Tanger transnationale

Petite introduction en forme de chronique subjective (1)…

Cet article constitue l'introduction au prochain dossier de la revue "La pensée de midi", Tanger, ville frontière. Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de la revue dans le cadre d'un partenariat avec Africultures
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J’ai découvert Tanger à l’occasion d’une rencontre en octobre 2005. Il y soufflait un vent froid pareil au mistral, la ville était sombre et désespérément vide. Tout Tanger semblait avoir migré dans les cafés face aux écrans de télé. Une foule exclusivement masculine assistait en direct au match qui ce soir-là opposait le Barça (Barcelone) au Real de Madrid. Je crois que le Barça a gagné, ce qui n’a pas eu une grande importance sur l’humeur de la ville, comme tentait de me l’expliquer un peu plus tard un jeune Tangérois : une moitié de la ville est pour le Real, l’autre pour le Barça, et les moitiés s’inversent chaque année.
Tanger était ville internationale à une autre époque, lorsqu’elle était gouvernée par un consortium représentant des nations et pas mal d’entrepreneurs interlopes, Tanger aujourd’hui est transnationale. C’est-à-dire qu’elle vit au quotidien dans un espace-temps très peu national. Pour comprendre la différence, il faut préciser que l’international, c’est de l’excès de nation. Dans le Tanger des années trente, toutes les puissances coloniales étaient là, tellement là et puissantes qu’elles avaient dû mettre en place un comité pour gérer la ville et veiller aux velléités d’hégémonie des uns ou des autres. Le transnational, c’est au contraire ce qui excède le national, le déborde. Il ne viendrait pas à l’esprit des supporters occasionnels du Barça ou du Real de penser qu’ils soutiennent quelque chose d’un esprit national espagnol en suivant distraitement le championnat. Ils le font justement sans passion nationale, en dilettantes blasés et comme revenus des nationalismes.
Une part de Tanger vit donc aujourd’hui dans un espace-temps transnational euroméditerranéen.
Jenny est écossaise, précise-t-elle, pas anglaise, elle vit à Tanger depuis dix ans. Elle y avait ouvert un speakeasy, comme au temps de la prohibition. Tanger, c’est vrai, est encore une ville où il faut parfois savoir se cacher pour boire. Jenny n’est pas venue de loin, puisqu’elle vivait à Marbella depuis vingt ans lorsqu’elle est arrivée à Tanger après un divorce et la mort d’un enfant. C’est une force Jenny, toujours prête à rebondir même si la vie la frappe fort. Aujourd’hui ça va, elle a acheté sa maison dans la médina et s’occupe de transactions immobilières. Tanger n’est pas Marrakech, mais il y a désormais une demande européenne pour les maisons de la casbah ou de la médina. S’il ne lui arrive rien de trop grave, Jenny gagne assez d’argent pour vivre tranquillement ce qu’on appelle une retraite. Car pour être retraité, il faut avoir travaillé et surtout avoir été reconnu comme tel. Jenny a travaillé, toute sa vie, et parfois même beaucoup, comme lorsqu’elle tenait le restaurant-bar-boîte de son mari à Marbella. Mais comme dans les ménages agricoles, son mari oubliait de la déclarer et ne lui donnait que le strict nécessaire pour les dépenses du ménage. A soixante-trois ans Jenny n’a donc qu’une maigre retraite qui lui vient d’Air France, où elle a travaillé trois ans. « Je ne suis pas assez riche pour tomber malade », dit-elle. « Ici je dépends de l’hospitalité des autorités », dit-elle aussi, et entendons qu’elle n’a aucun statut. Tous les deux mois, il lui faut aller passer quelques jours à Marbella pour revenir ensuite en « touriste » au Maroc. C’est cela aussi le transnational, se glisser dans les plis des lois et s’y rendre invisible.
