Tavarich Gaye

De Souleyanta Ndiaye

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Ce roman de fiction a pour cadre l’Union soviétique, ensemble géopolitique qui fut pendant longtemps considéré comme le royaume de l’égalité des chances par la jeunesse africaine qui ployait encore sous le joug du néocolonialisme. Le bloc soviétique jouissait auprès des élèves des classes terminales et des étudiants africains d’une sympathie qui correspondait à la générosité et à l’enthousiasme de leurs jeunes années.
Mais avant de continuer le compte rendu de ce roman, on peut légitimement se poser la question qui se cache sous cet écrivain nouvellement venu sur l’échiquier littéraire ?
Souleyanta Ndiaye est docteur en pédagogie, diplômé de l’Institut Pouchkine de Moscou. Durant des années il a enseigné comme professeur de russe au lycée Lamine Guèye de Dakar, puis a travaillé comme journaliste et conseiller en communication. Après avoir exercé des fonctions à l’ambassade du Sénégal à Moscou, ce diplomate Sénégalais est aujourd’hui premier conseiller à la Délégation permanente de son pays auprès de l’UNESCO à Paris.
L’auteur Souleyanta Ndiaye a choisi le mode de la fiction pour nous faire découvrir une diaspora quasi méconnue : celle de l’Union Soviétique à l’orée de la chute du Mur de Berlin en 1989.
Élève en classe terminale au lycée de Sanaré, le protagoniste entre en conflit ouvert avec son professeur de littérature qui fustige les écrits d’Aimé Césaire qu’il doit enseigner à ses élèves contre son gré. Or, pour ces élèves, Aimé Césaire tout comme Kwamé Nkrumah ou Cheik Anta Diop, ces pionniers de la pensée négro-africaine, demeurent des références de taille, qui ne peuvent être comparées qu’aux promoteurs de l’idéologie communiste qu’incarnent Karl Marx, Friedrich Engels et Wladimir Lénine.
Face à un avenir bouché, la plupart des étudiants évitent l’université du Tanaré et ne rêvent que de « quitter » (p. 15) le pays, car comme l’affirme le héros de ce roman :
« Les étudiants estimaient que l’université de Tanaré était devenue une véritable fabrique de chômeurs et un effroyable garage de cerveaux » (p. 15)
Seuls les concours d’entrée aux diverses écoles nationales ouvrent un débouché dans l’administration où tous aspirent à obtenir un emploi. Face à cette situation précaire, des études à l’étranger permettent de se forger un avenir prometteur à l’abri des aléas quotidiens. Muni du baccalauréat et d’une bourse d’études, le jeune littéraire s’embarque pour le pays de ses rêves : l’Union soviétique. Il emporte comme viatique dans ses bagages, le roman Les bouts de bois de Dieu de l’écrivain sénégalais Sembène Ousmane, connu pour ses sympathies pro-communistes.
Les escales en France, d’abord à Bordeaux, représentent pour le protagoniste sa première désillusion, quand il aperçoit un jeune Noir enchaîné, malmené par des policiers qui l’escortent afin de l’expulser vers son pays d’origine. A Paris, le héros regrette déjà « le souffle des foules » de son pays face à cette métropole de béton.
A bord d’un avion de la compagnie d’Aeroflot, notre héros poursuit son voyage à destination de Moscou.
« L’URSS venait ainsi, dans mon entendement, d’ouvrir ses portes aux romantiques de ma génération déçus par les tergiversations et l’immobilisme politiques des élites dirigeantes et exagérément éblouis par l’histoire de la Révolution d’Octobre. Ce pays nous fascinait malgré le tapage médiatique infernal orchestré par les puissances capitalistes qui en faisaient un vaste champ de concentration où la vie se réduisait à l’adoration forcenée du Parti Communiste et au culte de son Secrétaire Général. » (p. 40)
Malgré les avertissements d’un étudiant burkinabé rencontré dans l’avion, le protagoniste ne peut s’imaginer que l’URSS soit le pays du marché noir. La corruption bat son plein et le racisme est le lot des étudiants Africains.
