Superficialité ou profondeur de la littérature coloniale portugaise ?

Print Friendly, PDF & Email

L’étude de Francisco Noa intitulée Império, mito e miopie (1) porte comme sous-titre le Mozambique comme invention littéraire. Elle aborde certaines publications fictionnelles et théoriques (politiques, intellectuelles ou religieuses) de Portugais ayant séjourné dans ce pays entre 1926 et 1969 ; ces dates marquant le début et le terme des concours et prix couronnant des textes narratifs, historiques ou monographiques relatifs (2).

A partir de quelle date peut-on parler de littérature coloniale ?
On peut contester ces contours historiques. Pires Larenjeira considère que « la littérature coloniale descend de la littérature des Découvertes et de l’Expansion (incluant la chronique et l’épistolographie d’outre-mer aussi bien que les histoires de naufrage, le récit et la poésie épiques, ou l’éloquence sacrée et profane), de la littérature militaire et de tous les autres types de textes relatifs à la délimitation et à l’exploration des territoires. Elle trouve aussi ses origines dans les divers récits, chroniques, rapports, missives, reportages laissés par des Européens : navigateurs, conquérants, missionnaires, voyageurs, administrateurs, militaires, explorateurs, colons et autres agents étant entrés en contact avec les nations inconnues et ayant été mêlés à l’occupation des territoires » (3). Jean Sévry abonde dans le même sens en définissant ces littératures comme « un champ littéraire qui s’étend du récit d’exploration, des réponses à un questionnaire rempli par un agent de factorie, par des auteurs dont le nom a souvent sombré dans l’oubli le plus complet, à un roman composé par un écrivain dont ses peintures de l’Afrique ont fini par lui valoir gloire et renommée » (4). Si, comme nous le verrons, la caractéristique première de ce type de textes est l’expression de l’ethnocentrisme européen, il est évident que la période 1926-1969 et beaucoup trop restreinte comme domaine de recherche et qu’il faut l’étendre bien en-deça de la première date citée. Et la chose serait parfaitement possible pour le Mozambique qui fit l’objet de plusieurs rapports d’explorations et de missions évangéliques dès le XV° siècle (5).
Mais le parti de F. Noa a aussi sa raison d’être : outre qu’il est plus commode de travailler sur une période restreinte et partant, sur un corpus d’œuvres peu étendu – l’auteur (p 23) examine seulement 18 romans ou récits – la date de 1926 marque la reconnaissance de l’existence matérielle d’une littérature dont la thématique n’est déjà plus spécifiquement portugaise ; même si les héros demeurent des gens de la métropole, ils évoluent dans un autre contexte qu’il s’agit de faire connaître. Et la création de prix littéraires réservés à cette production marque la volonté des autorités d’alors d’assurer la promotion de ce type d’ouvrages. Ce faisant, elle antécéde de peu les transformations qui vont voir le jour quelques années après puisque Salazar avancera le concept de estado novo en 1933 pour fonder son programme politique. Pour ce qui est des colonies, les bases politiques et administratives du système avaient été fixées dans l’Acte colonial de 1930 et seront approfondies lors de la 1° Conférence Coloniale organisée à Lisbonne en juin 1933. La volonté de plier ces territoires aux lois de la métropole y est clairement affirmée, que ce soit en matière d’économie, de religion, d’éducation. Et la littérature qui nous intéresse ici sera, du moins dans sa phase initiale, le prolongement immédiat de la politique officielle. Non seulement elle véhicule l’idéologie du régime mais, parce qu’elle représente un vecteur de sensibilité irremplaçable (surtout à cette époque où aucun autre média ne pouvait rivaliser avec le pouvoir de diffusion de la littérature), elle se fait inévitablement l’alliée de ce dernier. On peut ici rappeler cette remarque de José Osorio de Oliveira datant de 1931: « nos colonies souffrent de l’indifférence de la métropole. Il faut créer une mentalité coloniale et seule la littérature peut le faire. D’où la nécessité des romans ». De fait, le roman colonial – celui dont l’action se déroule en Afrique et qui met en contact des blancs (en l’occurrence des Portugais) et des Noirs (plus précisément des Mozambicains) – accomplira ce programme, du moins dans un premier temps (par la suite, la situation va évoluer, comme nous le verrons ultérieurement).
« Reporter du sensationnel »
Il nous semble légitime de contester le choix de Noa concernant l’acte de naissance de la littérature coloniale car l’intérêt des lecteurs portugais pour les mœurs et coutumes africaines ne coïncide pas avec le début du salazarisme. Ce serait une tâche ardue mais passionnante que de saisir l’impact qu’ont eu les rapports de missions menées principalement en Angola tels celui de Henrique de Carvalho (6) ou les premiers textes fictionnels écrits par des lusophones qui ont pour cadre une colonie (7) sur la formation à la fois idéologique et esthétique des auteurs comme des lecteurs des générations suivantes. Nous n’entrerons pas dans le détail d’une telle recherche. Mais une donnée doit être prise en compte. Entre le début du XX° siècle et les années 40-43 s’est constituée au Portugal une « littérature à vocation ethnographique ». Par cette expression, il faut entendre un ensemble de publications à mi-chemin entre le récit ou le conte traditionnel et le document sur une culture différente de celle de l’auteur ; celui – ci ayant pour finalité d’enregistrer et d’interpréter des scènes jugées représentatives de cette culture. Parmi les tenants de ce courant, on relèvera les noms de Carlos Selvagem, de Joao Teixeira de Vasconcelos, de Gastao de Sousa Dias (il fut le premier à recevoir le prix du concours de Littérature Coloniale en 1926), de Manuel Kopke et de Maria Archer. Les deux derniers cités sont particulièrement éclairants car ils prétendent à une connaissance intime des milieux dont ils parlent ; l’authenticité étant garantie à leurs yeux par le fait qu’ils puisent dans les histoires ou les contes produits oralement par les autochtones. La visée de leurs récits est donc foncièrement ouverture vers l’Autre compris comme échantillon d’une civilisation dont les assises sont à l’évidence étrangères à celles dont est issu l’écrivain de la métropole.
Toutefois une autre intention se fait jour car l’un et l’autre auteur savent qu’ils s’adressent à un public blanc. Les documents oraux auxquels ils se réfèrent pour écrire ont été aménagés – ils ont été « rendus littéraires » comme le dit Kupke – selon les critères esthétiques en vigueur dans la narration fictionnelle de cette époque. Ces critères sont inséparables des choix idéologiques (religieux et politiques) de l’auteur. Ainsi quand Maria Archer décrit certaines scènes de la vie d’un peuple bantou, elle obéit à l’idée déjà admise et généralisée de la supériorité technique et intellectuelle des dirigeants blancs sur leurs employés africains. Ce qui allait être un problème incontournable pour l’ethnographe de métier était considéré alors comme une vérité allant de soi. Il faut ajouter à ces textes à prétention littéraire une multitude d’autres écrits émanant de voyageurs ou de journalistes ; tous passionnés par le continent noir et pressés de faire connaître leurs impressions, tous fervents propagandistes des thèses pro-occidentales en matière de politique étrangère comme le furent Augusto Casimiro avec Naulila (1922) et Africa nostra.(1923), Hipolito Raposo, ou encore Juliao Quintinha avec des « reportages impressionnistes » comme Oiro africano (1929), Terras do sol e da febre (idem), Novela africana (1933).
Par ce mouvement pseudo-ethnographique, le terrain était donc préparé pour accueillir les nombreux récits de littérature coloniale qui allaient faire leur apparition sur le marché éditorial portugais. Si on admet comme le note Roland Barthes, que « de tous les discours savants, l’ethnologique …apparaît comme le plus proche de la fiction » (8), il est manifeste que ces écrits ont constitué un efficace prolégomène à la floraison de romans coloniaux.
Ceux-ci présentent deux caractéristiques majeures a) ils sont jalonnés de nombreuses descriptions du milieu naturel (faune, flore, individus), b) ils mettent en scène volontairement ou non des personnages dont les actions, les jugements, les impressions extériorisent la logique de la politique coloniale et les assises idéologiques sur lesquelles elle repose.
F. Noa développe longuement ces deux points. Il est intéressant de dégager les grandes lignes de son commentaire parce qu’il éclaire les fondements de ce type de littérature, qu’elle soit écrite par des auteurs portugais, anglais ou français même si son livre fait peu de cas des littératures coloniales non lusophones.