Pour cela, il suffit de bouger imperceptiblement, de passer la frontière. Très exactement quatorze kilomètres ici, mais pour l’avoir éprouvé je sais qu’il est plus rapide de franchir les quelques kilomètres du détroit que la centaine de mètres qui séparent Tijuana de San Diego, celle qui est de nos jours, hors Palestine, la frontière la mieux gardée du monde et dont l’Europe semble vouloir s’inspirer pour penser ses rapports à l’autre du Sud. Tanger est pleine aujourd’hui de ces mobiles transnationaux, même si pour les besoins de la cause européenne les médias se focalisent sur les Africains et les seuls aventuriers des pateras (2). Un jeune oisif de la place des Fainéants (3) m’a dit un jour que oui, il aimerait bien faire un tour en Espagne, pour voir. Mais s’il est là sur la place, c’est d’abord parce que le paysage est sublime. L’Europe aujourd’hui veut voir les jeunes de la place comme des papillons fascinés par les lumières d’en face qui battent les vitres de ses fenêtres closes. A Tijuana, par endroits, les Américains, pensant la même chose des Mexicains, ont dressé un mur immense. Cynisme sans doute, le mur est fait de poteaux de béton plantés les uns à côté des autres à quelques centimètres ; assez écartés pour laisser des interstices où coller son visage et tenter d’apercevoir quelque chose du paradis, si près. Mais pas assez pour passer. On dit que certains maintenant, des enfants surtout, meurent étouffés de tenter le passage, coincés dans les mailles de ce filet d’un nouveau genre. Tanger n’est pas Tijuana, c’est une ville, Tijuana est un cauchemar pour faire croire que le rêve est en face (4). On peut encore rêver de Tanger. Pourtant il n’y a jamais eu autant d’Européens qu’aujourd’hui à Tanger. L’été, ils sont même des millions, ils déambulent nonchalamment jusqu’au petit matin, mangent tous les poissons que des pêcheurs vont braconner maintenant jusque sous les côtes algériennes. Ils sont européens d’origine marocaine, occupent les immenses terrasses des bars à néon de la plage, dansent jusqu’à l’aube dans les boîtes disco, roulent en Volkswagen, sifflent les filles dans la rue (lesquelles d’ailleurs sont souvent leurs sœurs ou cousines), s’envoient des litres de bière et comprennent douze mots en darija, douze, dont salam oualekum et oualekum salam. Il faut jusqu’à quinze minutes pour trouver au mois d’août un taxi dont une place est libre. Ils ressemblent de moins en moins aux jeunes Marocains qui sont leurs cousins, surtout parce qu’ils semblent emportés par une spirale de croissance et d’obésité quand les locaux sont maigres et secs comme des hidalgos. Autre point commun avec les jeunes Mexicains, carcasses immenses, comme gonflés à l’hélium.
Aux feux rouges, il est désormais fréquent de voir des enfants surgir brusquement des bas-côtés, l’air fiévreux. Ils ont ce qui semble être une dizaine d’années à peine, ils sont sales, dépenaillés, drogués bien souvent. Par groupes de trois ou quatre, tels des oiseaux, ils prennent d’assaut un semi-remorque ou un camping-car, courent autour, à l’exact moment où le feu passe au vert. Ils cherchent frénétiquement une place où se cacher, se nicher dans l’espoir de passer en clandestins en Europe. Dans la plupart des cas les chauffeurs les repèrent et les font descendre sans aménité avant d’arriver au port. Je sais aussi par Mercedes (5), qui les connaît presque tous par leur nom, que ces enfants jouent. Le passage sur l’autre rive, on dit ici « brûler la frontière », est un rite d’initiation, violent, brutal, comme le sont d’ailleurs toutes les épreuves rituelles de l’adolescence. Les héros reviennent entre deux gendarmes tout auréolés de gloire. Les policiers voient en eux de fins stratèges prêts à tout pour aller conquérir les marchés du travail européens.
Je ne peux pas dire comment je le sais, mais je le sais : des toits de certains entrepôts installés dans la zone franche, sur le port, on jette de l’autre côté du mur des marchandises qui seront vendues le lendemain dans les kisarias (6). Rien de très affriolant, des shampooings, des pots de confiture ou des biscuits secs, des couvertures espagnoles, mais c’est tout l’intérêt de la zone franche aujourd’hui que cette muraille qui l’entoure et les toits-terrasses des entrepôts. M., qui m’y accompagne a fait fortune en arnaquant des barons du shit dont il faisait la comptabilité. Eux non plus ne le savent pas, ou n’aimeraient pas que ça se sache, pas plus que les douaniers à qui il « paye la route », dit-il. Ouvrir la route et fermer les yeux. En ce moment, il importe et exporte ainsi, via son entrepôt de la zone franche, du vin espagnol, plutôt bon.
