Sur le chemin de l’indépendance

Entretien de Taina Tervonen avec Béatrice Lalinon Gbado, directrice des Editions Ruisseaux d'Afrique (Bénin)

Mars 2003
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Nées officiellement en 1998, les éditions Ruisseaux d’Afrique se sont spécialisées dans la littérature de jeunesse. La réussite et l’indépendance de l’édition de jeunesse africaine passera par l’organisation entre éditeurs, affirme leur fondatrice Béatrice Lalinon Gbado.

Comment sont nées les éditions Ruisseaux d’Afrique ?
De manière informelle, en 1991. Je suis moi-même auteure. J’ai d’abord fait de l’autoédition, ne réussissant pas à trouver de maison d’édition pour mes projets de livres de jeunesse. En 1998, j’ai senti que les choses commençaient à prendre des proportions plus importantes. Cela fut la naissance officielle de Ruisseaux d’Afrique. Depuis, nous avons eu une connotation jeunesse très forte. Nous avons dans notre catalogue neuf collections, dont sept s’adressent aux jeunes lecteurs. Aujourd’hui, nous avons en tout une quarantaine de titres.
En cinq ans, vous avez produit une quantité importante de titres de jeunesse pour une petite maison.
Notre existence réelle a 12 ans, même si la maison n’a officiellement été créée qu’en 1998. Il y a tout un travail intérieur de fait. Quand nous avons officialisé l’existence de la maison d’édition, nous avons pu publier plusieurs projets que nous avions dans les tiroirs. Cela a fait un boom. Aujourd’hui, la croissance devient vertigineuse. Jusqu’en 2000, nous n’avions que 4 titres par an. En 2000, nous sommes passés à 8. L’année dernière, on comptait 12 titres, et cette année nous avons pris l’initiative de 20 titres, où je ne compte pas les livres coédités.
Vous arrivez à suivre ce rythme de production ?
Cela demande de pouvoir embaucher du personnel, avoir une certaine assise financière. Pour le moment, l’intelligence de la chose, c’est que nous gardons tout le travail créatif. Chaque année, j’organise un atelier de création de textes, de réécriture de textes ou d’illustrations, souvent avec l’aide d’institutions comme le ministère des Affaires étrangères français ou l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Ou alors nous nous intéressons de très près à un autre atelier organisé par d’autres institutions. Les manuscrits sortis de ces ateliers vont être suivis pendant toute l’année jusqu’à la production d’une maquette. Ces maquettes constituent ensuite la base pour la production de l’année d’après. Les 20 livres dont je parlais tout à l’heure sont des produits des ateliers que nous avons organisés en 2002. Nous tenons à cette partie de la création. Pour ce qui est de la PAO et du graphisme, nous faisons plutôt appel à de la sous-traitance.
Combien de personnes employez-vous en salarié ?
Nous sommes six personnes au total : moi et mon directeur-adjoint, un commercial qui s’occupe des relations avec les écoles et les libraires, un secrétaire d’édition, un agent PAO et un coursier.
Vous faites donc vous-même la promotion et la distribution de vos livres.
Nous n’avons aucune structure de diffusion. Le projet Afrilivres devrait nous permettre de diffuser au Nord. Pour le Sud, nous préférons que ce soit plutôt une organisation interne au niveau des pays, une organisation internationale ou régionale entre les pays qui s’en occupe. Toute occasion est bonne pour faire la promotion des livres : les fêtes dans les écoles, Noël. Il faut tout le temps inventer. La diffusion est un vrai problème.
Une partie de la distribution passe-t-elle par les librairies ? Quelle proportion cela représente dans vos ventes ?
Il y a deux types d’ouvrages. Au début, nous avions créé une collection d’albums de coloriage, qui sont à la fois des documentaires. Beaucoup d’écoles maternelles ont adopté ces petits livrets comme matériel de travail. Tous nos livres sont présents en librairie, mais ce sont surtout ces petits livres parascolaires qui se vendent le mieux. Dans cette collection, 80% des ventes se font en librairie. Pour les autres collections, c’est plutôt le contraire. Nous nous battons pour vendre les 80% en dehors des librairies.