Le dépaysement lisible dans ce qu’on peut appeler le moment exotique de cette littérature est une évidence qui n’a pas échappé aux critiques qui furent ses contemporains ; Henrique Cidade enregistrait déjà en 1944 « l’énorme curiosité qui accompagna l’apogée du mouvement expansionniste » (Noa, p 17) (9) ; Mais il faut aller plus loin et déterminer les processus qui la concrétisent au niveau de l’écrit. Un autre critique plus proche de nous, Manuel Ferreira, est un peu plus précis quand il fait remarquer : « La minutie que le narrateur (représentant de cette littérature) met à souligner certains aspects susceptibles de provoquer l’étonnement nous autorise à la considérer comme un reporter du sensationnel » (10). L’expression est fort bien venue. Car le premier souci d’un écrivain s’exprimant dans le registre qui nous concerne, est de choisir les objets dont il sait que la description retiendra l’attention du public et le distinguera de ses congénères. Autant que la brousse et les bêtes qui la peuplent (11), ce sont les natifs (ou des natives) qui seront décrits avec précision et on devine que l’auteur y glissera (à dessein ou non) des éléments de sa psyché personnelle. Les noms de lieux seront méticuleusement enregistrés ; assurant « un ancrage référentiel dans un « espace » vérifiable » (12). On reconnaît ici une pratique ancienne puisque Bernardin de saint Pierre puisa dans les indications topologiques consignées dans son Voyage à l’Ile de France (1773) pour écrire Paul et Virginie. Cette écriture du spectaculaire se retrouve chez des auteurs plus contemporains tels Paul Claudel qui dans Connaissance de l’Est décrit sa rencontre avec Yeddo, ancien nom de Tokyo ou encore Pierre Loti quand il foule le sol d’Istamboul (Aziyadè -1879) ou du Caire (La mort de Philae -1908) ou encore quand il souligne l’omniprésence du nom d’Allah dans Suprêmes visions d’Orient (1921).
Ces descriptions trouvent à la fois leur raison d’être dans la nécessité de « faire vrai », de faire connaître aussi fidèlement que possible le cadre où évoluent les personnages mais aussi dans la volonté de l’auteur de montrer son savoir. Qu’ils proviennent de son expérience sur le terrain ou de ses lectures, l’écrivain a à cœur de montrer qu’il maîtrise parfaitement le sujet traité. Ainsi dans Rien que la terre (1926) Paul Morand énumère longuement les cocktails qu’on offre dans les bars de Shanghai ou d’ailleurs et se fait un plaisir de donner l’origine du terme cocktail. Cette fonction mathésique (13) donne plus d’assise aux éléments de la description retenus pour localiser spatialement l’histoire narrée et se rencontre fréquemment dan les romans coloniaux portugais comme on peut s’en rendre compte dans Omar Ali, de Manuel Rodrigues Junior, où sont longuement relatés les rites funéraires pratiqués par une famille de pêcheurs du Mozambique. La diffusion d’un savoir est ici un trait essentiel car « une des motivations sous-jacente à la littérature coloniale, c’est l’affirmation implicite qu’elle assume une réalité ignorée ou mal connue » (p 91).
L’espace requalifié
Partant de cette recherche qui n’est certes pas nouvelle (14). F. Noa montre que le concept d’espace est un concept majeur pour la compréhension de cette littérature. « La localisation géographique des évènements narrés fonctionne comme un des supports identitaires les plus clairs de cette littérature » écrit-il (p 130). En plaçant la spatialisation du récit au premier plan, il prend ses distances avec des aînés spécialistes de la critique textuelle tels G. Genette ou Bakhtine ou Weinrich, considérant que ces récits opèrent « un déplacement radical des univers diégétiques dominants » (p 111) par rapport à ceux promus par les romans de la métropole. Sa thèse est étayée par des commentaires solides sur trois topiques qui structurent l’espace colonial : la terre, le cabaret, la banlieue de Lourenço Marques. Contrairement à certaines œuvres littéraires où nous avons affaire à un espace inventé pour les besoins de la narration (15), dans les romans coloniaux, l’espace est surdéterminé en tant que lieu référentiel, étant entendu que cela ne lui ôte nullement sa dimension idéologique.
D’une part, les lieux retenus ne sont jamais vierges du point de vue descriptif ; on ne les décrit pas pour eux-mêmes mais pour qu’ils fournissent le cadre d’une réflexion morale sur les personnages. Dans la phase initiale du roman colonial du début du siècle dernier, le colon venu de la métropole est un agriculteur que la pauvreté a poussé à émigrer vers l’Afrique dans l’espoir d’une vie meilleure. Quand il met le pied sur le continent, c’est en travailleur de la terre, ne rechignant pas devant l’effort et entretenant comme le dit Noa, « une relation d’inclination affective » (p 138) avec celle-ci. L’aptitude et le goût au travail agricole le définit en totalité. C’est un caractère entier qui ne se laisse pas corrompre par les tentations de la ville qui pourraient l’inciter à dilapider son argent (le héros de Cacimbo – roman d’Eduardo Paix – arrive dans la capitale mozambicaine mais il prend immédiatement la direction du Zambèze car vivre en ville (ou à proximité) serait préjudiciable pour ses économies. Les textes s’appesantissent sur la qualité comme sur la quantité du labeur réalisé en bonne entente avec les autochtones. De cette façon, l’espace n’est plus une donnée première, exubérante et suscitant une sorte d’éblouissement chez les protagonistes mais le résultat d’une construction de la main humaine (16). On devine que le portrait du colon jouit d’une totale positivité – nous reviendrons plus longuement sur ce point.
Les deux autres topiques signalés plus haut le cabaret et la banlieue – sont plus tardifs sur le plan de la chronologie de la thématique coloniale et font apparaître d’autres traits de la personnalité du colon. L’un comme l’autre relèvent d’un autre espace ; la terre mise en valeur par le savoir-faire et l’ardeur au travail de l’expatrié appartient au domaine rural alors que le cabaret ou la banlieue sont compris dans la sphère urbaine. Remettons à plus tard l’étude des conditions qui ont permis une telle évolution et notons ce à quoi elle aboutit. La première donnée, c’est que la ville concentre un plus grand nombre de colons que le milieu rural, ce qui amène des conflits plus marqués avec les autochtones dont une partie assure des tâches domestiques dans la maison des Blancs. La réalité citadine peut être appréhendée de plusieurs points de vue (économique, démographique, linguistique, religieux…) mais au niveau littéraire c’est le niveau moral qui prime sur tous les autres. Deux termes contradictoires la caractérisent ; la ville est en même temps objet de fascination et de répulsion (p 184). En tant que lieu du vice, elle est le milieu des prostituées, des voleurs voire des criminels et tous les romans populistes des deux derniers siècles ont développé ce thème à satiété ; elle est ce dont il faut s’écarter à tout prix pour éviter de sombrer dans l’immoralité mais simultanément, et parce qu’elle recueille toutes les figures du mal, elle éveille une curiosité insatiable.
Il en va de même avec le cabaret (en français sous la plume de Noa p 185), lieu de beuveries et de transgression de la morale chrétienne puisque c’est là que se font les rencontres avec les femmes de mauvaise vie et que se nouent des liaisons extra-maritales avec des filles « de couleur ». Sociologiquement, le cabaret est cet espace particulier où Blanc et Noir(e) se côtoient, entamant des relations équivoques, lesquelles ne font que révéler au grand jour l’ambiguïté sournoise qui régit les rapports entre ces deux humanités. Pour cette raison, le cabaret est la manifestation vécue par les expatriés portugais de la dissolution de l’idéologie coloniale. S’y révèlent au grand jour les frustrations engendrées par l’exil (volontaire) et la misère psychologique des émigrés comme le montre Noa à partir d’une analyse très fine de Xavier de Lacerda, personnage central de Cacimbo. Autre particularité de ce « lieu emblématique » (p 186), il concentre tous les problèmes posés par le cosmopolitisme urbain puisqu’il suscite la rencontre entre colons et indigènes. Rencontre douloureuse durant laquelle les premiers s’épanchent de leurs « petits tas de misères » (Malraux), mettant en question (et le plus souvent malgré eux) les valeurs ancestrales sur lesquelles reposent leur vie passée comme on peut le lire dans le roman de Fernando Magalhaes 3 x 9 = 21.
