Se reconstruire pendant la procédure d’asile en France : le témoignage de Sita (Côte d’Ivoire)

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Demandeuse d’asile en France depuis plus de deux ans, Sita, 43 ans, raconte son parcours depuis son départ de la Côte d’Ivoire. Portrait d’une femme qui s’efforce tant bien que mal de reprendre le contrôle sur sa vie.

« La première fois que je suis passée à l’OFPRA[1], j’ai passé tout mon temps à pleurer », confie Sita dans le petit local du Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrant.e.s (BAAM), une association située dans le 13ème arrondissement de Paris.

Arrivée en France en mai 2019, cette demandeuse d’asile avait fui la Côte d’Ivoire, son pays d’origine, à cause de son orientation sexuelle. « J’avais peur d’être jugée par l’OFPRA à cause de tout ce que j’avais vécu : les injures de mon mari, de mes parents… J’avais honte », nous explique Sita, menacée par ses proches à Abidjan, sa ville d’origine.

Arrivée en France et déconvenues administratives

Un entretien pour le moins compliqué, soldé par un rejet de la demande d’asile de Sita. S’ensuit un (très) long parcours procédural fait de recours et de déconvenues. Rejet par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), en juillet 2020, du recours déposé par Sita contre la décision de l’OFPRA, proclamation d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) au mois d’août, puis nouveau rejet par l’OFPRA de la demande de réexamen du dossier de Sita en mai 2021… Aux traumatismes psychologiques subis en Côte d’Ivoire viennent s’ajouter « le stress » et « les répercussions psychologiques » d’un enlisement procédural de plus de deux ans, en France. « Quand j’ai fui mon pays, c’était pour avoir du soutien ici. Quand tu arrives en France que tu vois que les choses sont compliquées, c’est la dépression », témoigne Sita.

S’ajoutent aussi les mauvaises nouvelles du pays… ainsi que les absences de nouvelles. Depuis son arrivée en France, Sita est sans nouvelles de sa fille, une volonté du père de l’enfant. En décembre dernier, Sita a aussi dû faire face au décès de Patricia, son ancienne compagne, restée en Côte d’Ivoire et tombée malade en prison suite à son arrestation. Un poids énorme pour la demandeuse d’asile, qui doit son billet pour la France au confort relatif de son ancienne activité d’infirmière ainsi qu’à ses économies. Un avantage dont ne bénéficiait pas Patricia : « c’est ce qui me chagrine un peu », confie Sita avec beaucoup de pudeur.

Fin 2019 : rencontre avec l’association BAAM

Une succession de coups durs pour Sita, qui décrit comme salvatrice sa rencontre avec le Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrant.e.s, en septembre 2019. Comme une majorité de demandeurs.euses d’asile, Sita s’était rendue sans préparation particulière à son entretien avec l’OFPRA. Aucune orientation psychologique ou psychiatrique ne lui avait non plus été proposée à son arrivée, pas même dans le Centre d’accueil pour demandeurs.euses d’asile (CADA) où Sita était censée bénéficier d’un suivi administratif et social. C’est seulement au mois de janvier 2020, au détour d’une visite médicale, qu’une médecin avait orienté Sita vers une prise en charge psychologique et psychiatrique, dont elle bénéficie toujours à l’heure actuelle.

Dans ces circonstances, le BAAM – recommandé par l’assistante sociale de Sita – a ainsi été un soutien de poids, tant sur le plan pratique que psychologique : Le Pôle LGBTQI+ de l’association, un espace s’adressant spécifiquement aux demandeurs.euses d’asile lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queers et intersexes, a aidé Sita à se préparer pour son audience à la CNDA. Le BAAM l’a également mise en lien avec des avocats de confiance afin de défendre Sita devant la CNDA et contester son OQTF, au titre de l’aide juridictionnelle. Ce dispositif permet, dans la plupart des cas, d’exempter les demandeurs.euses d’asile des frais liés à la procédure judiciaire, qui sont alors pris en charge par l’État. Dans le cas où la personne n’aurait pas d’avocat, la juridiction associe un.e avocat.e commis d’office, également à la charge de l’État.[2]

