The Soul of a Man

De Wim Wenders

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Sans doute est-ce le désir de surfer sur le succès de Buena Vista Social Club qui fait ouvrir par celui de Wenders la série de sept films produits par Martin Scorcese sur le blues. Le réalisateur, qui délaisse la fiction le temps de documentaires musicaux enthousiastes, ne se contente pas de filmer les musiciens mais les aborde de façon métaphysique, pour transmettre la profondeur humaine de leur interprétation. Il instille des morceaux de quotidien, leurs envies et leurs souffrances à côté de morceaux choisis qui atteignent ainsi leur pleine force émotionnelle. Mais alors que dans Buena Vista Social Club, il pouvait filmer des musiciens encore vivants, ce sont ici trois bluesmen d’une autre époque qu’il met en exergue. Il lui faut donc des artifices.
Le premier est une légende : Blind Willie Johnson. De ce musicien aveugle ne reste qu’une photo et les enregistrements décatis mais bourrés de vie des 78 tours. Qu’à cela ne tienne : c’est avec les images d’un disque high tech transporté par spoutnik que démarre The Soul of a man, car l’enregistrement de Dark was the night (1927) se trouve dans la soute de Voyager, propulsé en direction de l’infini par la NASA en 1977 avec une série d’objets et des messages traduits en 50 langues à destination des éventuels extra-terrestres qui pourraient se trouver sur sa route. Si l’odyssée du blues peut être ainsi une odyssée de l’espace, c’est qu’il est une chanson de l’âme, et notamment celle des Noirs américains opprimés par la traite et la ségrégation. Retour sur terre : jouant d’une guitare bottleneck, un Blind Willie Johnson recomposé dans ce qui pourrait être un document d’époque tourné à la manivelle, chante en regardant le ciel sans le voir, pour que les bonnes âmes mettent une pièce dans son escarcelle.
Le second rassemble à lui seul le drame de la condition des Noirs et d’une époque : en chantant de  » vieilles chansons solitaires « , Skip James évoque la réalité sociale de la crise de 29 : Hardtimes here around, everywhere you go. Wenders mêle documents d’époque et reconstitution du voyage de Skip James qui en l’espace de deux jours va enregistrer en février 1931 les morceaux qui resteront dans la légende, alors que lui-même disparaîtra une trentaine d’année sans en avoir retiré davantage que les 40 dollars donnés ce jour-là, son contrat au pourcentage s’étant évanoui dans les faillites de la crise, avant d’être redécouvert et porté aux nues en 1964 par le festival de Newport.
Mais la reconstitution historique, qui utilise les ficelles du noir-et-blanc, multiplie les accélérés et les encarts pour faire  » cinéma muet « , et frise dangereusement le cliché, resteraient bien plates et construites si Wenders ne leur adjoignait pas de superbes flashs colorés sur les groupes contemporains qui reprennent les chansons des anciens. C’est ainsi que l’on voit Lucinda Williams, The John Spencer Blues explosion, Beck, Lou Reed, Cassandra Wilson, Nick Cave, Los Lobos etc. dans des interprétations des vieux tunes. La juxtaposition valorise la légende et épaissit le présent.
C’est ainsi que la reprise de I’m glad par les Cream permettra de payer l’opération qui permettra à Skip James de lutter trois ans de plus contre le cancer qui l’emmenait et de chanter encore Cherry Ball Blues au Newport Festival de 1966.
Cet assemblage hétéroclite aurait pu lasser si une magnifique rencontre ne permettait à Wenders de renouveler complètement son approche avec le troisième musicien qu’il découvre grâce à John Mayall qui chante The death of JB Lenoir. Un vieux couple de passionnés américains d’origine suédoise l’amène à délaisser l’artifice : ils ont fait le boulot avant lui. Pour aider JB Lenoir à trouver des contrats en Suède, ils avaient loué une caméra durant deux jours et réalisé sans aucune prétention artistique des images où l’on voit non seulement Lenoir interpréter ses chansons mais les appeler dans le champ, pour les étreindre ou l’accompagner à la guitare. Un miracle s’accomplit : ces images en légère plongée mal cadrée regorgent de ce que Wenders cherche à communiquer, l’enthousiasme et l’émotion.
Jouant encore sur les magnifiques images de l’incroyable retour de Skip James et la reprise par Cassandra Wilson du Vietnam Blues de JB Lenoir (Mr. President, you always talk about peace but you must clear your house before leaving), Wenders nous laisse éberlués et convaincus de l’éternelle prégnance du blues.

///Article N° : 3259


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