Je suis né huit fois. De Saber Mansouri

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L’auteur de ce roman, Saber Mousouri, est un professeur tunisien d’Histoire de la Grèce antique. Et ce « roman » développe une vision d’ « histoire » de ce professeur en même temps que de la « Tunisie ».

Ce roman est une autofiction, et aussi une saga familiale et nationale ; le tout romancé certes, par quelques épisodes arrivés à des amis, et par une écriture farcie de dialogues, d’apartés, d‘énumérations pleines d’allusions assassines, de descriptions minutieuses de personnages et d’objets, de digressions intempestives, comme des recettes de cuisine, de fabrication d’un chasse-mouches, ou de la psychologie des chèvres.

C’est le premier roman de Saber Mansouri et il s’autorise d’emblée une liberté stupéfiante. Son expression littéraire s’apparentant à celle de Joyce dans son Ulysse ! Sauf que jamais on ne perd le fil de l’Histoire. De son histoire. Qui est en même temps une ethnographie des mœurs de la Tunisie rurale. Dans un bled du Nord exactement si proche de l’Algérie qu’on le surnomme « le Passage », alors que les habitants le nomment « La Montagne Blanche ».

C’est là qu’est né huit fois (car fils espéré après 7 filles !) un petit paysan qui devra faire 4 kilomètres à pied pour aller à l’école. Non qu’il ne se plaigne jamais : les problèmes liés aux chaussures et aux casse-croûtes nous laissant deviner les difficultés quotidiennes d’un enfant, dont le plus grand bonheur est de suivre le troupeau de chèvre. Le dimanche.

Comment Saber aura la chance d’entrer ensuite au lycée et d’obtenir  « le premier bac de la famille » nous est conté toujours sur ce ton souriant et amical. Comment enfin il arrive à l’université de Tunis, et comment et pourquoi les cours d’histoire le déçoivent au point qu’il fera tout pour devenir un vrai « historien total », en poursuivant son doctorat en France… Tout cela n’a en somme rien d’exceptionnel.

Ce « regard inversé » qui a révolutionné ces disciplines et leurs méthodes de Lévi-Strauss à J-P. Vernant, c’est cela que veut acquérir le jeune Saber.

Ce qui l’est davantage, c’est son intention clairement exprimée de faire justement une histoire-ethnologie véridique des Tunisiens (comment ils mangent, comment ils dorment, comment ils font l’amour…) au lieu de celle, déformée et méprisante, tant de fois écrite par les « autres ». Ce « regard inversé » qui a révolutionné ces disciplines et leurs méthodes de Lévi-Strauss à J-P. Vernant, c’est cela que veut acquérir le jeune Saber. Et qu’il pratique aujourd’hui après plusieurs essais scientifiques sur Athènes au 5ème siècle, puis sur l’Islam actuel. En écrivant son premier roman, à quarante ans.

Roman rare ais-je dis, par son intention et par son style. Car c’est d’abord le style qui vous frappe, vous accroche et ne vous lâche plus. Cette façon qu’il a de vous interpeller, de vous poser des questions, comme si vous étiez un de ses personnages, les très nombreux dialogues (et pourtant ce n’est pas encore du théâtre), cette écriture tour à tour enjouée, flâneuse, ou bondissante, nostalgique ou sarcastique, me fait songer à une réflexion de Ph. Sollers : « le roman est une aventure physique et philosophique qui a pour but la plus grande liberté possible » (Studio, p 202).

Quant au travail de l’historien-ethnologue ou sociologue au regard inversé, il nous donne à voir, de l’intérieur, un portrait de cette société arabe et musulmane (le « et », c’est important)  avec une grande précision, une sincérité vraie et sans tabous, et des aspects parfois touchants, parfois burlesques ; comme la description délirante du mariage bourgeois d’un ami proche et typiquement tunisien. Le regard de Saber est à la fois tendre, critique, ironique… Oui, cette façon de faire de l’ethno-sociologie est différente, vivante, et permet une approche plus réaliste d’une société arabe dans sa version tunisienne.

En somme, le professeur Mansouri a tenu les promesses du  jeune Saber. Et nous verrons s’il les confirme dans son second roman publié en 2017.

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