Sabaru Jinne de Pape Samba Kane

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Être ou ne pas être ? Voilà la question que se posait, il y a bien longtemps, un écrivain anglais par la bouche de son personnage le plus connu, un certain Hamlet. C’est cette même question que se pose Massata, personnage central de Sabaru jinne de Pape Samba Kane, paru aux Editions Feu de Brousse en 2015. Il a décidé de remonter le cours de sa vie ; ou plutôt, revenu à une certaine étape, marquée par le début d’un « roman philosophique », il choisit de revenir vers le présent ou plus exactement, de procéder à une anamnèse dont le terme, a-t-il décidé, sera, après qu’il aura relu son manuscrit, de renoncer à son rêve d’être un écrivain, tout en sachant qu’il n’en sera rien, puisque cette remontée dans le passé constituera en elle-même la matière et la trame de Sabaru jinne. Il va s’agir, en 278 pages, de jouer sur le temps, la mémoire, le souvenir, le réel et le rêve.

Étrange roman, d’un seul tenant, sans parties, sans chapitres, avec un paratexte mi-classique (l’avertissement de l’auteur, la dédicace à des amis) et moitié non conventionnel (une notice bibliographique assez surprenante d’écrivains, d’artistes, d’hommes et de femmes de culture, le Panthéon personnel de l’auteur). Du reste, l’auteur de la quatrième de couverture ne s’y trompe pas, qui écrit qu’il s’agit là d’un « roman-essai », catégorie peu fréquente dans la typologie commune des genres littéraires. Et, de fait, la fantaisie de Pape Samba Kane (PSK) nous fait naviguer du roman au réel (qui se donne pour tel, puisqu’il s’agit d’une narration intradiégétique et hétérodiégétique : le narrateur appartient aux faits évoqués mais par le biais d’un autre personnage dans la diégèse). Et l’on vogue vertigineusement entre un passé prétendument vécu et un présent pseudo-fictif ou fictivisé, les frontières tenant en des options de caractères, en des passages du romain à l’italique, et à la volonté machiavélique (ou démoniaque !) de l’auteur : « C’est le diable qui tient les fils qui nous remuent » a écrit Charles Baudelaire, une des références littéraires que PSK s’est choisies.

         Sabaru jinne nous amène progressivement à entrer dans un drame, voire, dans une véritable tragédie classique, racinienne, et aussi shakespearienne, avec son unité de temps (une nuit, entre coucher et lever du soleil, dans une chambre (p. 22), et une unité de lieu, et un seul fait accompli, un passé revécu, à sauver, et un futur envisagé, à assassiner, avec, entre les deux, un présent incommode et qui s’impose violemment, dans deux univers antinomiques : le réel du positivisme, la magie de l’émotion.

            Un voyage au bout d’une nuit, certes pas à la Louis-Ferdinand Céline, mais à la Boubacar Boris Diop, du fait du traitement volontairement déroutant du temps, de l’espace et des cogitations alternées, contradictoires ou convergentes, des personnages et du narrateur. Un voyage, donc pour une décision aux conséquences à la fois terribles et dérisoires : cesser d’écrire, et, donc, d’être, ou, au contraire, écrire, publier, et donc perdre toute innocence, toute authenticité, toute sincérité. Une grande tempête dans un verre d’eau : beaucoup de vocations ou de renonciations ont connu ce processus…

            Oh que si ! Freud a bien à voir avec les « Rêverie » de P.S.K. Car cet homme est devenu écrivain pour les mêmes raisons qui ont amené 99 % des bons vrais écrivains à prendre une plume : une vie problématique, des manques, des désirs, des frustrations, des rêves avortés, des espérances éventrées, des idéaux trahis, « tortures anciennes ayant donné leur part d’amertume, de larmes et de rage, toujours traduites en émotions couchées sur une feuille blanche… » (p. 24). Tortures, émotion et papier : voilà d’où procèdent la plupart des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Écrire, ce n’est pas principalement penser, se penser c’est surtout se panser, panser son âme de blessures douloureuses et lancinantes. Et la femme, que PSK place au-dessus de l’écriture comme la meilleure chose à « goûter » dans la vie, n’est au fond que l’avers de l’écrit : un moyen de chercher à pimenter, et aussi prolonger sa vie, si courte, si dérisoire et surtout si limitée. Et d’ailleurs, il l’avoue lui-même, se découvrant naïvement : « Rencontrer un sujet littéraire, c’est comme rencontrer l’amour ».