Pendant ce temps, à Koumpa, une banlieue de Sanaré, ses amis étudiants ont créé un parti politique « Groupe Vengeance X » (GVX), sous la houlette d’un étudiant, Baye Cheikh, considéré comme la matière grise du mouvement. Le GVX a pour but suprême de s’affranchir de « l’emprise négative » du Grand Parti des Masses (GPM) en perturbant le plus possible les activités du parti au pouvoir et en instaurant un climat permanent de troubles sociaux.
« S’armer de la science jusqu’aux dents et semer partout les graines du savoir » est le sacerdoce de ces militants. Tels des pèlerins infatigables, ils n’hésitent pas à parcourir les bidonvilles du pays pour alphabétiser et conscientiser les masses populaires. Les membres du GVX font preuve d’un charisme légendaire.
Pendant ce temps, notre héros après une année de séjour à la faculté de philologie de l’Université d’Etat d’Ivanovo en Russie centrale fait la connaissance de Karen Luder, une Allemande de l’Est, avec qui il entretient une liaison. Du coup, la vie devient moins morose pour lui. Ivanovo Kichiniev ou, « La ville des fiancées » de la république moldave, comme toutes les villes soviétiques est parsemée de slogans qui rappellent aux citoyens leurs devoirs et les objectifs de la révolution russe.
« Le communisme vaincra ! » « Réalisons les décisions du Congrès » (p. 51)
Si à Ivanovo notre héros s’épanouit complètement au point de voir son portrait affiché au tableau d’honneur des meilleurs étudiants africains, et d’être nommé membre du conseil des étudiants étrangers, il n’appréciera pas la vie en Moldavie où il se heurte au racisme, et au nationalisme des Moldaves. Là, il s’adonne au sexe, à l’alcool et au trafic des devises. Et les belles « Natacha » ne renferment plus aucun secret pour lui. Les étudiants étrangers vivent dans des foyers et, théoriquement, ils n’ont pas droit aux visites de femmes. Ils font l’objet d’une surveillance étroite de la part des autorités soviétiques. Cependant, ils passent outre et accueillent leurs petites amies sous le regard consterné de leur concierge. Le trafic des devises grâce aux magasins réservés aux étrangers est également source de discrimination.
La capitale moldave est restée pour moi, une ville perverse où la spéculation, le marché noir, la prostitution et les trafics de toutes sortes faisaient vivre une bonne partie des habitants, […]Le dollar, le jean, le whisky, le chewing-gum, les cigarettes occidentales et autres gadgets ouvraient toutes les portes […] S’il s’agissait d’étudiants, ces derniers pouvaient bien se passer d’être des génies ou des bûcheurs acharnés pour réussir n’importe quel examen » (p. 52)
En effet, il suffisait d’offrir à l’examinateur des devises afin qu’il puisse s’approvisionner – par l’intermédiaire d’un étranger – dans ces magasins détaxés, en produits de consommation, symboles en fait du capitalisme, mais très prisés des Soviétiques qui en étaient privés.
De retour à Ivanovo, notre héros, Gaye, se distingue par ses connaissances en Histoire du Parti communiste, la matière obligatoire et la plus importante, quelles que soient les études entreprises. Sa maîtrise de la langue russe en fait un orateur hors pair qui discrédite la politique de son pays d’origine et celle de la France. Ses discours tout feu tout flamme, inspirés de l’idéologie communiste, finissent par éveiller la méfiance des autorités de son pays qui lui font parvenir, par l’intermédiaire de l’ambassadeur du Tanaré, Henri Coly, un décret de bannissement. Le Tanaré lui interdit le droit de retour dans sa patrie. Dès lors, notre héros littéraire, le « Camarade » Gaye ou Tavarich en russe fait figure de martyr politique aux yeux des autorités soviétiques. Son discours historique prononcé lors de la commémoration de la journée de l’Afrique, le 25 mai, journée qui, en réalité, consacre la naissance de l’Organisation de l’Unité Africaine, demeure gravée dans la mémoire de tous les participants à cette manifestation. Elle inscrit Tavarich Gaye au palmarès des éléments sûrs et futurs collaborateurs de la propagande communiste.
