Tania Bruguera : derrière le visible

Print Friendly, PDF & Email

Tout commence par une fouille de police à l’entrée du frac Lorraine de Metz. Le public se rend à l’exposition d’une artiste d’origine cubaine, Tania Bruguera. Pour la première fois en France, elle y présente un travail montré à la Documenta de Kassel en 2002. Mais avant de franchir le pas du Frac Lorraine, tout à chacun doit passer le portail de sécurité. S’agit-il déjà d’une mise en situation? Réalité ou performance ? D’entrée de jeu, les limites entre art et réel se questionnent, pour mieux se répondre, se confronter, s’affranchir peut être par la suite. Son travail basé sur la performance et l’art visuel, parle aussi de réactivation. Réactiver le sens, la connaissance, la prise de conscience. Car, selon elle, quelles sont les attitudes que chaque individu peut adopter face au dogmatisme, aux contraintes radicales imposées par une situation telle que Cuba ? Situation qui peut être déplacée et vécue dans n’importe quel pays ou l’être humain, l’individu connaît un sentiment d’isolement, d’oppression.
À travers la pensée de Tania Bruguera, c’est peut-être aussi la possibilité d’éveiller notre propre pensée, de nous rendre conscients.
Sa performance pourrait aisément se comparer à un langage, qui fonctionne comme une grammaire, un alphabet. Langage inspiré du discours des politiques, qui se sert des mêmes stratégies de pouvoir, pour en tirer des leçons nécessaires ?

