Tënk 2016 : enjeux documentaires

Print Friendly, PDF & Email

Du 8 au 10 décembre 2016, des professionnels du documentaire se sont regroupés comme chaque année à l’initiative du réseau Africadoc à Saint-Louis du Sénégal pour un Tënk, mot wolof qui veut dire « résumé », équivalent du « pitch » pratiqué dans le cinéma : des réalisateurs africains présentent leur projet de film, accompagnés de leur producteur africain et du formateur qui les a suivis durant leur résidence d’écriture. Des producteurs et diffuseurs (télévisions) français, belges ou québécois sont à l’écoute : le but est de monter des coproductions nord-sud qui permettent aux films d’exister, les producteurs du nord ayant accès aux aides du CNC ou de fonds locaux. Il ne s’agit pas ici de dévoiler des films qui ne sont encore qu’à l’état de projets et changeront certainement grandement d’ici leur finition mais de tenter une analyse des tendances et enjeux à l’œuvre dans ces 22 projets.

Résidences d’écriture, Tënk et coproductions : 68 documentaires ont ainsi pu voir le jour, 40 sont encore en cours de finition. C’est tout un catalogue de cinéma du réel qui peut alimenter les télévisions : des bouquets sont accessibles, que les programmateurs composent en fonction de leurs préférences. Suivi d’un débat réunissant les acteurs locaux sur les sujets abordés, un documentaire peut mobiliser un large public et aider une chaîne à tenir le choc face à l’invasion du clip et des séries. En outre, les films qui se détachent tournent abondamment dans les festivals internationaux, représentant activement le pays.
Parmi les réalisateurs, la plupart ont un parcours universitaire et certains ont suivi le master 2 de réalisation de documentaire de création de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, formation théorique et pratique intense sur une année les conduisant vers un film de fin d’études ainsi qu’un film collectif tourné par les huit participants. 67 étudiants ont ainsi obtenu leur diplôme.
Pourquoi le cinéma ?
Thierno Souleymane Diallo n’a pas froid aux yeux. Diplômé du master en 2013, il intitulait son film de fin d’étude Voyage vers l’espoir et interrogeait sous des angles originaux ce qui peut permettre à son pays, la Guinée, de décoller. Avec Matricule 60 076, il permettait à un ancien tirailleur et soldat guinéen de revenir sur sa vie dramatique. Dans Un homme pour ma famille, il trimbale une vache durant tout le film pour le sacrifice traditionnel qui permettrait la réconciliation de sa famille. Son projet Au cimetière de la pellicule présenté au Tënk est sans doute le plus physique de tous : à la recherche du premier film guinéen tombé dans l’oubli et au contenu incertain, il interroge le regard des autres sur ce que peut être le cinéma. Il compte là encore s’investir corps et âme, le film se faisant performance artistique pour déclencher les réactions.
Car tous ces jeunes réalisateurs se demandent un jour s’ils ont fait le bon choix : tant d’énergie pour des films de faible diffusion, les télévisions n’étant pas sensibles au documentaire de création. De création ? Oui, car ces films revendiquent une vision, une esthétique permettant un échange de regards avec le spectateur, et dépassent ainsi le reportage tout en tournant le dos au formatage. C’est ainsi qu’ils espèrent toucher en profondeur, faire bouger les consciences et partant leur société.
Mutations culturelles : perte ou vitalité ?
Ce nouveau cinéma ne s’encombre pas des vielles oppositions dualistes entre tradition et modernité : la modernité est une série de traditions accumulées car la tradition n’est pas figée, ses obsolescences évoluant sans cesse sous les coups de boutoirs du mouvement du monde et des forces de la jeunesse. Par contre, il s’intéresse aux mutations culturelles présentes et à ce qu’elles signifient pour l’avenir. La constatation d’une perte culturelle n’est pas une nostalgie mais une interrogation sur les formes nouvelles que peuvent prendre les rituels et pratiques. Ainsi en va-t-il des scarifications : avec Les Scarifiés, Wabinlé Nabié (Burkina Faso) revient sur sa propre histoire, sur son propre visage profondément lacéré, sur le corps de sa mère entièrement marqué. Quel est encore aujourd’hui le sens d’une telle marque culturelle ? On a en largement étudié la cosmogonie et la cartographie mais comprend-on la charge humaine de ces balafres ou dessins qui interrogent la fierté et la beauté ? L’assemblée nationale burkinabè en a interdit l’usage en 1992 en même temps que les mutilations génitales féminines, en signant la charte sur les droits de l’enfant, pour rompre avec la violence ainsi pratiquée. Par quoi les a-t-on remplacées aujourd’hui pour marquer cette appartenance à la communauté que magnifiait Ababacar Samb Makharam dans le magnifique Kodou (Sénégal, 1971) qui traitait déjà du douloureux tatouage des lèvres ? Les tatouages dont raffolent les jeunes, réminiscences des douloureux tatouages traditionnels ? Quelles sont les marques culturelles d’aujourd’hui, qui permettent d’échapper au laminage identitaire du village global ?