Tavarich Gaye achève sa thèse de doctorat, épouse Karen Luder et se rend dans l’ancienne République Démocratique Allemande, et plus précisément à Leipzig, sur ordre du KGB.
C’est de cette ville que sont parties les manifestations de la population de l’Allemagne de l’Est en vue de la Réunification de l’Allemagne. Les « Montag Demonstrationen » (Les manifestations du lundi) durant le mois d’octobre 1989 avec le soutien de l’église de Leipzig vont accélérer le processus de Réunification de l’Allemagne. Tavarich Gaye, bien qu’affublé d’une nouvelle identité que lui ont conférée les services secrets, devient Docteur Matthias Gay. Il est nommé professeur à l’université de Rostock. Cette nouvelle vie faite de privilèges incommensurables dans une Allemagne en pleine mutation va prendre brutalement fin avec la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Tavarich Gaye alias Dr. Matthias Gay fait les frais de la Réunification Allemande. En effet, les démons du passé se réveillent dans cette partie du pays.
Sentant venir sa fin prochaine, Tavarich Gaye ou Dr Gay écrit une longue lettre à ses amis du Groupe Vengeance X où il confesse les raisons de son long silence durant toutes ces années : Son alliance avec les services secrets russes et allemands n’était qu’une forme de remboursement de sa dette pour des pays qui l’avaient accueilli et soutenu ; d’ autant plus qu’ils lui donnaient la possibilité de mener une vie agréable en Allemagne de l’Est. L’idéologie communiste avait perdu pour lui toute sa valeur et il avait reconnu qu’un proverbe de son terroir natal : « L’homme est le remède l’homme » avait plus de valeur que n’importe quelle idéologie importée, mais il ne se sentait pas de taille à détruire les illusions des autres.
Pendant ce temps, en Allemagne de l’Est, les skinheads entreprennent une chasse effrénée contre les étrangers. Les massacres des Noirs sont à l’ordre du jour. Un entrefilet annoncera la mort atroce du Dr. Matthias Gay gisant dans une mare de sang à côté d’une croix gammée.
Le roman très réaliste de Souleyanta Ndiaye donne un aperçu de la jeunesse Africaine dans les années 80. Les noms des protagonistes permettent facilement de mettre un nom sur ce pays, le Tanaré, qui n’est autre que la patrie de l’auteur ainsi que toutes les figures mises en scène. En choisissant d’écrire cette histoire sous forme de roman, l’auteur a pu mettre à nu les travers politiques de sa société. Ce roman illustre le rêve brisé de maints étudiants Africains qui avaient adhéré à l’idéologie communiste. La fin des démocraties populaires et l’avènement de la « Perestroika » en Russie mettent fin à la société des « paysans et des ouvriers » qui incarnaient ces régimes politiques. Le narrateur, un ancien étudiant, est devenu le premier clochard noir de Moscou qui arpentait les rues de la ville à la recherche de sa pitance quotidienne. Il meurt peu après incognito. Les étudiants Africains de Russie cotisent pour faire acheminer sa dépouille mortelle au pays.
Ecrit d’une plume alerte, l’auteur nous fait découvrir un pan d’histoire de la diaspora africaine, en terre soviétique, qui demeure quasi inconnue du grand public.

Souleyanta Ndiaye, Tavarich Gaye, roman, éd. Monde Global, coll. Fiction, Paris, 2006, 123p///Article N° : 5892

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