A midi, dans un restaurant espagnol justement, j’ai mangé sûrement l’un des meilleurs poissons dont je me souvienne, énorme daurade sauvage vidée de ses arêtes et farcie aux vermicelles parfumés. C’est d’habitude une recette plutôt réservée au poulet beldi. Il y a donc à Tanger du poisson beldi. J’étais en compagnie de Zouina, qui a réinvesti les économies de ses dix années passées en Espagne « à faire la pute », dit-elle, dans une agence immobilière. En face de nous, son amant, fonctionnaire au cadastre, ne dira pas un mot, pas même en partant. J’ai croisé le soir très tard, dans les boîtes de nuit et les pubs des rues adjacentes à l’avenue Pasteur, des chefs de parti et des députés, un juge, des notables dont je découvrais plus tard avec surprise la photo dans la presse lorsqu’ils étaient promus à de hautes fonctions, deux ou trois écrivains de gauche et des hommes d’affaires. Ils sont dans le transport ou le textile, l’immobilier ou la finance et ils adorent le poisson et le vin espagnol. J’ai croisé là-bas un poète très connu au Maroc, des messieurs très respectés à Tanger qui ont gardé cette habitude d’un autre âge qui consiste à priser un tabac broyé comme de la poussière qu’ils déposent en fines lignes sur le bord de leur poignet avant de le respirer. J’ai croisé aussi des professeurs d’Université et des putes en activité.
La prostitution à Tanger est une activité très usuelle, pratiquée dans tous les bars de nuit et boîtes de la ville. L’âge des jeunes filles suit très rigoureusement le standing du lieu. Mais toutes les femmes qui exercent cette activité sont ou ont été des ouvrières, des femmes au foyer divorcées, des mères ou des filles attentionnées. Elles ne pratiquent d’ailleurs pas une prostitution à l’européenne, où les hommes se succèdent, à la chaîne. Elles se tiennent par groupes dans les bars, attendent un signe discret d’un client auprès de qui l’une d’entre elles s’installe, formant un couple qui boit, rit et fume comme le ferait n’importe quel couple dans une boîte de nuit. Quand les clients sont rares ou tardent, elles dansent seules, face aux miroirs, étudiant des poses de série télé. Lorsqu’on arrive un peu tôt dans les bars, on les voit arriver elles aussi, habillées comme toutes les filles des mondes populaires, portant même pour certaines le voile et la djellaba. Un sac plastique sous le bras, elles vont au vestiaire revêtir des tenues plus appropriées à leur métier, robe décolletée, short ou jupe étroite, comme les ouvrières qui vont au travail enfilent des blouses ou des bleus. Parfois l’homme s’en va, trop fatigué ou trop ivre pour aller plus loin, se contente d’un baiser appuyé et d’une accolade maladroite, et la fille trouve un autre client ou rentre seule chez elle, dans l’un de ces quartiers périphériques sur les collines au sud, vers l’aéroport.
Longues rues en pente bordées d’immeubles de brique rouge qui ne seront sans doute jamais enduits, sur des rues jamais goudronnées où des souks se sont installés, ruralisant aussitôt la ville qui s’étend. Je me souviens qu’au moment de l’Aïd, en plein cœur de la médina, des paysans viennent vendre des ballots de foin pour nourrir les moutons que l’on entend bêler sur les terrasses et les balcons, dans les arrière-cours. Dans ces quartiers poussiéreux et comme des niches rurales déplacées dans la ville, les hommes sont habillés de longues djellabas blanches et les femmes de noir jusqu’aux yeux, à la mode saoudienne.