Les mutations urbaines entraînent la disparition d’activités qui ont renforcé le tissu social. Dans Le Mur de la mort, Amine Sabir (Maroc) compte suivre Hassan et l’attraction foraine où il risque quotidiennement sa vie pour des acrobaties en moto sur un mur vertical, ne tenant que par la force centrifuge. Il reste cinq « murs de la mort » au Maroc, deux en France où l’attraction devient œuvre artistique pour gagner le statut de spectacle. Mais pour Hassan, c’est une activité en régression qui ne survit que dans les moussems et le fait entrer dans la précarité au crépuscule de sa vie active. Là encore, la perte se muera-t-elle en de nouvelles formes culturelles et créatives ?
Quel héritage culturel ?
Avec Sur les pas de la blueswoman, Ata Messan Koffi (Togo) remonte avec Adjoa Sika, étoile montante de la musique dans son pays, sur les pas de Bella Below qui fut la pionnière de la musique moderne togolaise et chanta avec son tube Terre natale la fierté et la gloire de l’Afrique. Alors que son souvenir s’émousse 43 ans après sa mort, cette jeune artiste en fait son modèle pour en relancer le message.
De même, Jean-Marie Mallet, Français vivant depuis 30 ans au Sénégal, va dans Sunu Yone, notre chemin retrouver les enfants du célèbre percussionniste Doudou Ndiaye Coumba Rose, décédé en 2015, qui ont émigré en France, aux Etats-Unis, au Japon ou dans d’autres pays africains. Ici aussi, c’est la transmission et l’héritage qui seront questionnés à travers ce voyage international où les apports musicaux viennent se croiser.
Révéler les manipulations
La tradition a ses dérives, comme les mariages précoces et forcés. Avec Le Guetteur, Aboulaziz Zra (Cameroun) veut attaquer la question du point de vue du « méchant » : le guetteur, au su et vu de tous mais en toute discrétion, cherche les jeunes filles à marier pour les proposer aux riches commerçants nigérians. Il compte interroger ainsi la connivence de tous ceux qui y trouvent leur compte.
En République du Congo, l’association spirituelle Louzolo Amour revendique un million de membres alors que le pays a 4,5 millions d’habitants : son succès tient au fait qu’elle encourage la consommation de bière durant les cultes ! Son fondateur Guy Emile étant en retraite spirituelle dans une forêt depuis 1988, la secte qui manipule de grandes sommes d’argent se divise au cours d’interminables procès pour enrichissement illicite. Avec La Peau noire de Dieu, Delphe Kifouani et Massein Pethas comptent enquêter sur les lieux et confronter les points de vue. Entre croyance et politique, arnaque et jeux d’intérêt, le film tentera une immersion pour éclairer le phénomène et avertir les populations tout en donnant des éléments de compréhension des enjeux à l’œuvre à un public plus large.
Les sectes apparaissent effectivement comme les épiphénomènes des dérives manipulatrices de la croyance. Celle-ci a toujours été structuration individuelle et sociale, et comme l’a montré Georges Balandier, force de résistance face aux dominations (coloniales, dictatoriales). On ne peut donc mépriser les pratiques rituelles exacerbées que développent par exemple les églises dites du réveil comme des marques de sous-développement d’une pensée « sauvage » alors qu’elles seraient à lire comme des tentatives de restructuration de soi dans des formes collectives.
Avec Le Plan du maître, Carlos Yuri Ceuninck (Cap Vert) veut mettre en lumière les raisons qui ont pu pousser des personnes, parfois des personnalités reconnues de la société cap-verdienne, à confesser en public des crimes abjects qu’ils n’ont pas commis (orgie, inceste, tentatives de viols ou d’assassinat, drogue, etc.). Tous membres de l’Eglise des Adventistes du Septième Jour des Tentes (CRASDT), dirigée par un analphabète d’origine modeste, ils croient trouver ainsi plus aisément un chemin vers la rédemption. La société se divise sur le fait de croire à ces confessions ou non : le doute s’instaure dans les esprits. C’est ce doute le sujet du film, suite à la manipulation des esprits.