La banlieue occupe à peu près la même fonction que le cabaret sur le plan de la critique de l’idéologie coloniale. Située à la périphérie de la ville, elle est occupée par les exclus dont les revenus ne leur permettent pas d’habiter dans la cité. Elle est évidemment habitée par les Noirs mais aussi par les Blancs qui n’ont pas réussi à réaliser leur rêve d’enrichissement et qui exercent de petits métiers peu lucratifs. Vivant dans des conditions matérielles difficiles, leur mode de vie – en particulier leur alimentation – ressemble beaucoup à celui des natifs. Cette promiscuité fait qu’ils adoptent les manières d’être des Africains, qu’ils pratiquent leur langue au moins d’une façon rudimentaire, qu’ils sont peu à peu imprégnés des croyances magiques et du surnaturel qui gouvernent le mental des autochtones et qu’ils se mettent en ménage avec des femmes du continent. Celles-ci occupent d’ailleurs le premier plan dans la thématique des romans dont les personnages évoluent dans la banlieue de Lourenço Marques comme on peut s’en rendre compte par la lecture du roman de Joao Salva-Rey intitulé Ku Femba car selon une très bonne remarque de Noa, « la femme suburbaine est conditionnée par son rapport avec l’homme blanc », lequel la définit par rapport au triptyque de la race, de la langue et du sexe et la considère comme le substitut dévalué de l’épouse ou de la fiancée restée au pays. Le cabaret comme la banlieue sont un espace de prédilection pour qui veut saisir toute l’ambivalence de la présence des colons en terre africaine. Loin de réaliser l’idéal de l’immigration occidentale conçue comme la concrétisation d’une mission intemporelle dévolue aux nations européennes (particulièrement au Portugal) visant à parfaire les gens d’Afrique sur les plans religieux, technique, éducationnel, administratif et à les faire vivre et penser comme des occidentaux, l’immigration a, dans les faits, les résultats inverses puisqu’elle révèle en même temps que la faillite de l’entreprise coloniale au niveau de l’assimilation des autochtones, les chocs traumatiques subis par les migrants au contact d’une autre culture – chocs qui expriment les impasses de la morale luso-chrétienne. Parmi elles, la plus importante est sans doute la négation de l’altérité chez l’Africain et la volonté de le soumettre aux critères occidentaux (dans Tchova tchova de E.Paixao, un patron blanc débaptise par exemple sa bonne prénommée Juca pour l’appeler Zé).
Les dates de parution de ces textes sont importantes. Ce dernier récit a vu le jour en 1975, Cacimbo en 1972 (il devait faire l’objet d’une seconde édition la même année puis deux ans plus tard). Le livre de Magalhaes a été publié en 1959. Quant au roman cité de Salva-Rey il a été mis en librairie en 1973 et a été réédité en 1986. En reprenant la structuration proposée par F. Noa (p 56 sv) il est clair que ces œuvres n’appartiennent pas à la « phase exotique » (des origines à 1940) dont le premier objectif était de transmettre au lecteur l’émotion ressentie par l’auteur devant une nature et des façons de vivre différentes de celles qui lui étaient familières. Elles ne relèvent pas non plus de la phase suivante, phase dite « doctrinaire » qui va des années 40 aux années 50 et qui a pour but de légitimer les positions des représentants de l’État Nouveau en développant une « nouvelle conscience coloniale » et en vantant les qualités des héros portugais mis en scène par cette littérature. Les trois œuvres auxquelles il a été fait référence appartiennent à la dernière période de la production littéraire coloniale, qualifiée de « cosmopolite » mais le terme « critique » conviendrait mieux. Outre des différences sensibles sur le plan thématique (prévalence du milieu urbain sur le rural) et stylistique (introduction du monologue intérieur dans certains textes), une nouvelle réflexion les tenants et les aboutissants de l’idéologie officielle en matière de colonisation se fait jour. Globalement (sans entrer dans le détail d’une analyse pointilleuse) on peut affirmer que cette phase met en scène des personnages plus complexes en ce qu’ils mettent en question les assises même de la politique extérieure portugaise. Les auteurs contournent alors toutes les valeurs promues par les responsables (politiques, religieux ou plus largement intellectuels) et soumettent au lecteur l’envers de l’idéologie officielle en matière de colonisation. Ainsi Agostinho Caramelo décrit les massacres de Moeda au nord du Mozambique intervenus le 16 juin 1960 où nombre de civils africains périrent sous les armes des militaires portugais. E.Paixao passe sous silence les constituants positifs de la personnalité du colon développés par les romanciers coloniaux des précédentes générations pour mettre en avant les aspects négatifs de la vie des migrants portugais en terre africaine (commerce avec les prostituées, usage de la drogue, corruption de fonctionnaires, mépris des autochtones, âpreté au gain, l’argent étant la suprême valeur, déséquilibre psychique engendré par le choc entre les modes de vie européen et africain etc.). Plus généralement, ce sont les Noirs et non plus les colons qui occupent le premier plan de la scène narrative et cela constitue un changement radical qui va être le prélude à la naissance d’une littérature nationale
De nouvelles conditions de production du discours colonial: comment rendre compte de cette évolution ? Noa n’élude pas la question mais n’apporte pas pour autant de réponse claire. Le terrain reste à prospecter et la tâche est ardue car elle fait intervenir plusieurs paramètres hétérogènes les uns aux autres.
On pourrait invoquer le trajet de vie des auteurs énumérés au paragraphe précédent. Ce sont des Portugais d’origine mais qui ont séjourné des années durant au Mozambique pour des raisons professionnelles mais aussi pour quelques-uns d’entre eux, par suite d’un choix idéologique anti-impérialiste. Paixao, fonctionnaire détaché aux chemins de fer mozambicains se rangea toujours du côté des militants engagés dans la lutte armée au grand dam des représentants du gouvernement de la métropole (il avait notamment refusé par la voix du vote la dénomination de « Salazar » au stade construit dans la capitale il était alors président de l’équipe de football où il accueillait des joueurs « de couleur »).du reste, il devait prendre la nationalité mozambicaine après l’indépendance du pays. Le journaliste et historien qu’était Salva-Rey – pseudonyme de Joao Corrêa dos Reis – vécut au Mozambique de janvier 1937 à décembre 75 pour aller s’établir durant les quinze années suivantes à Macau et rejoindre finalement la terre patrie en 2004. C’est donc au terme d’une longue pratique des habitudes de vie des nationaux comme des expatriés qu’ils composent leurs textes ; lesquels sont autant de récits fictionnels que des « récits de vie » portant témoignage sur des expériences vécues dans un cadre spatio-temporel précis. Cependant on ne saurait se contenter de ces indications d’ordre biographique. On dira que le contexte dans lequel se fait l’énonciation romanesque a subi de profonds changements. Mais le terme est en soi trop vague pour apporter quelque éclaircissement. Ordinairement, on entend par là un « ensemble de données non linguistiques qui président à un acte d’énonciation » (17). Parmi elles, certaines relèvent de l’évolution de la politique extérieure portugaise. L’Acte Colonial de 1930 fixait les assises politiques et administratives sur lesquelles devait reposer le système colonial. Sa mise en pratique devait aller de soi selon les autorités de l’époque mais dans les faits il n’en fut rien. La rébellion des populations indigènes dont les modes d’éducation, de justice, de religion étaient mis à mal, s’organisa jusqu’à atteindre le niveau d’une guérilla très organisée. Les Portugais en poste durant une longue période dans les « territoires d’outre-mer » avaient tout loisir de mesurer le fossé qui séparait les attentes de la politique salazariste de la réalité observable sur le terrain. Et ceux qui n’étaient pas fonctionnaires ne se sentaient pas liés par le devoir de réserve. Dans le même temps, les intellectuels africains lusophones faisaient entendre leurs voix dans les publications de la Casa de Imperio à Lisbonne ou dans d’autres organes de presse comme la Sociedade de Estudos da Colonia de Moçambique éditée à Lourenço Marques. Ils furent un creuset essentiel pour l’émergence de ce que Mario Pinto de Andrade a nommé la literatura africana de expressao portuguesa. Ce dernier occupe une place centrale dans le mouvement revendicatif regroupant les œuvres de poètes et prosateurs africains lusophones car dès 1953 il publiait à Lisbonne son Caderno de poesia negra de expressao portuguesa. Cette compilation, la première à faire connaître les affres du colonialisme portugais dan leur expression littéraire, allait être suivie cinq ans plus tard par l’Antologia de poésie negra de expressao portuguesa éditée à Paris puis par les deux volumes de Literatura africana de expressao portuguesa qui virent le jour à Alger en 1967 et en 1968 ; le premier présentant des poèmes, le second étant consacré à la prose. La contestation n’était donc pas le seul fait des romanciers portugais séjournant en Afrique lusophone ; lesquels ont fait cause commune avec leurs homologues africains pour dénoncer les injustices dont étaient victimes les indigènes. Dans le même temps, ces intellectuels, qu’ils soient blancs ou noirs de peau, découvrent qu’ailleurs les mêmes interrogations se font jour et engagent les mêmes choix. À lire les interviews d’auteurs de cette période, on constate qu’ils revendiquent pour la plupart d’entre eux, l’œuvre de Guimaraes Rosa, Jorge Amado (brésiliens), de W.Faulkner et plus généralement tous les tenants du néo-réalisme portugais, mouvement d’obédience marxiste qui dénonce les inégalités sociales et le pouvoir des riches sur les pauvres. Ces références s’imposent quasi naturellement pour ceux qui vivent la réalité de l’Afrique colonisée à cette époque.