Le plus souvent, l’homme et la fille finissent la nuit ensemble, dans une chambre des petits hôtels du centre où les filles ont leurs habitudes. Un seul homme par nuit. J’ai encore croisé un fabricant hollandais de bateaux et un autre Hollandais très étrange, venu se cacher à Tanger de sa femme marocaine, dont il ne supportait plus l’entrée brutale en religion et qu’il avait laissée à la tête de leur ryad à Marrakech. J’ai suivi les débuts de tractations très compliquées que deux entrepreneurs lyonnais mettaient en œuvre pour ouvrir une filière d’importation de vaches françaises au Maroc. L’ami qui m’a présenté nombre de ces nouveaux cosmopolites et qui m’a accompagné dans les nuits tangéroises est un économiste, il a été professeur des universités dans une autre vie, avant que le roi ne décide de mettre en prison les militants des gauches radicales. Au début des années quatre-vingt, il a donc passé plusieurs années dans les sombres prisons du Maroc, y a gagné beaucoup d’amis et pris la décision qu’il n’avait qu’une vie, des talents de « rassembleur » et qu’il devait si possible essayer de les employer à gagner de l’argent sans s’user au travail. Il y est parvenu, possède aujourd’hui quelques hôtels à Tanger, à Marbella, des appartements à Marrakech, à Tanger bien sûr ou sur la côte, quatre beaux enfants issus de deux mariages. Nous avons décidé d’écrire un jour ensemble un livre de théorie économique pour lancer un mouvement moral et politique que nous baptiserons flussisme.
Les nouveaux cosmopolites de Tanger sont espagnols ou néerlandais, français et bien sûr marocains, mais ils sont d’abord des hommes d’affaires dans une ville qui vibre comme une ruche, encore tout étonnée de la rapidité avec laquelle le séisme s’est déclenché. Ne nous y trompons pas, le capitalisme est tout sauf un mouvement tranquille et progressif, c’est une force qui soulève, bouleverse, excite et saoule. Tanger s’était assoupie après le départ des bourgeoisies internationales, livrée dans les années soixante à quelques bandits interlopes qui y tenaient des bordels et trafiquaient les cigarettes. Puis sont arrivés les beatniks et les hippies, mais ils étaient à peine assez nombreux pour faire vivoter deux ou trois bars de nuit, dont un où les joueurs de fléchettes sont maintenant les cadres européens des maquiladoras (7). Par contre ils fumaient beaucoup, pas seulement du tabac. La guerre du Liban est arrivée, le cannabis libanais a disparu sous les bombes, et le Rif s’est trouvé en position de monopole. Tanger a vu brusquement arriver l’argent des montagnards que leurs cultures ont enrichis, le terme est faible. Ils ont fait construire derrière les arènes désaffectées de Tanger, où ne meurt plus aucun taureau, des villas immenses, prodigieusement sophistiquées, comme conçues par des architectes qui n’auraient pas su faire de couloirs ni relier les pièces entre elles, couvertes de toits pagodes aux tuiles vertes. Ces villas ne servent qu’aux fils et filles des barons, que leurs parents envoient faire à Tanger des études d’économie ou de comptabilité.
L’autre bourgeoisie, celle des Fassi, des Soussi, des Casaoui (8) arrivée discrètement dans les années soixante-dix et qui relance l’activité industrielle à Tanger, se loge plus discrètement et avec infiniment plus de goût dans les plis secrets de ce quartier qu’on appelle la Montagne, promontoire face à l’Espagne, avant l’Atlantique, au pli des deux mers. Sérieux et graves, âpres au travail et fermes sur la morale, même musulmans ils sont comme ces industriels protestants dont Weber disait que leur ascétisme et leur engagement au travail avaient capacité à moraliser le capitalisme. Nulle part comme à Tanger, on ne peut aujourd’hui mesurer les écarts culturels et moraux qui séparent les « fractions du capital », comme on aurait dit en des époques où la pensée était guidée par des timoniers. Il y a bien quelque chose d’une fracture morale qui sépare les bourgeoisies : affairistes cyniques et joueurs d’un côté, entrepreneurs travailleurs et engagés de l’autre. Les premiers sont des truqueurs un peu voyous qui fonctionnent par coups et opportunités, parce qu’ils ont compris que le capitalisme est aussi une économie des fluides et de la mobilité. Ils n’arraisonnent pas les navires, ne pillent ni ne rançonnent les caravanes, ils se contentent de saisir au vol des marchandises qui vont parfois un peu moins vite que les autres. On raconte qu’un riche promoteur aujourd’hui établi a fait fortune en faisant saisir sur le régime du droit adoulaire (9) les biens d’une communauté de religieuses espagnoles qu’il a obligées à faire leurs valises. Un autre aurait débuté en arnaquant les héritiers d’un duc anglais. Evidemment, les immeubles qu’ils construisent ont des problèmes de finitions, évidemment ils fréquentent les prostituées et boivent de l’alcool, même si la chronique locale fait état de conversions spectaculaires à la vertu religieuse sur la fin de la vie de certains.