L’Histoire comme mise en perspective
Revenir sur le passé, faire acte de mémoire, permet de mieux se connaître et d’aborder l’avenir. Cela suppose de regarder en face les ambiguïtés, les non-dits, les traîtrises, les renoncements. C’est ce que compte faire Chantal Julie Nlend (Cameroun) avec Mémoire d’un patriote, film sur son grand-père qui fut tour à tour prince, chef coutumier collaborant avec les Français durant la colonisation, et tyran local après l’indépendance avant de sombrer dans l’oubli. En abordant ainsi avec une figure de sa famille le rôle ambigu des chefs traditionnels pris entre l’enclume et le marteau, forte des confidences de son grand-père, « Maman Chantal » prononcera l’oraison funèbre qu’elle lui a promise.
En 1989, des milliers de Noirs mauritaniens furent massacrés ou expulsés. Dans les camps de réfugiés du nord du Sénégal, ils attendent depuis 27 ans le retour. Ablaye Diop préside l’association SOS Réfugiés et a fondé le mouvement Yontii (il est temps, en peuhl). Abdellahi Dia lui avait consacré un film, L’Exil forcé. Il compte avec En attendant le retour filmer les difficiles démarches d’un politicien et homme d’affaires mauritanien sensibilisé à son sort par le film pour ramener Ablaye Diop au pays, et questionner ainsi la position des apatrides, notamment dans leur débat entre revendication et oubli pour avancer.
En 2007, Wided Zoghlami avait filmé des jeunes de Jbel Jloud, un quartier populaire de la banlieue Sud de Tunis. Elle veut avec 10 ans et une révolution plus tard les retrouver pour rendre compte de cette génération sacrifiée et de ces rappeurs qui se font aujourd’hui emprisonner pour consommation de cannabis, comme a pu le documenter de brûlante façon Hind Meddeb dans Tunisia Clash (Tunisie, 2015). Cette mise en perspective temporelle peut bien sûr être d’une grande force et apporter un regard neuf et contradictoire sur la nouvelle Tunisie, l’enjeu étant de prendre le pouls de toute une génération.
Des figures de courage
Djaz One est rappeur et tétraplégique. Dans Djaz One, Abdourahamane Moulaye (Niger) le suivra dans son combat pour sortir son premier album face à la pression sociale et familiale. Il s’agira ici de privilégier l’artiste perçu comme rebelle avant d’aborder la spécificité du handicap.
Ville-chaos à l’extrême vitalité, superbement photogénique, théâtre d’une multitude de stratégies de survie dans un contexte d’instabilité politique chronique, Kinshasa a déjà été le théâtre de nombreux films, dont le célèbre Benda Bilili ! Comment renouveler le regard ? Avec Viva Kinshasa !, Emmanuel Lupia compte suivre des activistes de la débrouille et de la mobilisation collective. Cette exploration d’une nouvelle citoyenneté en sera l’enjeu.
Résister c’est créer
Comment rendre compte des initiatives rurales porteuses d’avenir sans faire « un film d’ONG » ? Ce sera le défi d’Hélène Bocco (Togo) avec Agomé-Sévah, de l’ombre à la lumière. Agomé-Sévah est un village où l’on reste méfiant face aux intrusions de la modernité. On y trouve pourtant quatre femmes âgées et analphabètes qui ont suivi grâce à une ONG une formation en Inde pour éclairer le nouveau dispensaire et l’école à l’énergie solaire, ainsi que les maisons individuelles. Cette arrivée de la lumière bouleverse les comportements : l’enjeu ici est de sortir de l’anecdote pour éclairer les perspectives et les complexités d’une action de développement durable.
Evoluer c’est résister et résister c’est créer. En Tunisie, Kerkennah est un minuscule archipel où vivent des pêcheurs. Il est connu pour l’Assir, le vin naturel que préparaient les femmes pour leur mari au retour de la mer, une tradition en voie de disparition du fait de la baisse d’activité halieutique mais aussi de l’interdiction de l’alcool par le parti intégriste Hezb-ettahir dont Kerkennah est devenu un bastion à la faveur du mécontentement provoqué par une marée noire. Avec Kerkennah, Amine Chennoufi s’intéressera à l’Assir comme symbole de ces tensions. L’enjeu sera pour lui d’ancrer son film dans la créativité des pratiques de résistance.
Quant à Cyrielle Raingou (Cameroun), elle s’attaque à un sujet étonnant avec Le Cycloneur : un génial inventeur met au point pour lutter contre Boko Haram une machine à déclencher les cyclones et veut la tester sur un terrain militaire ! Elle s’en est fait un ami au point qu’il l’appelle « ma fille » et s’est donné pour mission de la convertir à l’islam. Le film sort ainsi du comique pour entrer dans un registre plus personnel où est questionnée la condition féminine.
