Sur les traces d’une histoire juive en Haïti

Avant que les ombres s'effacent

Publié aux Editions Sabine Wespieser, Avant que les ombres s’effacent, de Louis Philippe Dalembert revient sur un épisode méconnu de la seconde guerre mondiale : l’accueil et la naturalisation par Haïti de juifs d’Europe persécutés. C’est une histoire de transmission, celle d’un grand-père, terminant ses jours à Haïti, à sa nièce qui a grandi en Israël. Il déploie peu à peu son épopée dans les années 30, de la Pologne, à l’Allemagne en passant par Paris, jusqu’à Port au Prince. C’est une fiction à tiroirs, sans angélisme, qui raconte aussi quelque chose de la société haïtienne, dans sa complexité. Rencontre avec l’auteur pour échanger autour de son processus d’écriture.

Africultures. Louis-Philippe Dalembert, pour votre roman Avant que les ombres s’effacent, vous vous servez beaucoup d’une matière historique bien réelle ; la Seconde Guerre mondiale et l’extermination des Juifs d’Europe. Votre personnage principal, né en Pologne, se retrouve à fuir vers l’Allemagne, à être enfermé à Buchenwald avant de s’en aller vers les États-Unis, à bord du Saint Louis.

Louis Philippe Dalembert. J’avais déjà raconté l’histoire du Saint Louis dans un livre document sur Cuba, intitulé Le Roman de Cuba. Que dit cet épisode du Saint Louis ? Nous sommes en mai 1939. Le gouvernement nazi laisse partir pour Cuba près d’un millier de Juifs, dont certains ont survécu aux camps en Allemagne. Sauf que quand ils arrivent à Cuba, on ne veut pas d’eux, sous prétexte qu’ils sont des demandeurs d’asile disposant de simples visas de touristes. Les Américains et les Canadiens non plus n’en veulent pas. Les voilà obligés, après de vaines tractations, de rebrousser chemin… Le commandant du Saint Louis envisage, à l’approche des côtes britanniques, de mettre le feu au bateau pour obliger le gouvernement de la Grande-Bretagne à intervenir. Comme il y a eu un battage médiatique, un certain nombre de pays, dont la Hollande, la Belgique, l’Angleterre et la France, ont fini par accepter de les accueillir et se sont partagés les réfugiés. Il y avait déjà cette crainte, de la part des États Unis notamment, que parmi les réfugiés puissent se cacher des espions de l’armée allemande. Un peu comme aujourd’hui avec la crainte qu’il y ait des combattants de Daech ou d’Al-Qaïda parmi les réfugiés qui traversent la Méditerranée. Déjà, tout le monde se renvoyait la balle, comme aujourd’hui : «  moi j’en ai assez », « j’en ai trop »… Et on sait comment ça s’est terminé. J’ai donc repris cet épisode du Saint Louis sous forme romanesque, en y introduisant le personnage principal d’Avant que les ombres s’effacent, le Dr Ruben Schwarzberg. Il se retrouve ainsi à Paris, accueilli et hébergé par la petite communauté haïtienne.

Vous aviez donc conscience dès l’écriture de ce parallèle avec l’actualité ?

J’y ai pensé bien évidemment. Et ça a été même l’un des points de départ du roman. Sans toutefois parler directement de l’actualité d’aujourd’hui. L’histoire a cette fâcheuse tendance à bégayer. Et en même temps ça me permettait de rendre hommage à Haïti, à son courage. Ce petit pays n’avait pas grand-chose, mais ce pas grand-chose, il a été prêt à le partager. À travers Haïti, je voulais aussi rendre hommage à tous ceux qui, par la petite histoire, ont fait la Grande Histoire. Ce qui m’a guidé aussi dans l’écriture du roman, c’est l’histoire qui m’a été rapportée par un ancien ambassadeur d’Haïti en Allemagne. Un jour, un citoyen américain s’est présenté à l’ambassade à Berlin et a insisté pour le voir. Il a fini par le recevoir. Cet Américain était le descendant d’un Juif allemand que l’ambassadeur d’Haïti de l’époque avait sauvé, avec d’autres coreligionnaires, en 1938 pendant la Nuit dite de Cristal. Plus de soixante ans après, le petit-fils de cet homme avait dans sa poche la photocopie du sauf-conduit délivré à son grand-père.

En 1939, Haïti décide d’accueillir et de donner la citoyenneté à des Juifs menacés. Comment le pays a-t-il pu se défaire de la mainmise américaine encore bien présente malgré le retrait officiel de l’île en 1934 ?

C’est vrai que l’administration était formée par des gens à la botte des Américains. Malgré tout, Haïti a pris cette décision. C’est lié à l’histoire du pays, aux circonstances de sa création, qui l’ont rendu solidaire des peuples soumis. En 1938 déjà, après la conférence d’Évian, Haïti, à l’instar d’autres pays comme le Chili, avait proposé d’accueillir 50 000 Juifs. La proposition avait été combattue pour les Américains, et Haïti avait dû faire machine arrière. Mais en 1939, Haïti a pris un décret loi de naturalisation dit in absentia, qui permettait de proposer des passeports ou des sauf-conduits à tous les Juifs qui voulaient échapper au nazisme.

Dans quelle mesure cette histoire est-elle connue et écrite dans le récit national historique d’Haïti ?

Cette histoire est peu connue du grand public, même en Haïti, mais elle commence à l’être. Ainsi en 2009, le Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (Cidihca) dirigé par l’Haïtien Frantz Voltaire a été à l’origine d’une exposition intitulée, « Juifs et Haïtiens, une histoire oubliée ». Puis il y a eu le tremblement de terre de 2010 en Haïti et l’exposition sera reprise sous le titre « L’un pour l’autre ». Il faut savoir qu’après le séisme, Israël a été le deuxième pays, après les États-Unis, à venir en Haïti, avec un important contingent de secouristes et de médecins. La communauté juive de Montréal aussi a été très active pour des levées de fonds en faveur Haïti. Le rapport entre les deux peuples et les deux pays est assez fort. Mes recherches m’ont amené à trouver énormément de matière. Et vouloir tout mettre aurait alourdi le texte. Ça a été compliqué. J’ai trouvé des perles historiques que je n’ai pas mentionnées dans le roman.

Non seulement il y a des faits historiques comme trame du roman, mais vous avez aussi intégré des personnages qui ont bien existé. Notamment beaucoup d’artistes haïtiens qui vivaient à Paris pendant l’entre deux guerres et fréquentaient le cabaret du « Bal nègre »,

Les poètes Ida Faubert, Roussan Camille, Léon Laleau et d’autres. Je me suis inspiré en partie de leur vie et de leurs œuvres, mais dans la limite de la fiction. Et puis il y a l’hommage fondamental à l’intellectuel et médecin haïtien Anténor Firmin, auteur en 1885 de l’essai, De l’égalité des races humaines, en réponse au Français Arthur de Gobineau, auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines. Un tel ouvrage à l’époque était parlant pour une personne de confession juive. Il traverse le roman de bout en bout. Le personnage principal du roman, le Dr Schwarzberg, lui doit son prénom. Il y a appris le français, comme sa sœur Salomé.

Partager :

Laisser un commentaire