Quels sont vos tirages ?
Pour chaque titre, entre 3000 et 5000 exemplaires. Les ventes peuvent s’étaler pour certains titres sur 3 à 5 ans. C’est pour cela que nous avons pensé à un partenariat de coédition qui nous permet d’éditer systématiquement à 5000 exemplaires pour réduire le coût par ouvrage, mais de ne pas avoir la responsabilité d’en distribuer 5000 exemplaires. Les partenaires se répartissent le tirage – nous pouvons avoir un stock de 2500 exemplaires faits avec le coût d’un tirage de 5000. C’est une façon de résoudre le problème de la distribution. C’est ce que nous faisons pour les collections Le Serin et La Libellule, coédité avec plusieurs éditeurs africains. L’initiative est nouvelle et nous devons nous-mêmes en poser les fondations. Ce mode de fonctionnement pose aussi d’autres questions, au niveau de la détermination du prix de vente, des transports, du copyright… Mais tant que nous aurons de la bonne volonté, nous réussirons à trouver des solutions.
Arrivez-vous à subsister grâce à ce que vous vendez ou recevez-vous des subventions ? Les projets d’édition sont-ils désormais viables ?
Dans les conditions actuelles, si nous n’avons plus de subventions, on tombe à l’eau. Ce qui nous permet de nous battre, de vendre le livre et donc de survivre, ce sont les subventions actuelles au prix unitaire du livre. En demandant une subvention, un livre qui aurait coûté 5 euros peut être vendu à 3 euros, à 2,5 euros – un prix à peu près en cohérence avec les capacités financières des acheteurs. Si toutes les subventions venaient à disparaître aujourd’hui, le coût du livre augmenterait sans que les capacités financières de nos publics puissent suivre. En même temps, nous devons avoir conscience qu’à un moment donné, il faudra que l’on puisse vivre seul, sans béquilles. L’une des solutions pour y arriver, c’est de s’organiser, doucement, pour briser les frontières de nos petits marchés, pour se retrouver autour d’un projet en commun, pour pouvoir faire des tirages de 10 000 exemplaires par exemple, pour avoir un prix du livre viable. C’est une des opportunités que les partenariats et la mise en commun offrent. Avec de gros tirages nous arrivons à des coûts de production moins élevés et on pourrait s’en sortir. Mais c’est une démarche progressive. Peut-être en serons-nous là dans 5 à 10 ans. Il faudra juste que les institutions tiennent le coup jusque là !
Le marché du livre scolaire ne pourrait-il pas profiter aux éditeurs locaux ?
Oui, mais aujourd’hui c’est un marché  » give and take « . Nous avons du mal à faire admettre aux ministères de nos pays qu’ils devraient acheter les livres auprès des éditeurs locaux. La plupart des livres sont produits à l’étranger, et pour le peu de part que l’on peut avoir, c’est difficilement que l’on insiste sur la préférence nationale. Il y a encore pire : les projets de la Banque mondiale qui paient les bibliothèques municipales ou scolaires en livres pour permettre la scolarisation. Sur ces marchés où les éditeurs locaux auraient des livres de culture générale ou parascolaires à proposer, où le bon sens voudrait que l’enfant africain ait d’abord droit aux livres africains – aussi aux livres venant de l’extérieur pour s’ouvrir l’esprit mais pas uniquement –, on voit encore atterrir des gens qui veulent fédérer les Africains pour les représenter. Au lieu que ce soit une offre directe des Africains, ce sont les multinationales qui arrivent en disant qu’ils représentent tel ou tel Africain. C’est une catastrophe. Passe encore pour le marché scolaire, on sait que c’est une affaire de gros sous, mais sur le marché des bibliothèques à équiper, alors que nous avons été en amont pour aider à la création de ces lieux, au moment de vendre nos livres, on nous dit que l’on a besoin d’un intermédiaire. C’est un circuit infernal. La Banque mondiale est supposée aider les peuples africains, mais l’argent qui devrait nous aider finance les donateurs et les bailleurs. C’est un non-sens.

///Article N° : 3194

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