, de devenir professeur invité dans diverses universités (Berkeley, Sao Paulo, Coimbra). Il se forme également aux techniques du cinéma à Londres. Il réalisera une dizaine de courts et longs métrages parmi lesquels Nelisita (1882) diffusé à Grenoble le 20 mai 2010, Moia : o Recado da Ilhas (le Message des Iles) (1989) ainsi qu’un documentaire sur la célébration de l’indépendance de l’Angola dans la municipalité de Prenda, un quartier de la capitale, durant la nuit du 10 au 11 novembre 1975.
Parallèlement, il fait paraître des poésies (elles ont fait l’objet d’une réédition sous le titre Lavra-Poesia 1970-2000 en 2005), une (unique et courte) fiction ayant pour titre Como Se o Mundo Nao Tivesse Leste – 1977 (Comme si le monde n’avait pas d’Est), des études anthropologiques, notamment Vou La Visitar Pastores (1999), récit descriptif et analytique portant sur le mode de vie des Kuvale – bergers nomades éleveurs de bétail et qui évoluent au sud de l’Angola à frontière de la Namibie – dont une adaptation cinématographique a été présentée au Festival du Film de Maputo de 2008 et de multiples publications dans différents périodiques (y compris français) touchant les problèmes socio-économiques et culturels engendrés par le départ des colons ou par telle ou telle décision des autorités du M.P.L.A. Quel que soit le type de productions considérées, toutes ont un point commun : elles sont ancrées dans un milieu géographique et humain parfaitement circonscrit. Et derrière la volonté de cerner au plus près le vivre, le sentir et le penser de communautés mal connues car minoritaires, se fait four un total respect pour ces populations, d’autant qu’à leur contact, Ruy Duarte découvre une esthétique axée sur les connaissances géo-climatiques des autochtones.
A travers les proverbes et autres manifestations collectives de leur culture, il s’ouvre à une voix impersonnelle capable de capter aussi bien les observations les plus terre à terre ayant trait à la vie de tous les jours que les mythes fondateurs de la culture locale. Son discours n’a rien de dogmatique ; il donne à lire les réflexions de l’auteur sur son propre travail, sa peur obsessionnelle de trahir ou de méconnaître tel ou tel événement, tel ou tel comportement, la joie ressentie en ayant le sentiment d’avoir pénétré ce qu’est la beauté féminine, d’avoir mesuré l’importance des transhumances, d’être parvenu à faire d’une zone désertique son ère de vie matérielle et intellectuelle. La description au plus près de l’observation sur le terrain côtoie ainsi l’émotion ou le sentiment personnel. Et par-dessus tout, il porte témoignage sur des communautés qui, parce qu’elles vivent à l’écart des grands centres urbains, ont conservé intactes leurs traditions et leurs langues mais qui finissent par être rattrapées par la modernité et sa mécanisation à outrance avec toutes les conséquences négatives qui s’ensuivent en ce qui concerne les modes d’appréhension du monde extérieur, les rapports au savoir traditionnel, l’éducation etc. Un des points les plus originaux de l’œuvre de Ruy Duarte, c’est cette interrogation de plus en plus approfondie au fil du temps sur les capacités de la langue à exprimer les réactions du poète-chercheur devant tel ou tel phénomène tout en restituant le plus fidèlement possible les faits, gestes et pensées des autochtones. En cela, et malgré des différences notoires, il se révèle proche de Michel Leiris qui avait su mener de front un travail ethnographique et une interrogation sur sa propre pratique poétique.

///Article N° : 9697

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