Effacer l’image
Les préoccupations de Tania Bruguera (re)-jouent constamment l’histoire. Untitled (2002) à Kassel prend une autre dimension historique, sociale et politique en Lorraine, à Metz.
Jean Baudrillard, après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, lance  »  l’image consomme l’évènement « . Chez Tania Bruguera, c’est tout le contraire. Dans  » Untitled « , elle revendique son  » désir d’effacer l’image. Je suis une artiste dite visuelle, et chaque fois un peu plus dans mon travail, l’invisible prend le dessus sur le visible. Pas pour que l’image n’existe pas mais plutôt pour que chacun ne soit pas conditionné pour penser qu’il s’agit de l’art « .
Dans l’installation du Frac Lorraine, la lumière y est présente, forte d’une charge symbolique, celle qui pourrait évoquer l’éveil de quelque chose…  » cela ne m’intéresse pas de seulement créer, ce qui m’intéresse, c’est une expérience, lorsque quelqu’un ne voit pas, il a plus de potentiel, j’ai envie de diminuer l’impact du visuel, pour augmenter les autres aspects qui ne sont pas seulement sensoriels « .
La pièce avec la police n’est pas sensorielle. Elle fait partie déjà de la mémoire de la police qui ne croit pas qu’il s’agit d’art…Qui manipule qui ? Tout peut toujours basculer.
La preuve en est, cette œuvre est bien dans le discours performatif de Tania. Les policiers usent de ce sentiment de peur et d’insécurité, l’artiste, elle, fait le contraire et manipule à son tour utilisant les mêmes mécanismes des policiers qui oppriment l’individu, le citoyen. Culture cubaine issue de la Révolution ? En tous les cas, il s’agit pour elle d’une forme de contestation, avec ce langage-performance qu’elle veut tout sauf sophistiqué.
 » J’aime l’idée de  » prendre soin  » de la police pour dire que c’est un art politique, et puis la police qui prend soin finalement d’un art dit politique, c’est fort, non ?  »
Résister par la pensée
Selon elle, les  » politiques ont gagné du terrain sur l’art visuel, il sert la propagande, ce qui m’intéresse c’est la responsabilité que peut donner l’art. Nous autres artistes sommes super-privilégiés, privilégiés du temps, nous avons le temps de penser, la pensée est la seule forme de résistance à mon avis, pas la seule pensée cognitive, mais celle émotionnelle aussi ».
L’émotion toujours présente, chez une artiste qui au-delà de son engagement, poursuit ce nécessaire chemin, ce but vital vers la connaissance de nous-même. Lors de son dernier séjour à Cuba, elle se rend compte que les jeunes artistes cherchent le compromis social, culturel et abusent de l’art comme utilisation symbolique. Le besoin impérieux de créer une nouvelle génération s’impose alors. Comment ? Elle a déjà vécu avec son professeur de l’Instituto Superior de Arte, Juan Francisco Elso, ce changement dans l’histoire de l’art cubain durant les années 80 et 90. C’est ainsi que naît la  » Escuela « .  » J’essaye de stimuler l’art comme service, c’est une œuvre tautologique, utiliser l’art comme gens de changement « .
Son projet  » la Escuela  » existe depuis 2003. Elle travaille avec plusieurs élèves plasticiens et artistes sur la notion d’éducation comme recours discursif de résistance, l’éducation dans tous les systèmes totalitaires étant la première chose dont s’empare le pouvoir.
Ce rapport au pouvoir, elle le vit à Chicago dans l’Amérique de Bush. Elle pense que les États-Unis et Cuba s’opposent et se rejoignent pourtant dans leur système éducatif, totalement sous contrôle.
Cubaine ou américaine, Tania ?
Quand on lui parle d’identité, la seule chose qu’elle retienne, c’est ce sentiment héroïque de pouvoir  » moverse », héritage sans doute de la fameuse Révolution de 1959, héritage qui prépare les gens de toute façon, à vivre, à avancer malgré tout.
 » L’éducation, ton éducation est fondamentale. La mienne qui est cubaine m’a fait réagir. Désormais, je souhaite proposer la fonctionnalité qui existe dans l’art, pas celle de l’art, l’art de la conduite.  »
Dans son livre  » Surveiller et punir  » Michel Foucault cite au moins une dizaine de fois à chaque page, le mot conduite. La conduite est la manière dont la société se régule, la seule chose vécue par tous. Elle parle de  » arte de conducta « .
 » Le social, c’est la conduite, si je veux faire de l’art, c’est réel. Le réel lié intimement dans sa relation au temps… Dans mon travail, il s’agit avant tout de temps et de regard.
Le moment de découverte de l’œuvre, les personnes du public se sentent menacées dans mon installation, c’est le réel. Ce moment pour moi serait le moment où se définit l’art.  »
Ce changement ou l’action diffère est celui de la découverte, de la révélation non pas au sens romantique du terme, mais plutôt le changement du signifié, les gens, lorsqu’ils pénètrent dans la pièce  » Untitled  » sont déstabilisés. Plongés dans l’obscurité, la lumière soudaine qui vient les agresser, provoque ce trouble dans lequel Tania aime à se glisser pour en comprendre les mécanismes…  » Ces ressorts sont seulement un moyen, il y a peut-être de la violence dans mon travail, mais c’est une méthode pas une fin en soi. Je crois jusqu’à un certain point que je fais de l’art politique.  »
Souvent définie comme artiste engagée, de par ses origines cubaines, elle explique que cela n’a plus vraiment de sens :
 » Je me suis rendue compte que je ne suis plus cubaine. Cet été à La Havane, je suis allée au théâtre avec ma sœur, je n’ai tout simplement pas compris les blagues et anecdotes du spectacle. Comme je n’ai plus de relation avec eux, je me suis rendue compte tout simplement que je n’appartenais plus à leur réalité. Je perdais un monde référentiel, cela m’a rendu nerveuse.
Le réel et la réalité sont deux choses différentes, Cuba, c’est sur m’a apporté, m’a transmis une transaction émotive.
Je travaille avec l’émotion, depuis l’émotion, comment le public va recevoir l’œuvre.  »
Sortir à fleur de peau, les peurs, les sentiments contradictoires, c’est un des souhaits de l’artiste, pour que le public se souvienne, qu’il ait ce rapport direct à la mémoire.
Car l’histoire, elle, se répète sans cesse, même si elle paraît sous des formes, des images nouvelles.
L’époque que nous traversons est peut-être celle du mythe d’un Sisyphe qui recommence éternellement son ascension.
L’art en question
L’histoire de Tania Bruguera se joue sur le questionnement qu’entraîne l’art. Pour cette raison, elle refuse d’être seulement une artiste cubaine. Elle admet que certains artistes qui veulent avoir une carrière internationale et rejettent leur identité d’origine ne parlent parfois de rien dans leur œuvre…
D’autres qui s’intéressent à l’identité nationale ont sans doute davantage de crédibilité. Dans les deux cas, ce qui dérange Tania Bruguera, c’est le regard que l’autre va porter sur vous, vous enfermant dans une ou l’autre de ces catégories, sans se poser la véritable question de la relation à l’autre. Nécessaire relation d’échange, pour exister des deux côtés de la frontière, celle d’ici et de là-bas.
Car les artistes d’origine latino-américaines connaissent le même problème que les artistes africains de la diaspora, dans leur définition d’artiste contemporain. Aujourd’hui, une carrière internationale se fait entre le pays d’origine et le monde occidental, à la fois pour accéder au marché et pour être insérés dans les réseaux institutionnels. Règles imposées par le triangle du monde de l’art dominant et tout puissant, Les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Triste réalité et vérité pour celui qui conçoit l’art autrement…
Face à ce fonctionnement, l’initiative de Tania Bruguera,  » La escuela  » laisse un espace libre et ouvert à la création. Etre originaire de… et circuler pour ne pas être isolé et pouvoir faire découvrir cette contemporanéité au public cubain ou africain, afin d’écrire les pages de leur histoire personnelle. Eviter les clichés de ce monde de l’art occidental, rejeter les idées reçues comme le font Kader Attia ou Barthélémy Toguo et se considérer  » artiste à part entière « .
L’identité appartient à un regard qui a une formation sociale, politique, émotionnelle qui est différente dans son cas, de la France :  » J’aime me définir, dans ce milieu de l’art où l’on colle des étiquettes, par le moyen avec lequel je travaille. Je continue de parler dans une plate-forme avec des personnes qui ne sont presque toutes pas cubaines. L’identité se définit par ce que tu vois, ce que tu retiens.  »
Être artiste, avoir une responsabilité sociale, jeter une pierre dans l’eau qui fera ricochets, pour en mesurer, par la suite, toute une série de conséquences…
Derrière les images de  » Untitled  » de Tania Bruguera, s’ouvrent des fenêtres qui viennent par touches de lumière vive, surgissant dans nos vies, parce qu’il faut soigner cette réalité et parce qu’il existe aussi cette part du faux, si dangereusement facile.

///Article N° : 4598

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Tania Bruguera, the dream of reason II. Action à l'entrée du vernissage, Frac Lorraine, 2006 © Eric Didym





Laisser un commentaire