Il faut dire que depuis 1921, un « code d’assistance indigène » divisait la population mozambicaine en trois catégories: les Blancs portugais jouissants des mêmes droits que dans leur pays d’origine, les assimilés (les Africains sachant lire et écrire le Portugais et qui ont abandonné leur mode de vie traditionnel ; ils étaient une minorité) et les indigènes qui eux, n’ont aucun droit reconnu. Une opposition qui se concrétise par des manifestations sporadiques se fait jour peu à peu ; elle est appuyée par divers mouvements comme l’Association Africaine du Mozambique et plus tard, le Noyau des Élèves Secondaires du Mozambique. C’est en 1962 que le Front de Libération du Mozambique (FRELIMO) est né sous la direction de Marcelino dos Santos et Eduardo Chivambo Mondlane. Il prône la lutte armée contre le colonialisme et déclenche le combat à partir du 25 septembre 1964. Les protestations des fictionistes occidentaux ou africains étaient donc contemporaines des mouvements revendicatifs observables sur le terrain mozambicain.
Les conditions d’écriture et de publication (puisque certains auteurs ont la possibilité de se faire éditer sur place et non plus seulement en métropole) évoluent ; l’environnement cognitif n’est plus ce qu’il était durant la phase que Noa qualifie d’exotique. Contrairement au romancier des années 20, l’écrivain contemporain des évènements mentionnés ci-dessus est un homme divisé politiquement, moralement, esthétiquement. Son lectorat est à conquérir et n’est plus donné comme c’était le cas durant les décennies précédentes ; il doit opter pour la tradition et écrire comme ses pairs ou bien il se veut délibérément à l’écoute du présent qu’il est en train de vivre au Mozambique, son propos sera de révéler la situation psychologique, sociopolitique voire religieuse des Portugais vivant en Afrique lusophone et de mettre au point des techniques d’écriture fictionnelle adéquates pour parvenir à réaliser ce projet. Les conditions d’émergence de ce nouveau discours littéraire qu’est la littérature coloniale de la période « cosmopolite » sont donc plurielles ; elles mettent en jeu au moins quatre instances de nature différente:
– la situation personnelle de l’auteur: il n’est pas indifférent de savoir que tel écrivain a vécu son enfance au Portugal ou en Afrique, quel était son statut professionnel sur le continent noir, quelle a été sa position vis-à-vis de la politique impérialiste d’outre-mer menée par le régime salazariste, quels étaient le degré et la qualité de ses connaissances concernant la langue et les mœurs des indigènes etc.…
– la situation de communication, externe à la sphère langagière, qui constitue un cadre spatio-temporel relativement stable d’une histoire narrée et qui met en jeu telle ou telle catégorie de lecteurs (de manière générale, ce sont les jeunes lecteurs qui se montraient réceptifs à l’esprit subversif de ces écrits alors que les lecteurs d’âge mûr acceptaient mal le questionnement sur les institutions véhiculé par les protagonistes). Font partie de cette strate les conditions éditoriales auxquelles sont soumis les auteurs et ici, le problème de la censure exercée par la police gouvernementale ou celui de l’autocensure (dévoilée par l’auteur lui-même après la parution de son livre) va jouer à plein. De même l’accueil de la critique peut influer sur la réception de l’œuvre par les lecteurs ; lesquels peuvent s’en détourner ou la juger négativement parce qu’ils ont pris connaissance auparavant de l’avis de tel ou tel critique. Une pleine compréhension du texte nécessite la prise en compte de tels facteurs.
– la situation d’énonciation qui touche à la mise en discours elle-même et qui permet d’identifier tel personnage comme indigène, colon, fonctionnaire etc. ou encore d’évaluer la pertinence critique de cette remarque consignée dans Calanga de Manuel Rodrigues Junior selon laquelle les catéchèses africains formés par les missionnaires chrétiens ne comprennent pas vraiment le contenu et la portée de leurs propos quand ils essaient de transmettre leur foi et qu’ils hésitent à choisir leur camp lorsqu’ils sont confrontés à un double discours: celui des frères catholiques et celui des pasteurs protestants, abandonnant cette formation importée et revenant tout naturellement à des pratiques religieuses ancestrales. La date de parution du roman -1955- est importante. À cette époque, pareille contestation de l’action évangélique (action intégrée au programme de la colonisation menée en Afrique par les autorités portugaises) était peu commune ; en tout cas elle n’était validée par aucun auteur reconnu de ce temps.
– la situation de discours qui renvoient « aux données de savoir qui circulent interdiscursivement et qui surdéterminent les sujets de l’échange verbal » (18). Sans entrer dans les (multiples) controverses auxquelles la notion d’interdiscours a donné lieu, disons simplement que le texte littéraire entretient des relations multiformes avec d’autres discours, qu’ils soient littéraires ou autres (politiques, religieux, moraux etc.) émis antérieurement. Concrètement cela autorise à penser que les romanciers portugais coloniaux de la seconde moitié du siècle dernier ont adopté les modes d’expression véhiculant des jugements, des manières d’être, de voir, livrés dans des discours qui ne sont pas les leurs mais avec lesquels ils se découvrent en phase directe. Ainsi chez les romanciers des milieux urbains, la référence à leurs confrères adeptes du courant néoréaliste (F.Namora. J.Cardoso Pires, M.Torga) est patente : tous font le procès de la ville en tant que lieu du vice, de la duplicité intérieure, du désenchantement, des amours ratées et clandestines, des amitiés taries, du règne sans partage de l’argent. Et cette opération s’effectue dans des termes semblables ou des expressions sémantiquement très voisines chez les uns et les autres.
Par ailleurs, on constate que chez les romanciers de la dernière génération (Eduardo Paixao, Guilherme de Melo) qui sont pourtant très critiques vis-à-vis de l’idéologie impérialiste des décennies précédentes, des pans entiers de cette idéologie subsistent et sont même reconfigurés. (cf Cassimbo in Noa p 224). Chez le premier cité, le personnage central de Cassimbo excède le présent vécu pour entrevoir un avenir à la dimension de ses attentes, lesquelles véhiculent l’idée d’un progrès économique faisant bon ménage avec l’esprit de fraternité entre les races blanche et noire : « il voulait voir de hautes cheminées lancées dans les airs, la fumée noire des grands complexes industriels…Il voulait dans les plaines immenses de grands troupeaux de têtes de bétail, l’industrialisation de leur viande, du lait et de leurs dérivés ». Par un curieux renversement de perspective, on assiste ici à la restauration du mythe de l’âge d’or impliquant la pleine satisfaction des besoins physiologiques par la suffisance des produits destinés à les satisfaire ainsi que leur meilleure répartition possible. La portugalité pluri-raciale qui est au cœur du discours colonialiste se voit avalisée – « Il nous reste à intensifier la seule doctrine pour laquelle tous les peuples luttent: l’amour fraternel, la compréhension, le respect pour la dignité de la personne humaine indépendamment de sa race, la liberté de chacun de pouvoir donner libre cours à sa pensée » – tout comme l’idée selon laquelle l’action menée par le colon portugais en Afrique le dépasse mais s’insère néanmoins dans la droite ligne de l’idéologie officielle (elle ne peut qu’avoir une incidence heureuse sur la destinée du pays et la personnalité des indigènes qui participent à cette action).
On voit la complexité des problèmes posés par la littérature coloniale qui, après avoir pleinement adopté l’idéologie gouvernementale, prend ses distances avec elle tout en en maintenant des pans entiers. En mettant en parallèle telle ou telle page de roman avec des travaux ethnographiques menés par des chercheurs portugais et des discours politiques ou journalistiques de la période 1930-40, F. Noa « identifie chez les écrivains portugais de l’époque les lignes de force d’une intertextualité traversée par une idéologie assumée emphatiquement en consonance manifeste avec le régime » (op. cit. p. 254) ; mais il néglige la force de certaines d’entre elles qui sont en quelque sorte transhistoriques. Si les faits vécus démentent massivement les perspectives et les attentes de la politique coloniale portugaise, il n’empêche que certaines idées maîtresses défendues par ses représentants ou ses défenseurs (tels le brésilien Gilberto Freire) gardent le même pouvoir de conviction.