            Qui n’a pas connu PSK à ses tout débuts, dans les années 70 – 80, avec des dreadlocks (comme Massata) ne peut comprendre à quel point son roman Sabaru jinne est bourré de sa propre vie, raconte sa propre vie et, comme a dit il y a quelque cinq siècles un certain Michel Eyquem de Montaigne, combien il serait fondé à clamer : « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Et, à cet égard, PSK a raison d’affirmer (p. 36) que se raconter, c’est aussi philosopher.

            L’auteur des lignes que vous êtes en train de lire a eu le privilège d’être l’un des tout premiers lecteurs des écrits de PSK, avant ce roman, avant l’essai sur les machines à sous de Dakar, avant même ses chroniques et articles journalistiques, et encore avant l’épopée du Cafard Libéré ou du Politiciens aux côtés de Mame Less Dia : les tout premiers essais, même pas dactylographiés, écrits au bic bleu ou au crayon à mine noir. Il fallait lui redresser certaines tournures de ses phrases, et, surtout, juger de la pertinence d’un style, autant qu’il m’en souvienne (il y a bien quarante ans !), déjà philosophico-satirique.

            Sabaru jinne, entre la Rue 4 et la Rue 11, entre une enfance heureuse entrecoupée d’un séjour de trois ans à Saint-Louis – et une adolescence plus difficultueuse, ce sont la vie, les faits et gestes, à travers Talla et Massata (ou Talla – Massata), des jeunes Sénégalais des années 60 à 80, les faits marquants de la vie politique, sociale et culturelle, les amours naissantes et affirmées, la vie de bohême d’une frange importante de cette jeunesse, avec les bals de quartiers, les bars, les dancings, et le milieu artistique (cinéma, musique, peinture et sculpture, écriture) avec ses monstres sacrés, vus de près, et ses débutants (comme Talla/Massata dans l’écriture). Certaines pages présentent un Talla/Massata très au fait de certains arts, qui en traite comme un fin connaisseur, par exemple aux pages 133 à 145.

            Il faut dire que PSK (ou Massata ? ou Talla ? ou les trois ensemble ?) fait un excellent aide-mémoire de tout ce qui s’est fait à Dakar, entre 1960 et 1980, en matière de goûts musicaux, de ce qui s’est pratiqué dans les milieux interlopes (pègre, drogue, sexualité tarifiée ou non) et de pratiques culturelles, dans la lecture des œuvres littéraires du monde et des débats qui s’ensuivaient entre jeunes intellectuels plus ou moins formés à ces jeux là (pages 139 – 150).

            Mais, au fond, Sabaru jinne, tel que présenté de place en place par Talla ou Massata (p. 118, 120, 151) c’est un fait perceptible (par l’ouïe) mais impossible à situer, à vérifier, comme une sorte d’acouphène. PSK (ou le groupe social) ne veut-il pas, par cette évocation insistante d’une réalité irréelle, donner comme une métaphore de cette mémoire, la sienne, qui parcourt une œuvre inachevée, au hasard, qui exhume les bribes de sa vie et les lui fait vivre, ressentir, sans qu’il sache si c’étaient des faits vraiment advenus ou des fruits de ses « Rêveries », des fantasmes, comme, donc, les « tam-tams  des djinns » à l’instar de ce texte, ainsi intitulé, qu’il n’arrive plus à retrouver malgré ses recherches et qu’il résume (p. 152 et suivantes).

            Sabaru jinne est-il un roman ? Oui, et même bien plus qu’un roman, si l’on s’en tient aux définitions aussi classiques qu’oiseuses et frigorifiées des doctes coupeurs de cheveux en quatre que sont les critiques littéraires, parmi lesquels des universitaires, passés maîtres ès jargons et métalangages, ne sont pas les moins catégoriques. C’est un roman, puisque c’est un écrit qui relève de l’imagination de son auteur, et donc fictif, ou fictionnel, ou encore, ce qui est plus vraisemblable, qui « fictivise » des expériences réellement vécues, en les « mixant » avec des séquences qui relèvent de la fantaisie de l’auteur, celle-ci étant motivée soit par le besoin de masquer ceci ou cela, soit par l’envie de jouer avec le (ou de se jouer du) lecteur. (« Mais il était aussi un autre que lui-même, d’autres personnes bien réelles croisées sur sa route. Son Talla empruntait aussi ses [i.e : à Massata] traits, son caractère et des pans de sa vie à des personnages totalement imaginés », p. 45). C’est un roman puisqu’il y a des repères spatio-temporels, des faits, des explications, des confidences, et que, au bout du processus – de l’écriture et de la lecture, l’écrivain et le lecteur collaborant à donner un sens (ou du sens) au texte -, on est passé d’une situation initiale à une situation finale différente (ou pas, d’ailleurs), et, surtout, que le lecteur a éprouvé tels ou tels sentiments au fil de sa lecture, et referme le livre avec une impression, une sensation, un sentiment, un jugement.

            Et voilà où l’écrivain, créant tout un monde avec de simples mots, des paroles incantatoires en quelque sorte, rejoint le « thaumaturge » qui, un soir, étonna tout un quartier, hommes, femmes, enfants, de tous âges, par des tours où il tirait pour ainsi dire du néant, des objets divers et variés, qu’il offrait aux uns et aux autres. L’écrivain, métaphore du magicien … et, donc, faussaire, ou, en tout cas, susceptible d’en être un, même si on n’en peut apporter la preuve irréfutable !

            Au reste, que manque-t-il à son « roman », pour que P.S.K ait, à l’instar d’un Hugo des Misérables, d’un Balzac de La Comédie humaine ou d’un Zola de Les Rougon-Macquart, ou encore d’un Roger Martin du Gard de Les Thibauld, ait produit un  témoignage complet sur le Sénégal des années 1960 – 1980 ? Peu de choses. Et encore peut-il arguer qu’il traitait d’une vie, la « sienne », d’une ville, Dakar, d’un quartier, la Médina très nettement inscrite dans son quadrilatère Corniche Ouest – Malick Sy – Boulevard Général de Gaulle – Canal IV – Corniche Ouest. Il n’y manque que deux ou trois choses, phénomènes socioculturels : kassak (chants initiatiques et ludiques), nawetaan (championnat populaire de football pendant les vacances), grandes fêtes annuelles et championnats divers : scolaires, nationaux, sous-régionaux d’athlétisme, présidés par Senghor lui-même au stade Iba Mar Diop…

            On se pose bien la question de savoir jusqu’où va la fiction, dans les textes « de » Massata comme dans ceux « de » Talla, et ce qui, dans les uns et les autres, relève de la vie « de » PSK, de l’inventivité de cet auteur, et de la « chronique courante » du pays, de la ville de Dakar et du quartier Médina. Si, par exemple les faits rapportés sont réels (ont été effectivement vécus par PSK dans son enfance, son adolescence et son âge adulte) on peut être assuré que certains noms (de personnages comme Madjiguène, et Guy Tine) ont, pour des raisons évidentes, été changés par Kane en les faisant passer pour du réel vécu.

