Sur les comoriens : sont-ils arabes, africains ou métis ?

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Au large des mers du Sud, entre le Mozambique et Madagascar, un archipel de quatre îles, habité par un peuple aux accents particuliers, dont on cerne assez difficilement la trajectoire des origines…

Il s’agit du peuple comorien. Un peuple que l’on retrouve à la fois dans l’espace francophone, arabophone, bantu, mais dont on ne connaît que très peu de choses finalement. Car qui sont les Comoriens ? D’où viennent-ils ? Est-il vrai qu’ils sont arabes et africains ou bien est-ce un fantasme identitaire de plus, qui servirait, comme à l’époque coloniale, à opposer les uns aux autres ? Y a-t-il vraiment, au-delà du religieux (l’islam) et du politique (une  » démocratie autoritaire «  bien souvent), une identité réelle qui fonde l’ensemble comorien ou bien la réunion de ces îles n’a-t-elle été, comme le suggèrent actuellement des séparatistes anjouanais, qu’une circonstance du hasard ? La tradition orale explique pour l’instant comment ces îles sont sortis des profondeurs de l’océan mais ne dit pas d’où vient le premier homme à mettre le pied sur cette terre volcanique. C’est ainsi qu’on raconte, à qui veut bien l’entendre, que c’est la bague de la reine de Saba, qui, par inattention, serait tombée en haute mer et aurait provoqué la première éruption à l’origine de ces îles.
Responsable du Ciciba aux Comores, anthropologue, Aboubacar Boina, développe, lui, la thèse suivante :  » Je crois que le premier peuplement des Comores est un peuplement africain « . Historien, ethnologue et spécialiste de la tradition orale, Damir Ben Ali, lui, est beaucoup moins catégorique, beaucoup plus nuancé quant à l’origine du premier peuplement. Africains ou arabes, qui sont les premiers arrivants sur ces îles ?  » En fait, il est difficile, avance-t-il, de parler de dates. Mais selon la tradition, les Arabes, qui allaient jusqu’à Sofala, au Mozambique, probablement vers le milieu du premier millénaire, avaient fait des îles Comores, qui, avant, n’étaient pas habitées, un dépôt d’esclaves. Donc, au départ, on peut dire que les Arabes et les Africains sont peut-être venus en même temps. Mais il semble que les Africains étaient plus nombreux ou bien restaient beaucoup plus longtemps dans le pays « .
Des esclaves africains, des négriers arabes. Les premiers plus nombreux que les seconds. Une situation qui expliquerait certainement, à bien des égards, la structure actuelle de la langue parlée dans ces îles. Une langue qui reste, malgré d’autres apports étrangers à la région, très ancrée dans les racines de l’Afrique bantu. Linguiste, Mohamed Ahmed Chamanga défend l’idée que le swahili et le comorien descendent de la même souche originelle, de la même langue mère :  » Le swahili et le comorien, d’après les recherches récentes, se sont séparés aux alentours du 12ème siècle. La côte orientale de l’Afrique d’un côté et les Comores de l’autre, avec une évolution différente. Il y a eu par la suite l’influence arabe. Mais cela n’a pas affecté profondément la langue, qui est restée structurellement bantu. L’influence arabe est plutôt lexicale. Ce qui n’a pas beaucoup d’influences sur le plan de la structure. Il n’y a pas eu vraiment d’études approfondies là-dessus. On pense que 30% du vocabulaire comorien est d’origine arabe, 65% bantu. Le reste est d’origine diverse, soit hindi, soit un peu malgache, soit européen (surtout le français). Mais le fondement et la structure de la langue restent bantu. Il n’y a pas de doutes là-dessus « .
Les Comoriens sont-ils pour autant plus bantu qu’arabes ? L’historien Damir Ben Ali s’oppose à cette hypothèse qui divise inutilement. Selon lui, c’est plutôt d’une spécificité comorienne dans l’ensemble, dont il faudrait parler :  » Les Comoriens n’entendent pas ce langage qui semble opposer l’Africain de l’Arabe. Les Comoriens sont contents d’être dans la Ligue Arabe. Mais ils sont aussi au Ciciba (Centre International des Civilisations Bantu). Vu de l’extérieur, on voit un peu une antinomie entre ce qui est arabe et ce qui est africain. Le Comorien ne sent pas de rivalité entre l’héritage culturel arabe et l’héritage culturel africain, puisqu’il est lui-même le produit de la rencontre entre ces deux cultures. Je crois qu’on peut parler à la limite d’une spécificité comorienne en Afrique et d’une spécificité comorienne dans le monde arabo-musulman. Disons qu’il existe une sensibilité comorienne dans ces ensembles « . Cette sensibilité ou  » identité  » (dit autrement) aurait commencé à s’établir, comme la langue, et parallèlement à la forte islamisation de la population, vers le 12ème siècle. Et prendra encore plus d’ampleur, à partir du 15ème siècle.
La langue – il est vrai – est un élément fondamental… déterminant… dans l’équation complexe que constitue l’identité d’un peuple. Mais elle fait partie de l’histoire. Une histoire chargée. Celle des Comores se représente sous une forme bigarrée. Il y a eu l’Afrique. Il y a eu le monde arabe dans sa trajectoire. Il y a eu aussi d’autres apports. Au contact de l’Europe et de l’Asie. Avec la France, la Perse et l’Inde notamment. Mais si l’on focalise sur l’axe qui relie les Africains et les Arabes sur ces îles, c’est bien parce qu’ils posaient, en ayant été les principaux protagonistes de cette histoire dès le départ, une problématique identitaire, qui a longtemps exigé de la prudence dans sa résolution. Aboubacar Boina, anthropologue, nous brosse le constat suivant :  » Je risque de me tromper. Mais je crois qu’avec l’islamisation des Comores, les Comoriens ont commencé à adhérer aux valeurs arabo-musulmanes. A partir du 19ème siècle, ce sont les sultanats qui avaient une emprise dans l’ensemble de la société comorienne. A partir de là, on avait tendance à prendre pour de l’argent comptant tout ce qu’on appelait islam, même s’il y a eu des mélanges, même si parfois il y a des confusions, même si parfois il y a des amalgames. Avec l’autorité des sultans d’origine orientale ou arabe, l’apport africain ne faisait pas recette « .
Avec l’islam dans une main, le commerce dans une autre, les Arabes avaient su, en effet, durant les premiers siècles de cohabitation, imposer leur culture en référent et ramener le pouvoir à eux. Ils se présentaient surtout comme les garants de la civilisation sur ces terres. Philosophe et enseignant, Ismaël Ibouroi nous donne son avis sur la question :  » Il est vrai qu’il y a eu des moments comme celui-là. Mais c’est à la fois le signe d’une crise et la révélation d’une profonde bêtise. Lorsqu’on regarde la configuration des villes côtières comoriennes, il y a eu un fort brassage arabe, parce que les arabes sont d’abord des navigateurs. Ils ne sont pas venus de la forêt. Nous sommes des îles. Et ils ont été porteurs d’une grande idéologie, d’une langue, d’une religion… Ils ont réussi très vite à s’ancrer dans les Comores et à s’imposer rapidement, notamment dans les villes. Ils ont détenu une force financière importante, parce qu’ils étaient commerçants. On pourrait le dire aussi bien de l’Europe, puisque ceux-là ont été les premiers interlocuteurs des Européens. Ce n’est pas un hasard si les premières classes dominantes ici ont porté les noms de Saïd, de Mohamed, et rarement des noms africains au sens fort du terme. Ils portaient des noms à forte connotation arabe… Je ne révélerais rien, bien sûr, mais la politique est née de la Cité. C’est d’abord la police « .
La magie de l’histoire ayant opéré, un long métissage s’est quand même effectué au cours des derniers siècles et a donné naissance à la population comorienne d’aujourd’hui. Ismaël Ibouroi :  » Ce qui est faux, c’est de croire que les choses se ont arrêtées là. Les Arabes ne se sont pas mariés avec des Arabes. Ceux qui venaient d’Afrique ne se sont pas mariés avec ceux-là même qui venaient d’Afrique. Il y a eu brassage. Des Comoriens arabisés se sont mariés avec des Comoriens africanisés. Et vice-versa. Cela a donné ce métissage, qui est à la fois la spécificité et la force des Comores. Personne, aujourd’hui, ne peut tracer son lignage, ni tracer sa propre généalogie. La linéarité historique est une linéarité biffée. Il faut peut-être bifurquer, parce que tout le monde ici, comme pour les grands arbres, s’est mêlé à tout le monde. Cela a donné ce que nous avons : des visages indescriptibles, difficilement localisables, en tous cas pour notre génération. Et j’espère que ces préjugés et ces mythes sectaires, je n’ose pas dire racistes, commencent à disparaître. Je crois que les sentiments sont les sentiments aujourd’hui. On ne regarde pas le visage. Mais on regarde ceux avec qui on peut s’entendre le plus. Et le brassage continue… « 
Le problème n’est pas une question de couleur. Certaines familles, qu’elles soient considérées comme noires ou pas, spéculent sur leur appartenance à une noble lignée arabe, qui remonterait jusqu’au Prophète, même en étant incapable d’avancer le moindre argument étayant ce qu’ils disent, pour d’autres raisons, qui sont de l’ordre du prestige. Cette problématique  » comoriens arabes/africains  » ouvre la porte en effet à de très longs débats, orchestrés tous autour d’un déni sémantique. Pour dire civilisé en comorien, on dit  » musta’arabu « . Sans vouloir aller trop loin, on peut noter la présence du terme  » arabe  » dans cette expression, qui s’expliquait par le fait que les plus grands lettrés comoriens, dans les siècles passés, étaient d’abord formés à l’école arabe et considéraient les pays du golfe comme étant le plus grand foyer de la civilisation. Par la suite, confusion aidante, il y a eu une cristallisation sur le sujet (musulman=arabe=prophète) qui a largement été utilisée dans la question du partage du pouvoir dans ces îles.

///Article N° : 371

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