Un soutien associatif précieux mais vain sans l’aval des institutions chargées d’accorder – ou non – le statut de réfugié.e aux demandeurs.euses d’asile. Ainsi, la CNDA a rejeté la demande d’asile de Sita malgré les simulations d’audition réalisées avec elle au BAAM. Un sort que connaîtraient 65,6 % des demandeurs.euses d’asile, d’après les chiffres officiels (2020)[3]. À ce jour, Sita court toujours le risque d’une expulsion inopinée, étant toujours dans l’attente de son audience pour contester l’OQTF. « Je me rappelle du jour où j’ai reçu l’OQTF : je voyais ma mort », témoigne-t-elle. Un risque auquel l’enregistrement d’une nouvelle demande d’asile (« réexamen »), n’a pas mis fin. La demande de réexamen de Sita a d’ailleurs été refusée par l’OFPRA, en première instance. Les lettres envoyées par Patricia à Sita et le témoignage de sa psychologue n’auront pas suffi à convaincre de leur relation ; et les convocations reçues par Patricia, avant son décès, au commissariat de police de Toit Rouge, à Abidjan, des risques encourus. L’avis de recherche engagé par la brigade de gendarmerie nationale de Yopougon à l’encontre de Sita n’aura pas non plus fait l’affaire. Reste à Sita un ultime passage devant la CNDA pour espérer convaincre. Elle reste, à ce jour, toujours en attente de sa convocation.

Se reconstruire malgré l’incertitude

Dans quelle mesure une personne peut-elle prouver son orientation sexuelle ? Comment se reconstruire, en France, lorsque la procédure de demande d’asile s’éternise et que son issue est incertaine ? Des questions que soulèvent les cas de Sita et de beaucoup de demandeurs.euses d’asile avant elle.

Des difficultés psychologiques autant que matérielles, de nombreux droits sociaux n’étant accessibles qu’une fois le statut de réfugié.e obtenu : aides financières de type RSA, allocations familiales (CAF), accès à l’emploi… Depuis son arrivée en France, Sita n’a pas le droit de travailler. Jusqu’à l’année dernière, elle subsistait tant bien que mal grâce à son Allocation pour demandeur.euse d’asile (ADA), d’un montant de 6,80 euros par jour. Chanceuse, elle faisait également partie des 65 250 demandeurs.euses d’asiles (deux cinquièmes des demandeurs.euses) à bénéficier d’une place d’hébergement (source : La Cimade)[4]. Malheureusement, Sita a perdu ces droits suite au rejet de sa demande d’asile par la CNDA ; et la procédure de réexamen exclut la possibilité d’en bénéficier de nouveau.

Sans ressources et sans hébergement, Sita se serait retrouvée à la rue sans les efforts, une nouvelle fois, du BAAM : l’association a appuyé la demande de Services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO) de Sita, lui permettant d’être prise en charge par les services d’hébergement d’urgence (115) sur le moyen terme. Une chance hors du commun, les demandeurs.euses d’asile n’étant pas prioritaires pour bénéficier du dispositif. Une solution néanmoins précaire pour Sita, qui doit régulièrement rappeler le 115 pour pouvoir espérer être hébergée à nouveau. « Je change de logement à chaque fois : centres de la Croix-Rouge, hôtels… », explique Sita. « On peut me proposer un hébergement pour trois jours comme pour plusieurs mois ». Une précarité rendant la préparation de sa prochaine audience à la CNDA difficile.

Malgré les difficultés, Sita n’a d’autre choix que de croire en un avenir meilleur. Ce qu’elle espère ? « Se retrouver » et « trouver quelqu’un avec qui faire sa vie », une aspiration difficile à concilier, à l’heure actuelle, avec sa santé psychologique. Bien qu’elle explique « ne pas fréquenter beaucoup d’endroits » en dehors du BAAM, la demandeuse d’asile s’investit régulièrement dans les événements organisés par l’association : marche des fiertés « antiraciste et anticapitaliste » co-organisée par le BAAM en juin dernier, manifestation contre l’interdiction du Bal des migrants par la Préfecture au mois de juillet… Des événements pour lesquels Sita admet avoir été « au premier plan », en tête de cortège et scandant des slogans au mégaphone : « solidarité avec les queers du monde entier », « amour, gloire et papiers »Une manière, pour la demandeuse d’asile, de reprendre un peu du contrôle sur sa vie qui semble bien souvent lui échapper.

« Surmonter sa situation », « reprendre goût à la vie »… des efforts également faits en la mémoire de Patricia : « Elle, elle est partie. C’est à moi de me battre maintenant, même si ma voix est une goutte d’eau dans la mer ».

Mélanie Russeil-Salvan

[1] Office français de protection des réfugiés et apatrides.

[2] Carte des associations européennes accompagnant les demandes d’asile fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre : https://ardhis.org/carte-des-associations-europeennes/

[3] https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Actualites/Communiques/Statistiques-annuelles-en-matiere-d-immigration-d-asile-et-de-nationalite-francaise

[4]https://www.lacimade.org/schemas-regionaux-daccueil-des-demandeurs-dasile-quel-etat-des-lieux/

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