En 1963 paraît Raizes de Odio (Racines de la haine) de Guilherme de Melo. Il met en scène deux adolescents Joao Tembe, mozambicain issu d’une famille pauvre et Antonio Manuel, fils d’un haut fonctionnaire portugais. Leurs personnalités s’opposent frontalement devant la situation réservée aux autochtones, chacun prenant conscience des contradictions internes de la société où ils évoluent. On voit par là qu’il est tout aussi bien possible de dénoncer la discrimination raciale imposée par le colon ou l’action des militaires de la métropole et prôner en même temps la visée d’une civilisation lusitanienne dans laquelle Blancs et Noirs penseraient et œuvreraient dans une direction commune. Noa montre alors la fécondité euristique de la notion d’intertextualité en l’appliquant au corpus qu’il s’est donné mais il nous semble nécessaire de rectifier son commentaire en certains points. R.Barthes, qu’il cite fréquemment, écrivait en 1973 : « Tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables » (19). Depuis l’application de cette notion à des textes émanant d’horizons différents (historique, politique, publicitaire, épistolaire etc.), les chercheurs ont été amenés à mettre en avant la présence de formules dominantes ; lesquelles « condensent en (elles) une masse considérable de discours, auxquels elles servent d’équivalents sémantiques » (20). En règle générale, tous les termes ou expressions gravitant autour des notions de panlusitanisme, de mission civilisatrice de la nation portugaise, et plus communément tous ceux qui valorisent l’expansionnisme portugais interfèrent avec d’autres, opposés sur le plan de la signification et qui mettent en exergue des énoncés de sens opposé. Il existe ainsi de formations discursives concurrentes intriquées les unes dans les autres et tout l’art de Guilherme de Melo consistera à les faire se heurter pour montrer les impasses de la société coloniale au Mozambique. Alors que les premiers romanciers coloniaux développaient une vision cohérente et rendue optimiste par l’univocité des discours défendant l’action du gouvernement de Lisbonne, ceux des années soixante et au-delà s’attachent à prendre le contre-pied de cette posture en agençant la narration de leur fiction de telle sorte qu’elle fasse ressortir les clivages des rapports sociaux et affectifs entre gens de couleurs de peau différentes. D’où l’emploi de la polyphonie de certains d’entre eux ou l’auteur fait entendre des voix (des opinons) divergentes par le biais des protagonistes dont il raconte l’histoire.
Questions de méthode
Pour traiter une telle évolution, Noa adopte d’abord le point de vue comparatiste puis se dirige vers une perspective plus formelle. Dans un premier temps, il aborde les œuvres qu’il a sélectionnées en les interrogeant sur la représentation de l’espace et du temps qu’elles proposent. Il aboutit à une série d’oppositions binaires : colon / autochtone ; épouse (ou fiancée) portugaise / maîtresse africaine ; milieu rural / milieu urbain ; personnalité volontariste du colon / personnalité défaitiste voire nihiliste etc. et prend soin de marquer l’évolution dans le temps des relations entre les deux éléments de ces couples notionnels. D’une génération à l’autre, la thématique comme l’idéologie qui la sous-tend se modifie. En passant de la brousse à la ville (plus précisément à la ville et à sa banlieue), le romancier prend ses distances avec la propagande du régime ; il brosse un portrait en négatif du colon, accentuant ses frustrations, sa petitesse morale, sa cupidité, sa suffisance, son mépris total pour la culture des indigènes et soulignant dans la foulée la destruction qui s’en suit au niveau de sa psyché.
À cette déchirure correspond une nouvelle technique scripturale. À un temps linéaire de la narration fait suite un temps fragmenté, incohérent, aveugle, dans lequel les personnages se cherchent sans pouvoir coïncider avec eux-mêmes. Alors que la narration du roman colonial exotique obéit à une progression chronologique, celle qui lui succède évolue dans plusieurs directions antagonistes. La première montre l’omniscience du narrateur (21) et manifeste « une vision totalitaire des faits » selon l’expression de Noa, la seconde brise la linéarité du récit pour mettre à jour le désastre psycho – social engendré par les contradictions de la vie du colon. Parce qu’il ne peut surmonter les limites de la morale chrétienne qui lui a été enseignée, il se débat dans des problèmes insolubles qui le submergent (vie amoureuse faussée du fait de l’absence de l’épouse ou de la fiancée restée en métropole ; naissance d’enfants illégitimes, problème du métissage ; sentiment de suspicion vis-à-vis des valeurs religieuses et de l’idéologie politique officielle ; parfois usage de stupéfiants ; mise en question du rôle de l’armée, du système éducatif et de l’administration issus de la métropole etc.…). Le temps vécu est ici facteur de destruction de la personnalité car les personnages doivent assumer plusieurs rôles sociaux selon qu’ils sont en rapport avec leurs employés indigènes, leurs collègues expatriés, leurs maîtresses, les représentants de l’État, leur progéniture etc. et qui sont en contradiction les uns avec les autres. La focalisation portera sur l’éclatement de la personnalité des personnages et la manière dont ils reçoivent les discours légitimant l’action des Portugais en Afrique ; annonçant ainsi certaines œuvres plus contemporaines d’Antonio Lobo Antunes. On assiste alors à ce que Foucault nommerait un événement c’est-à-dire à l’irruption d’une singularité historique, fruit « d’une cristallisation de déterminations historiques complexes » (22). Nous avons ici une brisure radicale de l’idéologie officielle – M. Fernando Magalhaes fut incarcéré à la suite de la publication de sa chronique 3 x 9 = 21 en 1959 – et il aurait d’un grand intérêt de réfléchir sur la langue et l’écriture des romans de la phase « cosmopolite » par opposition à celles des romans des générations précédentes. Il est dommage que Noa élude la question des contacts entre portugais et langues locales pratiquées par les indigènes (le ronga) ; en particulier, le roman de Joao Salva-Rey Ku Femba (1973) se prêterait à un commentaire plus fouillé que celui qu’il propose en pages 209-210 de son essai en ce qui concerne l’appropriation des emprunts du ronga par le protagoniste, lequel maîtrise parfaitement les africanismes introduits dans la langue de Camoes par les autochtones et sait en quelles circonstances s’en servir. Quand il s’adresse à sa maîtresse. Il y a là une « compétence communicative » conjuguant les normes grammaticales et la situation de communication ambiante qui n’a guère été exploitée par les premiers romanciers coloniaux. L’appropriation par le colon des manières de parler locales n’est pas sans conséquences sur la façon dont il se conçoit. À ce stade, il n’y a pas simplement le Blanc face au Noir ; l’un comme l’autre ne sont pas isolés, identiques à eux-mêmes et contradictoires l’un par rapport à l’autre. L’idiome pratiqué par le Mozambicain ne vient pas investir celui de l’expatrié de l’extérieur. Il le constitue comme être parlant, lequel incorpore des éléments pré-construits étrangers à sa langue d’origine ; en se les appropriant, il leur donne une nouvelle force sémantique et ne peut que constater ses propres contradictions ; l’individualisation qui le fait se concevoir comme unique et supérieur aux colonisés étant alors un processus contradictoire dans son essence même.
Relire la littérature coloniale
c’est en cela que les romans de la période postérieure à 1950 représentent une « rupture événementielle » au sens où l’entend M. Foucault. Ils écrivent sur le mode de la fiction une expérience « c’est-à-dire quelque chose dont on sort soi-même transformé » (23) – celle des Portugais vivant en Afrique et chez lesquels le contact avec les autochtones amène
une mise en question de l’idéologie et de la propagande officielles, avec tout ce que cela entraîne de perturbations au sens psychologique du terme.