Cette condition féminine, Bawa Kadadé (Niger) tient à l’aborder à propos de la formation des femmes à l’école normale : chaque année, une vingtaine d’entre elles emmènent une jeune sœur ou nièce pour s’occuper de leur bébé. Ces jeunes filles seront ainsi déscolarisées pour être à leur service. Il veut dans A l’école des otages montrer l’action du comité pédagogique pour qu’elles soient accueillies dans une classe dédiée.
Quelle thérapie ?
Rien d’étonnant à ce que ce soit souvent des femmes qui ressentent des troubles et leur cherchent une thérapie. Ne portent-elles pas les traumatismes du mépris et de la marginalisation ? Deux réalisatrices voudraient aborder de façon très personnelle cette question. Ndeye Marame Gueye (Sénégal) a des maux de têtes intenses depuis la perte d’un fétiche. Les thérapies à sa portée mettent en scène les croyances, paradoxes religieux, mysticismes et charlatanismes de sa société, qu’elle abordera avec humour dans L’œil. Hawa Aliou N’Diaye (Mali) fait un cauchemar récurrent où un mauvais esprit la poursuit. Quel est ce djin qui se met en travers de ses relations avec les hommes ? En réalisant Koredugaw, elle va se rapprocher des communautés Koreduga et de leur pratique thérapeutique traditionnelle : une invitation à la bouffonnerie dont la philosophie sans connotation religieuse est reconnue par l’Unesco comme un patrimoine universel de l’humanité.
Les hommes ne sont cependant pas en reste : pour Faiçal Benaghrou (Maroc), Cercles sera une quête de liberté après dix ans de service forcé dans l’armée. Il se réfugie dans le village de ses grands-parents et y trouve un artiste matiériste, libre et solitaire, en qui il va se projeter. Le film se fera quête d’apaisement et confrontation avec le père.
Ces mises à nu sont elles-mêmes thérapeutiques. En quoi nous concernent-elles ? Sans doute parce que les traumatismes que nous portons ne sont pas qu’individuels : ils sont légués par l’Histoire, par nos familles, par nos sociétés. Notre thérapie individuelle, notre manière de conjurer notre sort et d’ancrer notre individuation, n’a elle aussi de valeur que collective. Pour parler à tous, l’enjeu pour ces films est dès lors de penser leur rapport à leur communauté.
A la recherche du sens de la vie
En 2003, Nadia Tuijer réalisait Le Refuge, magnifique évocation par une simple voix-off du vécu et du rapport à la vie et à la mort d’un gardien de cimetière (cf. [critique n°3479]). C’est dans le même cimetière du Djellaz à Tunis que la franco-algérienne Leïla Chaïbi (qui vient de remporter le grand prix long métrage du Festival du film documentaire de Saint-Louis pour Le Verrou, coréalisé avec Hélène Poté) voudrait tourner Hassan le fou, gardien des mondes. Depuis 40 ans, Hassan entretient le cimetière, accompagne les prières et les cérémonies, connaît chaque tombe et vit avec les morts. On le dit maléfique et indigent, mais ne serait-il pas plutôt un prophète des temps modernes qui ont laissé de côté la spiritualité ? La proximité entre les deux films est frappante mais ce sont les temps qui ont changé : ce qui pouvait paraître étrange il y a une quinzaine d’années s’impose aujourd’hui face au repli et à la violence du monde.
Il est effectivement devenu plus important encore de saisir le rythme de la nature et des êtres, ce mouvement permanent qui alterne la mort et la vie, la joie et la tristesse, la paix et l’agitation, le jour et la nuit. C’est ce rythme que Nadia Chouieb voudrait capter dans Maydoum Hal (rien n’est permanent) à Beni Abbès, oasis du Sud-Ouest algérien, avec une femme et sa famille, non dans la seule contemplation qu’appelle le désert ou la magie des fêtes, mais dans la gestion du quotidien et la perte d’un être cher. Si bien que l’enjeu du film sera de comprendre comment les femmes exorcisent les douleurs.
C’est cette profondeur qui traverse ces projets documentaires dans leur diversité. Ils feront encore l’objet d’un long travail de maturation avec les producteurs et dans la solitude de la création, mais leur potentiel est énorme pour rendre compte de ce qui anime aujourd’hui les jeunes d’Afrique dans leur confrontation à leurs sociétés. Car l’enjeu de leur travail est de faire percevoir au monde que l’Afrique n’est pas une marge mais une composante active de notre devenir commun et qu’elle a beaucoup à nous dire.

A comparer avec l’article sur le Tenk 2012 : [article n°11107]///Article N° : 13889

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© Emmanuel Lupia




Laisser un commentaire