Et plus secrète encore la Vieille Montagne, repli dans ce pli montagneux, où des hauts murs comme ceux qui cachent les bastides marseillaises protègent ce qui reste des bourgeoisies et des aristocraties internationales, américaines, britanniques, italiennes. Les jardins y sont somptueux, attendant leur Matisse en dévalant vers la mer et des plages invisibles. Dans l’un de ces jardins justement, mon téléphone devient subitement fou. D’une allée à l’autre, il ne cesse de passer du réseau marocain au réseau espagnol, enfilant les messages de bienvenue sur les réseaux…
L’argent va aussi dans les immeubles qui ont poussé comme des champignons depuis les années quatre-vingt, qui sont vides et peuvent le rester sans que cela gêne grand monde. L’essentiel est d’investir vite ; le terme a quelque chose de fade pour dire une opération qui est à la fois de haute économie et de grande jouissance lorsque des immeubles entiers se payent en liquide aux terrasses des cafés. Tanger est sans doute encore aujourd’hui la capitale des immeubles neufs et déserts, vaisseaux silencieux et sombres échoués au bord des avenues même pas terminées. Tanger se met à dangereusement ressembler à Tijuana. Tout est allé tellement vite que la ville a désormais des allures de palimpseste. Il est des témoignages archéologiques délicieusement endormis sur leur gloire passée, comme ces cafés baroques, où même les ampoules n’ont jamais été changées depuis les années trente. Le Vienne, Le Berlin, Les Champs-Elysées et le salon de thé Porte, repeint certes. Comme ces boutiques figées dans le temps, et celle-là au hasard, qui ne vend que des ciseaux encore emballés dans du papier de soie, qu’un vieux monsieur ne parlant qu’espagnol défroisse pour chaque paire qu’il déballe comme si depuis un siècle un objet rare m’attendait.
Depuis ces années quatre-vingt la ville suit une courbe ininterrompue de croissance. Les usines sont arrivées, et toujours à flots continus et réguliers l’argent des montagnes. Un ami, marocain installé en Finlande, achète sur plan un appartement presque sur la plage. Deux ans après, plâtres à peine secs, il se voit offrir le double de ce qu’il l’a payé par le promoteur même qui le lui a vendu.
Enfin aujourd’hui le capital industriel investit la zone. Un walli (10) de choc fait raser par dizaines les maisons des barons abusivement plantées sur le bord de mer entre Tanger et le site du nouveau port. Les ruines sont ostensiblement visibles, comme des gibets qui serviraient d’exemples. Les entreprises ont travaillé à la lueur des projecteurs, elles ont ouvert la montagne, dans un paysage étonnant de collines arides et rugueuses couronnées d’éoliennes, pour creuser ex nihilo un nouveau port de commerce à soixante kilomètres de la ville. Dans toute l’histoire des politiques d’aménagement européennes on a fait cela une fois et une seule, à Fos, près de Marseille. Le nouveau port existe depuis l’été, géré par des capitaux de Dubaï. Je le crois promis à devenir le premier de la méditerranée, formant un dispositif portuaire avec celui d’Algésiras, en face. Anvers a fait fortune en mariant son port avec celui de Rotterdam. Plus un seul mouvement social ne peut paralyser le trafic, puisqu’il faudrait parier sur une improbable coordination des dockers belges et néerlandais. Si l’un fait grève, l’autre reçoit le trafic. Imparable. C’est un peu la même chose qui se prépare entre Tanger et Algésiras. Marseille, Gênes ou Barcelone sont foutus. On creuse à une vitesse ahurissante, rarement vue sur un chantier au Maroc, deux autoroutes et une voie de chemin de fer. Mais aucun Etat là encore n’a réellement voulu cela. Cette nouvelle ville et ses sites industriels sont nés d’abord de la volonté du roi de combler le préjudice économique et moral que le nord du Maroc avait subi sous le règne précédent. Le nouveau Tanger, futur premier port de Méditerranée, nouvelle économie frontalière enfin remise à l’échelle du monde, est la conséquence d’une volonté de rétablir la dignité perdue d’une région, bien plus que des calculs des aménageurs ou des économistes.
Tanger est donc désormais de ces villes dont les contrastes et les écarts sont si vifs que ceux qui les portent ou les subissent semblent ne plus vivre dans le même monde. Transnationale elle l’est aussi, avec cette impossible et introuvable compétence à donner un sens commun à ces niches et dérives. Pouvait-elle être en l’état source d’inspiration, redonner aux artistes qui continuent d’y vivre et d’y venir la double assurance d’y trouver la sérénité d’un mythe désormais ancré comme les colonnes d’Hercule sur le bord des rives, en même temps qu’un souffle neuf ? C’est en tout cas de le penser qui nous a donné l’envie de faire ce numéro et de le consacrer à la ville que la frontière aspire.

1. Anthropologue, il dirige le Centre Jacques-Berque à Rabat (Maroc). Il est notamment l’auteur de Cabas et conteneurs. Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers (en collaboration, Maisonneuve et Larose, 2001) et, avec Michel Samson de Gouverner Marseille : enquête sur les mondes politiques marseillais (La Découverte, 2006).
2. Faire effort de subjectivité n’est pas se laisser aller à l’introspection narcissique. La subjectivité n’a rien à voir avec les états d’âme dépressifs des classes moyennes dont se repaît aujourd’hui toute une littérature française. Faire œuvre de subjectivité, c’est envisager que certaines couches de réalité, et notamment ces moments vifs du présent volatil, ceux que l’histoire écrasera, ne sont accessibles et descriptibles qu’au prix d’une rencontre et de traversées qui affectent émotionnellement des sujets. Sur ce type de « traversées », voir Walter Benjamin, Alain Médam, Thierry Fabre, et pour l’aspect philosophique, Félix Guattari ou Toni Negri. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
3. Pateras est le nom par lequel on désigne aujourd’hui ces embarcations de fortune sur lesquelles de nombreux candidats au départ tentent l’aventure d’un voyage vers l’Europe.
4. Petite place du centre-ville de Tanger, qui jouxte immédiatement le café de Paris, et qui, dressée en balcon sur le port, offre une vue imprenable sur les côtes espagnoles. Ainsi nommée par dérision, car elle serait le refuge de ceux que l’Europe fait rêver et qui passeraient la journée à contempler ses rivages.
5. Il faut lire sur ce sujet le beau livre d’un philosophe, Heriberto Yépez, qui pense, et il a raison, qu’il y a une force paradigmatique dans le modèle de non-ville que constitue Tijuana (H. Yépez, Tijuanologias, Universidad Autonoma de Baja California, Tijuana, 2006).
6. Mercedes Jiménez, qui a commencé une thèse d’anthropologie sur ces mineurs candidats à la migration. Voir son article dans ce numéro.
7. Boutiques dans des sortes de galeries marchandes au centre-ville.
8. C’est le nom que l’on donne au Mexique aux entreprises américaines délocalisées installées dans les zones franches. Elles sont européennes à Tanger, pour le reste, elles sont rigoureusement identiques, y compris dans leur architecture, d’une ville à l’autre.
9. Les Fassi sont les habitants de la ville de Fez, les Soussi ceux de Sous et les Casaoui ceux de Casablanca.
10. Droit religieux musulman.
11. Personnage de l’administration publique, il est l’équivalent du Préfet pour les Marocains.
www.lapenseedemidi.org///Article N° : 7313

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