Arrêtons-nous sur cet état de fait pour en évaluer les conséquences:
a) Il importe peu de connaître les motivations qui ont poussé tel ou tel auteur à produire ce discours ; l’important est de saisir les enjeux d’une pareille pratique. Le plus important est qu’elle modifie les conditions institutionnelles de l’énonciation romanesque. Durant longtemps, on a dissocié les techniques d’écriture du roman du réseau éditorial qui lui permet d’approcher et / ou de créer un lectorat, l’effort de compréhension portant exclusivement sur les questions touchant la constitution du récit. Cependant les recherches les plus récentes relient « les opérations par lesquels le discours développe ses contenus et le mode d’organisation que le discours tout à la fois présuppose et structure » (24). Il y aurait lieu de disposer d’une étude sur le milieu éditorial qui a vu la naissance, l’apothéose et la fin de la littérature coloniale. Lorsqu’un auteur écrit, il sait à quel éditeur il va présenter son manuscrit ; ce choix n’est pas innocent et n’est jamais de l’ordre de la circonstance contingente, il intervient au contraire dans la fabrication même de son discours en tant qu’il incite celui-là à développer certains thèmes, à respecter certaines caractéristiques stylistiques, à se référer à certains romanciers considérés comme « modèles » etc. Et si d’aventure le manuscrit est refusé, c’est qu’il se heurte à des règles dont la pérennité à valeur de lois immuables. En se positionnant contre un certain discours littéraire, en faisant intervenir des termes ou expressions provenant de langues africaines, en privilégiant un registre de langue ignoré ou écarté par les écrivains coloniaux antérieurs, en élisant un cadre spatial où évoluent les personnages qui n’est pas celui choisi par les auteurs reconnus, en cédant les droits d’édition à telle ou telle maison d’édition, les écrivains de la période « cosmopolite » (du moins ceux qui sont en lutte ouverte contre l’idéologie coloniale) modifient ce genre de discours historiquement déterminé qu’est le roman et en conséquence, les canons esthétiques permettant de porter un jugement de valeur sur un texte fictionnel. Ces modifications ne vont pas sans problèmes pour l’auteur qui rencontre fréquemment de grandes difficultés pour se faire éditer. Lorsque son texte voit le jour en librairie, cela signifie que l’auteur a été reconnu par l’autorité chargée d’apprécier « la valeur » d’un manuscrit comme digne de représenter la Littérature (25). Le public potentiel pour ce type d’écrit dont l’existence est soupçonnée par l’auteur comme par l’éditeur, peut alors devenir une réalité chiffrable s’il accepte cette énonciation. Un tel cheminement n’est possible que par l’apparition d’une « aire de communication spécifique » (26) car au moment où l’œuvre émerge sur le marché, un lectorat est déjà en attente de cette espèce de littérature. Ce dernier n’est plus celui des années d’avant-guerre ; il est constitué par des jeunes gens dont l’âge les rend aptes à s’expatrier volontairement ou à être enrôlés dans l’armée pour aller combattre en Afrique. Si bien que cette nouvelle littérature n’est plus une forme bourgeoise ou aristocratique de divertissement mais une forme de militantisme servant à renforcer des intuitions anti-coloniales. Elle contribue à dévaluer les œuvres de la période antérieure aux années 50 qui jusqu’alors faisaient autorité pour présenter un regard extrêmement critique sur la vie et la personnalité des colons portugais au moyen d’un discours inédit. Et on peut dire que le livre crée son public en même temps qu’il bénéficie de son assise déjà existante. Lisant Guilherme de Melo ou Salva-Rey, le lecteur portugais acquis aux voix opposées à la politique étrangère du gouvernement, fait sienne les idées véhiculées par ces auteurs et s’intègre à la communauté imaginaire qui n’existe que dans son rapport à ce type romanesque. Selon la formule de Benveniste, le roman colonial postérieur aux années 50 « est événement parce qu’il crée l’évènement » (27). Il est une forme d’action possible sur la politique étrangère du Portugal dans le temps où il se fait connaître en développant sa mise en cause selon les moyens qui lui sont propres (l’écriture fictionnelle). Ce faisant, il contribue à juguler l’avancée de l’idéologie officielle et sa mainmise sur l’appréciation du phénomène colonial en métropole.
b) Cette subversion des messages pro-coloniaux qui leur dénie toute autorité mériterait une étude très serrée et il est regrettable que Noa ne l’aborde que par la bande (soit dans l’ultime chapitre de son livre) et qu’il préfère à l’analyse du discours une analyse textuelle menée à partir des travaux de Genette et de Todorov. Néanmoins
il met à jour un autre type de subversion, celui du sujet. Se situant non plus sur le plan discursif mais psychique, il insiste sur l’évolution du regard porté sur le colon. On passe ainsi d’une personnalité monolithique, porteuse des valeurs civilisationnelles les plus hautes et dénuée de tout esprit critique, tant vis-à-vis de lui-même que de l’idéologie ambiante, à un moi divisé à la suite d’un contact prolongé avec l’étranger qu’on prétend assimiler. Le roman colonial suit un parcours identique à celui de l’anthropologie, laquelle s’est vu contrainte d’abandonner ses belles certitudes pour adapter une vision moins sereine. On pourrait sans doute faire un distinguo entre roman exotique et roman colonial ; le premier mettant en scène la supériorité de l’homme blanc au travers d’une description minutieuse du milieu naturel, minimisant et falsifiant les relations conflictuelles avec la population locale ; le second découvrant les aspirations et les souffrances physiques des autochtones en même temps que celles des colons qui, eux, s’insurgent contre les idées reçues en matière de colonisation. Noa revient avec raison sur l’importance des stéréotypes culturels. Il montre très bien comment les images figées du Noir bestial et instinctif, privé de la « vraie » religion et de tout pouvoir réflexif et de la femme africaine, lascive par nature, médiatisent fortement le rapport de l’homme blanc au réel et constituent des représentations collectives conventionnelles que l’écrivain issu de la métropole ne peut guère éviter. Et tout le travail du romancier colonial consiste à établir un mode de communication original avec ses lecteurs ; celui-ci étant basé sur la reprise et la transformation de ces éléments pré construits communs à l’auteur comme à son lectorat et ce, dans le but de dénoncer les a priori peuplant l’opinion commune en matière de colonisation. « La littérature coloniale interagit avec l’Histoire qui l’encadre » note laconiquement Noa.(p 29).
c) Un autre point sur lequel nous voudrions nous arrêter parce que lui aussi « fait l’évènement » est d’ordre philosophique. Les premiers romans coloniaux ont fait de la recherche de la richesse matérielle le but suprême de la vie humaine, comme on le voit avec Francisco da Marta, le personnage central du roman de Correia de Matos, Terra Conquistada.(1946) ; la valorisation du travail étant garant d’une vie morale au-dessus de tout soupçon. Son désir de prospérer matériellement l’incite à donner le meilleur de lui-même et conséquemment, à accomplir la mission qui lui est impartie par le programme gouvernemental concernant les colonies. Le statut éthique de l’individu est donc fondé sur le travail ainsi que sur la compétence et la volonté que requiert ce dernier. Cela implique qu’il se construit dans la relation à l’objet (celui-ci étant compris dans sa plus grande extension) et non dans ses rapports aux autres. Sa force de travail, l’intelligence dont il fait preuve dans la solution de problèmes techniques et dans la production de biens matériels étant censés le définir en totalité. Dans cet ordre d’idées, les relations qu’il tisse avec son entourage ne font guère problème ; elles découlent naturellement de sa capacité à produire de la richesse.
Toutefois les choses ne sont pas si simples. Comme l’écrit F. Flahaut, « les sociétés humaines ne se développent pas sur la base d’une seule logique (celle de la production et de la circulation des commodités matérielles) mais de deux, la seconde concernant le soutien et l’entretien de l’existence psychique des personnes » (28). Cela implique qu’on ne saurait réduire l’individu à sa capacité de produire des biens consommables et dotés d’une valeur d’échange chiffrable financièrement ; il est impératif de prendre en compte sa personnalité, de ne pas détruire les repères sur lesquels repose l’identité de soi, de ne pas bafouer les institutions qui lui donnent une place et un statut univoque, de respecter les manières d’agir, les manières d’être communes au groupe dont il fait partie. Ce sont là autant de conditions qui doivent être mises en pratique pour qu’un individu puisse se concevoir comme membre à part entière d’une société et construire le sentiment de soi (se penser soi-même) en pleine harmonie avec les autres. Or toute cette infrastructure culturelle est mise à mal par la colonisation. Et les romans coloniaux (surtout les plus anciens) se font largement l’écho de cette déstructuration en tournant en dérision les comportements les plus emblématiques des indigènes. Ainsi dans O Branco da Motase (1952) de Manuel Rodrigues Junior, la danse des populations vivant en milieu rural est décrite comme un comportement malsain voire hystérique où s’exhibent leur sexualité à fleur de peau et leur penchant naturel à la lascivité, elle est perçue par l’observateur européen comme signe avant-coureur de relations charnelles effrénées. « Les danseurs se dressent encore comme s’ils étaient devenus fous…Ils lancent la tête en arrière, les yeux demi-fermés (autour du foyer)… comme s’ils participaient à un sabbat démoniaque » (29). Le batouque, les chants de travail sont décrits sur le mode ironique mais pour ceux qui les pratiquent, ils véhiculent des messages destinés à un encouragement mutuel en même temps qu’un esprit de résistance vis-à-vis du contremaître ou du patron. Cette manière d’être ancestrale, pourvue d’une dimension identitaire à partir du moment où chaque intervenant y occupe une place déterminée par son rôle au sein du groupe, se voit transformée en un « cliché exotique » selon l’heureuse expression de Noa (p 183). En règle générale, les comportements les plus typiques des autochtones sont dévalués sous le regard des colons. L’activité du griot contant la généalogie d’une famille prestigieuse ou la réunion des villageois pour entendre des contes, des devinettes (et participer à leur élaboration), tout cela est perçu comme une activité purement ludique par le blanc émigré en brousse (et on sait que ces conduites collectives ont été suspectes aux yeux des missionnaires catholiques ; ils ont tenté de les interdire ou du moins de les limiter). Aujourd’hui on sait qu’elles constituent un milieu de communication entre générations par lequel les vieux transmettent les valeurs communautaires aux plus jeunes.
