Sciences Po se met à l’heure africaine

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Depuis 2009, la prestigieuse institution qu’est Sciences Po développe un intérêt grandissant pour l’Afrique. Longtemps délaissé par cette institution, le continent fait l’objet de plus en plus de séminaires et le nombre d’étudiants africains a triplé en trois ans.

« La Sorbonne, le nom sonne grand ». Passionnée de poésie et de littérature, lorsqu’elle était au lycée, Aminata se voyait faire ses classes dans les amphithéâtres de la rue des Écoles à Paris. C’est pourtant dans les anciens bâtiments de l’École nationale d’administration que Sciences Po s’est payés en 2007 que nous rencontrons cette jeune sénégalaise de 19 ans. Dans une longue robe verte et mauve, elle navigue entre les étudiants afin de nous conduire à l’écart du brouhaha. Une fois au calme, Aminata explique que deux ans auparavant, elle ne connaissait pas encore Sciences Po. « C’est ma conseillère d’orientation qui m’a suggéré de postuler et ce n’est qu’une fois admissible que j’ai commencé à m’intéresser à ce programme », explique aujourd’hui cette étudiante en deuxième année du programme Europe Afrique.
Les « Eurafs »
Créé en 2011 au sein du collège universitaire de Sciences Po, ce programme bilingue en français et en anglais accueille plus d’une centaine d’étudiants dont près de la moitié est originaire du continent. À l’instar de leurs camarades inscrits dans le cursus « classique », les « Eurafs » suivent des séminaires en sciences sociales. Enseignements classiques auxquels s’ajoutent des cours spécialisés sur le continent comme « Histoire du continent africain », « Économie politique de l’Afrique contemporaine » ou encore « Droit des affaires en Afrique ». Manon, étudiante en deuxième année et présidente de l’association du programme, l’APEAF, avait en première année choisie de suivre le séminaire « Lettres de la diaspora africaine et antillaise dans l’espace francophone ». « Ce n’était pas un vrai cours de littérature à mon sens mais on y a découvert des courants de pensée et de nouvelles perspectives. Parce qu’en France quand on parle du Sénégal par exemple, on le fait exclusivement à travers le prisme de la colonisation », explique cette jeune rochelaise. Si d’autres enseignements peuvent parfois lui paraître plus « obscurs » et un peu fourre-tout, elle est conquise par la diversité de sa promotion. « Les débats sont toujours très animés et nous avons pu échanger pendant des heures sur la Négritude ». Un processus de déconstruction à l’œuvre tant auprès des élèves européens que des étudiants du continent. « Je me suis rendu compte que même si j’étais africaine, je ne connaissais pas le continent dans toute sa diversité et je pouvais avoir des préjugés », estime Aminata. Afin de former des élites polyglottes, les étudiants du programme Europe Afrique doivent choisir une seconde langue parmi l’arabe, le portugais ou le swahili.
Des enseignements qui s’étoffent
Et l’Afrique à Sciences Po ne se limite pas au programme Europe Afrique. La Paris school of international affairs (Psia) propose une spécialisation appelée « concentration Afrique » qui compte 110 élèves. Un effectif qui en fait de l’Afrique la zone géographique la plus attractive de ce programme, juste derrière le Moyen-Orient. Preuve d’une réelle demande de la part des élèves. « Malheureusement, l’offre de cours n’est pas assez développée », regrette Étienne Smith, chargé de mission Afrique subsaharienne à Sciences Po. Ancien élève, il a néanmoins conscience du chemin parcouru. « Il y a dix ans, le seul cours sur l’Afrique analysait le continent à travers le prisme de la violence politique », croit-il se souvenir. Actuellement, tous programmes confondus, les « africanistes » ont le choix parmi 38 séminaires.
Politique de recrutement
En dix ans, Sciences Po aura également fait des efforts sur sa politique de recrutement d’étudiants d’Afrique subsaharienne. Des Africains l’ont bien sûr fréquenté depuis sa création allant d’Achille Mbembe au moins fréquentable Paul Biya. Mais l’IEP était ces dernières années à la traîne relativement à d’autres grandes écoles comme l’école des Hautes études commerciales (HEC). Des sessions annuelles de recrutement ont ainsi été mises en place à Dakar, Nairobi, Johannesburg et Douala. Depuis 2009, Sciences Po a ainsi triplé son nombre d’étudiants d’Afrique subsaharienne pour atteindre en 2012-2013, un total de 151 élèves africains dans ses rangs sur un total de 9 600 élèves. Et pour cette rentrée, 53 Africains étaient parmi les nouveaux admis. Si aucune statistique n’est disponible sur l’origine sociale, un programme de bourse spécifique est proposé afin de ne pas « attirer uniquement des fils de diplomates », lâche Étienne Smith. Des fondations privées comme Total, L’Oréal et la Fondation McMilan ainsi que des donateurs privés comme Lionel Zinsou et Jean-Michel Laty financent depuis 2011 entre 6 et 10 bourses annuelles de 19 000 euros par étudiant (qui n’exonèrent pas de frais d’inscription d’un montant de 9 800 euros pour les étudiants étrangers inscrits en premier cycle). « Nous identifions également des lycées d’excellence qui ont un recrutement diversifié », précise Étienne Smith. D’autres bourses, moins significatives, permettent de favoriser la venue d’étudiants africains en échange. Car si pour l’année universitaire 2013-2014, 83 élèves de Sciences Po étudient ou réalisent un stage sur le continent, les universités africaines n’ont quant à elles pas forcément les moyens d’envoyer leurs étudiants à Paris.
Côté recherche, la prestigieuse institution a récemment recruté d’éminents chercheurs comme Richard Banegas ainsi que de jeunes spécialistes comme Étienne Smith. En 2013, quatre professeurs du continent comme Yacouba Konaté ou encore Mamadou Diouf ont également été invités. Néanmoins, il semblerait que de nombreux aspirants au doctorat préfèrent des universités comme Columbia, faute d’universitaires capables de suivre leur thèse à Sciences Po. « De plus en plus de doctorants, comme moi, travaillent sur l’Afrique mais dans le cadre d’études de cas. Les thèses réalisées analysent le rôle de l’Afrique dans les relations globales mais peu sont’afrocentrées' », estime Folashadé Soule, doctorante en relations internationales à Sciences Po. Une approche qui se veut plutôt disciplinaire que par aire culturelle. Mais certains remettent volontiers en cause le recrutement de l’école doctorale qu’ils jugent encore trop eurocentré.

///Article N° : 11823

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