            Voyage, donc, au bout de l’ennui ! Massata, au cours d’une nuit de remontée dans son passé, ou de descente, telle d’un spéléologue, dans les abysses de sa mémoire, et de découverte de plus en plus nette, avec découragement et lassitude, de la vanité de ses prétentions d’écrivain (de romancier et de poète) décide, « au bout du petit matin », de renoncer et de jeter tous ses projets, ses esquisses, ses brouillons, prometteurs ou non, à la mer. La mer ? Il y a là, volontaire ou non, plutôt inconsciente, une dimension qui relève de la psychanalyse, une fascination pour la mer qui n’est pas sans quelque rapport avec celle d’un Rimbaud d’ « Alchimie verbale » ou d’un Apollinaire (celui d’Alcool, de « La Chanson du Mal-aimé » : « Nageurs morts, suivrons-nous d’ahan ton cours vers d’autres nébuleuses ? »). Une révolution dans l’écriture littéraire, du romain plus précisément : un regard de l’écrivant, via son « héros » et narrateur, sur l’œuvre en train de se (re)faire et de se (dé)faire, sur une tonalité propre à l’autofiction, mais une autofiction proche de l’autobiographie, et, en même temps, après quelques grands précurseurs (d’ailleurs très présents dans l’intertexte : Boubacar Boris Diop (p. 160, 161), Denis Diderot et Laurence Sterne (p. 150), une volonté très nette de subvertir les canons classiques de l’écriture et de leur substituer la liberté et la fantaisie [Less]
(p. 166), à tous les niveaux : personnages, narration, schémas narratifs, niveaux de langue, discursivité… Tout juste Pape Samba Kane consent-il à user d’un corps de lettres (l’italique) pour ce qui relève du texte « de » Talla et d’un autre, le roman ou bas-de-casse, pour les actes et les pensées « de » Massata, sans se priver d’ailleurs, par endroits, de passer d’un narrateur à l’autre dans le même texte, et du « je » au « il » ou inversement, dans deux phrases qui se suivent. Un jeu de piste dans le système de la narration auquel de grands précurseurs nous ont déjà préparés, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, au nombre desquels ce Boubacar Boris Diop très présents dans l’intertexte.

            Le « roman » se termine en un magnifique feu d’artifice, par une fantasmagorie, par un « mix » bien mené de réel (environnement de route en construction dans la banlieue de Dakar) et de merveilleux (un vrai sabaru jinne auquel Massata assiste en spectateur-témoin forcé). Qu’en penser ?

            Rien, sinon que c’est une manifestation de plus de la liberté du créateur en art, et qu’on peut l’accepter ou la refuser, en application de sa propre liberté de lecteur, c’est-à-dire de co-producteur de sens. A mon sens, cette sorte de conte fantastique à la Hoffmann ou à la Edgar Allan Poe (pour ne rien dire de Birago Diop, dont le conte « Les Mammelles », dans Les Contes d’Amadou Koumba semble avoir joué un rôle dans la naissance de Sabaru jinne,  ni des romans à merveilleux des Latino-américains, de Gabriel Garcia Marquez par exemple), Pape Samba Kane aurait pu s’en passer, se passer du « Sabaru jinne en vrai »
(p. 241 et suivantes), et laisser au lecteur le doute de la société du réel où nul n’a encore rencontré tel phénomène (sauf peut-être le Mbaye Ndiaye Ngalam de la chanson, et encore !).

            Mais alors, aurait-on jamais eu ce final à la Walt Disney, ce mélange hallucinant de musiques, de danses, de peinture même, ces tableaux où se mêlent et fusionnent cœur et raison, où se résolvent tous les mystères entretenus sur plus de deux cent cinquante pages, entre réel et fiction, et où Massata découvre la vérité, sa vérité, et voit l’accomplissement de ses désirs, de ses rêves les plus fous, les plus invraisemblables ? D’autant plus que tout cela n’est qu’un rêve, un délire, tout un univers, des faits, des gens et des lieux issus d’un cerveau, le « sien », délire créé et vécu entre une chute et l’intervention des secours… Assurément, c’est là la partie la plus essentielle de ce livre qui fera date dans le monde des lettres sénégalaises, voire de plus loin encore…

  •   Amadou LY, Professeur titulaire FLSH/UCAD

 

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