De ce point de vue, le roman colonial, au fil de son histoire, écrit sa propre autocritique. En faisant un portrait en négatif du colon, il rectifie sa production précédente ; non seulement il montre au grand jour le soubassement psychique de son comportement vis-à-vis de ses employés africains (Dans Tchova tchova de E. Paixao, le patron, originaire d’une famille pauvre d’Alenteijo, se venge de ses humiliations passées en exerçant un pouvoir tyrannique sur ses employés africains), révisant ainsi une description idyllique (fausse) de l’émigré portugais en terre africaine, mais il défait la conception multiséculaire selon laquelle la base ultime des relations interhumaines est faite de la production et de l’échange de biens matériels. Contournant l’idée que le matériel est le socle sur lequel s’échafaudent les liens entre individus, il met en lumière la nécessité absolue d’être reconnu en tant que personne par son entourage. Derrière la dévalorisation systématique du travail de l’Africain cultivateur ou employé à la ville, derrière les vexations quotidiennes subies par le domestique ou la maîtresse, la parodie de la langue locale ou le mépris affiché des pratiques de divination, c’est l’ensemble des représentations, des institutions traditionnelles, des manières de faire, de sentir, de réagir conformes à l’éthique de la société des gens du lieu qui est détruit. Il se crée un déphasage très profond entre l’être et le milieu humain. Le roman colonial de la dernière phase montre excellemment que ce ne sont pas uniquement les richesses naturelles du continent qui ont été spoliées, ce sont aussi les cultures humaines qui ont subi un désastre car « l’être même de tout individu…ne peut se produire et s’entretenir que dans et par un réseau d’interdépendances sociales où circulent différents types de biens, marchands et non marchands » (30). En cela, cette littérature ouvrait le chemin aux ethnologues qui allaient faire l’histoire et la théorie du pillage du Tiers -Monde.
d) Compte tenu de ces éléments (qui mériteraient d’autres développements), peut-on attribuer une valeur positive à la littérature coloniale lusophone ? Sartre répond fermement par la négative : « Je demande que quelqu’un me cite un bon roman, pour unique soit-il, dont le propos serait de servir l’oppression, ou d’écrire contre les Juifs, les Noirs ou les peuples colonisés » (cité par Noa, op. cit. p. 31) Ce jugement se fonde évidemment sur une assise humaniste caractéristique de l’engagement du philosophe (cf son essai L’existentialisme est un humanisme (1946)) et pour laquelle l’individu (« l’homme ») dans son intégralité physique, morale et intellectuelle est la valeur indépassable en matière d’éthique. Il est clair que si on adopte le point de vue sartrien, on ne peut que dénier toute valeur à une littérature au service d’une idéologie ouvertement déshumanisante envers les autochtones, focalisée sur le paysage et les aspects les plus superficiels de la vie africaine, et ce afin de satisfaire la soif d’exotisme et de sensations fortes du public lettré de la métropole. Pareil jugement s’applique de plein droit à ce que nous avons appelé « la littérature exotique » mais doit être plus nuancé en ce qui concerne la production littéraire coloniale de la dernière période.
D’autres arguments ont été présentés pour retirer toute qualité (et par conséquence tout intérêt) à ces romans ; Fatima Mendonça (mozambicaine) n’y voit que « des productions pseudo-culturelles nées de l’aberrante situation coloniale » (op. cit. p. 44) et Inocêncio Mata (originaire de Sao Tomé – Principe), laquelle décèle dans cette littérature « l’absence d’une dimension littéraire très importante : la capacité de penser le texte en tant que tel (a pensatividade textual) (vs l’impact poétique) » (cité par Noa op cit p 44). La première nommée n’accorde aucun crédit aux descriptions touchant les moeurs, les habitudes de vie sociale, sexuelle, religieuse des natifs et n’y voit que la trace d’un regard eurocentrique mettant en avant le côté étrange voire saugrenu de certaines pratiques indigènes, développant de manière outrancière ce qui a trait à la couleur locale.
Cependant tous les critiques ne partagent pas cet avis. Ainsi Inocência Mata réévalue positivement certains romans coloniaux comme A estufa (1964) de Luis Cajao, Roça (1960) et Historia da roça (1970) de Fernando Reis dont les personnages évoluent sur l’archipel de S. Tome – Principe, assurant que les auteurs avaient acquis une réelle maîtrise de la culture de ces îles.
Elle envisage également la littérature coloniale non plus dans une perspective thématique mais d’un point de vue textuel. Elle met en doute ses qualités d’écriture. Son jugement demanderait à être plus largement étayé ; cependant on peut avancer la thèse suivante : sur le plan stylistique, l’écrit fictionnel colonial se caractérise par le recours fréquent à des clichés qui sont autant de « séquences verbales figées par l’usage » (Riffaterre). L’examen des champs lexicaux organisés sur des termes pivots du roman colonial (la femme africaine, la danse, la brousse, la chasse…) montrerait que quels que soient les auteurs, ce sont les mêmes tournures, les mêmes figures qui décrivent ces pans de réalité. Tout se passe comme si, dans un souci de satisfaire les attentes d’un lectorat friand d’insolite, l’écrivain puisait dans un microvocabulaire préétabli compris immédiatement des lecteurs, ce qui le dispensait du même coup de rechercher une expression plus personnelle. Un tel figement dans l’ordre de la langue apparaît aujourd’hui préjudiciable à la création ; celle-ci étant comprise comme réalisation unique à partir de lois qu’elle se donne à elle-même et non à partir de principes qui lui sont extérieurs et qui relèvent du genre littéraire adopté. Cela n’implique nullement que cette rhétorique soit sans effet sur certains lecteurs (31) ; toutefois si tel est le cas, cela montre que 1) l’appareil rhétorique supplante le caractère erroné et suranné des stéréotypes touchant la culture africaine et que 2) la littérature coloniale n’a cessé d’être dangereuse vu les stéréotypes avilissant pour les autochtones qu’elle charrie.
En fin de compte, que faire de cette littérature ? Pour surannée qu’elle puisse paraître, elle nous interpelle à plus d’un titre. Même si les faits comme les protagonistes qui la composent nous sont étrangers et ne participent plus frontalement à notre présent depuis plusieurs décennies, « ils subsistent et exercent dans cette subsistance même à l’intérieur de l’histoire, un certain nombre de fonctions manifestes ou secrètes ». Nous terminerons ce travail en essayant d’expérimenter cette remarque de M. Foucault (32).
Qu’on le reconnaisse ou non, cette production fait partie des lettres portugaises. À ce titre, doit-elle entrer dans les anthologies ou les manuels d’enseignement de la littérature ? Beaucoup répondent par la négative, considérant qu’elle représente « la part maudite » de la littérature : « il est tout à fait vain et irréaliste, vu la désaffection dont souffre la lecture chez les jeunes, de proposer des textes de littérature coloniale portugaise aux responsables des programmes et des manuels de l’enseignement portugais, à moins qu’on aspire à récupérer la pensée coloniale à travers ce mode, discret mais efficace, d’intervention idéologique » écrit Pires Laranjeira (33) et nous souscrivons pleinement à ce point de vue. Cependant une relecture de ces romans s’avérera positive pour peu que le lecteur dispose d’un appareil critique lui permettant de saisir les partis pris idéologiques qu’ils véhiculent et de prendre de la distance vis-à-vis des jugements explicites ou non concernant le vivre et le penser africains. Si le dit lecteur possède les ancrages sociohistoriques adéquats, il saura tirer profit de cette prose dans laquelle il puisera de précieuses informations sur le métissage, les rapports que les colons entretiennent avec famille et amis de la métropole, les phénomènes d’acculturation dont ces derniers sont l’objet ou encore sur la manière dont ils reçoivent la propagande officielle en matière de colonisation.
La littérature coloniale se révèle également intéressante pour d’autres raisons, qui touchent non plus à l’histoire des mœurs et des mentalités mais aux relations entre pouvoir politique et production littéraire. Nous avons vu qu’au fil du temps, elle a évolué de l’adhésion inconditionnelle à une mise en question progressive des finalités de la politique coloniale. La production romanesque ici traitée offre ainsi un excellent terrain de recherche pour approfondir la nature de ces relations et repenser certaines notions basiques en sociologie de la.littérature, telles celles de vision du monde et de cohésion maximale d’une œuvre que Lukàcs et Goldmann avaient développées en leur temps et qui sont aujourd’hui reconfigurées dans la perspective de l’analyse du discours. Elle peut être aussi appréhendée dans une visée structurale et donner lieu à des investigations sur le statut des personnages, les techniques narratives, l’intrigue romanesque, le traitement de l’espace et du temps dans la fiction etc.…Enfin, sa lecture réveille immanquablement la nostalgie d’une nature vierge, de noms de lieux qui attisent l’imagination et qui débouchent sur un sentiment déceptif. On refait alors le parcours de la rêverie effectuée par Roland Barthes sur Aziyadé, titre d’un roman de Pierre Loti: « Dans le nom d’Aziyadé, je lis et j’entends ceci : tout d’abord la disparition progressive (on dirait le bouquet d’un feu d’artifice) des trois voyelles les plus claires de notre alphabet (l’ouverture des voyelles : celle des lèvres, celle des sens) ; la caresse du Z, le mouillement sensuel, grassouillet du yod, tout ce train sonore glissant et s’étalant, subtil et plantureux ; puis une constellation d’îles, d’étoiles, de peuples, l’Asie, la Géorgie, la Grèce ; puis encore, tout une littérature: Hugo qui dans ses Orientales mit le nom d’Aziyadé, et derrière Hugo, tout le romantisme philhellène ; Loti, voyageur spécialisé dans l’Orient, chantre de Stamboul, la vague idée d’un personnage féminin (quelque Désenchantée) ; enfin le préjugé d’avoir affaire à un roman vieillot, fade et rose ; bref, du signifiant somptueux, au signifié, dérisoire, toute une déception » (34).
Ce commentaire magistral sur le texte de Loti peut être étendu à toute la phase exotique de la littérature coloniale portugaise, d’autant qu’il débouche sur la période critique qui lui succède..

(1) Editions Caminho – Lisbonne – 2002 – 423 pages
(2) Il est à noter que certains auteurs africains ont été reconnus par ces distinctions. Dans la liste des écrivains récompensés, on relève en effet les noms de Castro Soromenho (mozambicain) honoré à trois reprises (pour des œuvres différentes), de Geraldo Bessa Victor et Mario Antonio (angolais), de Manuel Lopes (distingué à deux reprises), Jorge Barbosa et Nuno Miranda (cap-verdiens). En fait, le champ traité par Noa excède la date de 1969 puisqu’il comprend des titres d’Eduardo Paixao parus en 1972, 1974 et 1975. La littérature coloniale a donc une vie jusqu’à la fin du régime post-salazariste.
(3) Pires Laranjeira : La Littérature coloniale portugaise in Jean Sévry : Regards sur les littératures coloniales- Tome III : Afrique anglophone et lusophone -Edit L’Harmattan-1999- pp 231-256.
(4) Jean Sévry ibid. pp 7-8.
(5) Pour une approche globale du voyage sur le continent africain, voir le recueil de textes intitulé Les récits de voyage : typologie, historicité publié sous la direction de Maria Alzero Seixo & Graça Abreu-Ediçoes Cosmos-Lisbonne ainsi que Poéticas da viagem na literatura édité par Maria Alzira Seixo. Ediçoes Cosmos-1998. Ce dernier recueil contient des travaux publiés en langue portugaise à l’exception d’une collaboration de J. M. Moura en français.
(6) Viagem ao reino do Muatiânvua (1888)
(7) Nous pensons ici à Alfredo Troni avec son roman Nga muturi (1882) ou à Pedro Felix Machado avec Romance intime – scenas de Africa (1892), à José de Fonseca Lage avec Bandidos d’Angola (1907) dont l’action se déroule en Angola, ou encore à José Evaristo d’Almeida avec O escroquer (1886) qui a pour cadre le Cap-Vert .
(8) R. Barthes : Roland Barthes par Roland Barthes – Seuil 1975.
(9) L’étude de Henrique Cidade : E expansion maritime e Literatura portuguesa date de 1944.
(10) Manuel Ferreira : O discurso no percurso africano – Edit Platano – Lisboa – 1989 p 255.
(11) Pires Laranjeira relève ce trait dominant du roman colonial: « La faune et la flore jouent un rôle important : les animaux typiques (l’éléphant, le crocodile, le singe, la girafe, l’antilope) se promènent en liberté, comme on le voit dans certains textes, très célèbres, de Joao Teixieira de Vasconcelos, Henrique Galvao ou Nuno Bermudes » (op cit p 251)
(12) Philippe Hamon : Pour un statut sémiologique du personnage in Poétique du récit Seuil- 1792 – p 127.
(13) L’expression est de J.M. Adam et A. Petitjean in Le texte descriptif – Nathan-1989 et correspond à ce Barthes nomme « le code herméneutique ».
(14) Gilbert Chinard in L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XII° et au XVIII° siècle (Edit Slatkine-Genève- 1913) et Pierre Jourda in L’exotisme dans la littérature française depuis Chateaubriand P.U.F (tome 1- 1938 et tome 2 -1956) avaient noté ces données à partir de l’étude d’un grand nombre d’auteurs français.
(15) On se rappelle que Mérimé dans sa nouvelle Mateo Falcone place un tas de foin à côté de la maison de son héros ; cet élément étant indispensable à la progression du récit puisqu’il sert à dissimuler le bandit Sampiero. Or le foin est inexistant en Corse. L’espace où se meuvent les protagonistes est donc inventé. Et on sait que la science-fiction pousse cette tendance à l’extrême.
(16) « L’espace s’affirme comme paysage humanisé par la main de l’homme ». Cette formule de Noa ne nous paraît pas heureuse en tant que le paysage est un terme relevant de l’esthétisation de la nature. Voir les travaux d’Anne Cauquelin (L’invention du paysage- PUF- réédit 2004) ou d’Alain Roger (en particulier Nus et paysage -Aubier – 1978 et L’art du paysage en France (anthologie) – Le Champ vallon- 1995.
(17) Nous suivons ici différentes définitions données dans le Dictionnaire d’analyse du discours publié sous la direction de P.Charaudeau et de D.Maingueneau (Seuil-2002).
(18) Patrick Charaudeau in Dictionnaire d’analyse du discours op. cit. p. 535.
(19) R.Barthes : Texte (théorie du -) Encyclopaedia Universalis (1973).
(20) M. Ebel et P. Fiala : Relations paraphrastiques et construction du sens. Analyse d’une formule dans le discours xénophobe in Modèles linguistiques, tome IV, fascicule 1, 1982
((21) On reconnaît là l’une des caractéristiques du courant réaliste et naturaliste. Selon Flaubert, « l’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création ; invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout mais qu’on ne le voit pas « (Lettre du 19 février 1857 à Mlle Leroyer de Chantepré).
(22) Judith Revel : Le vocabulaire de Michel Foucault- Éditions Ellipses p 30
(23) M. Foucault : Entretien avec Michel Foucault (avec Duccio Trombadori 1978 -Repris in Dits et écrits- Volume IV -Gallimard -1991 texte n° 281.
(24) D. Maingueneau : L’énonciation philosophique comme institution discursive. Revue Langages n° 119 p 40
(25) On se situe ici dans la lignée de M. Foucault quand il réfléchit sur la légitimité du discours médical sur la folie (par exemple in L’Archéologie du savoir – Gallimard – 1969 p 68 v et de P. Bourdieu : Le langage autorisé – in Langage et pouvoir symbolique – Edit Le Seuil- 2001- (article publié primitivement dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales – n ° 5-5 – nov 1975).
(26) D. Maingueneau : le contexte de l’œuvre littéraire -Dunod 1993 pp 66 -67
(27) E. Benveniste : Problèmes de linguistique générale -Gallimard- 1966 p 273.
(28) François Flahaut : le Paradoxe de Robinson -capitalisme et société. Edit Descartes & Cie 2003. Réédition Mille et une nuits 2005 p 28.
(29) Cette vision est reprise par Pierre Larousse à l’article Nègre de son Dictionnaire (Editions 1866-1870) : « Sous le fouet même de leur maître, le son du tam-tam, le bruit de quelque mauvaise musique les fait tressaillir de volupté ; une chanson monotone, prise au hasard, les amuse pendant des journées sans qu’ils se lassent de la répéter ; elle les empêche même de s’apercevoir de la fatigue ; le rythme du chant les soulage dans leurs travaux, et un moment de plaisir les dédommage d’une année de souffrance ».
(30) F. Flahaut : op. cit. p. 56.
(31) Pires Laranjeira signale qu’en 1996, dans le cadre d’une expérience pédagogique, des élèves portugais de quatrième ont lu le roman de Fernanda de Castro Fim de semana na Gorongosa (1969) – roman d’aventures qui a pour cadre cette province du Mozambique et qui met en scène des trafiquants africains d’ivoire et de peaux de fauves. ‘ce roman fut bien accueilli, peut-être, précisément, à cause de l’âge des personnages (plutôt des lecteurs), du parfum d’aventure et du décor de la réserve naturelle africaine etc. » (op. cit. note 29 p. 252).
(32) Michel Foucault- cité par Judith Revel op. cit. p. 9
(33)Pires Laranjeira op. cit. pp 253-254.
(34) R. Barthes : Pierre Loti : « Aziyadée » in Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux essais critiques Seuils – Points 1972 p 170.
///Article N° : 5880

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire