Théâtre classique en milieu populaire et théâtre populaire

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Kinshasa du théâtre, théâtre élitiste, théâtre populaire
Kinshasa est la capitale de la Rumba africaine. Nous n’apprenons rien à personne. Les Manu Dibango, Essou Jean Serge et autres grandes figures de la musique africaine ont fait leurs écoles à Kinshasa auprès des maîtres comme Grand Kallé ou Lwambo Makiadi Franco. Aujourd’hui encore, les Papa Wemba, Koffi Olomidé, Werrason ou JB Mpiana font courir toute l’Afrique et dans chaque pays, ils ont fait des émules. On parle tellement de la musique de la RDC que l’on oublie que Kinshasa est aussi la ville des autres disciplines artistiques comme les arts plastiques, la danse et le théâtre. Dans chaque commune de Kinshasa, il existe au moins une compagnie de théâtre amateur et le Kinois adore le beau spectacle. Mais aujourd’hui, le public de théâtre de Kinshasa est placé devant deux tendances théâtrales : le théâtre dit « élitiste ou classique » et l’autre tendance appelée « populaire ».
Le théâtre élitiste ou classique est celui qui se crée à partir d’un texte d’auteur, un travail qui tient compte de l’aspect esthétique et artistique de la création. Ce théâtre, souvent joué en français, sélectionne son public. Les porte-étendards de cette tendance sont l’Ecurie Maloba, le Théâtre des Intrigants, la Compagnie Marabout Théâtre et le Tam-Tam Théâtre, des structures professionnelles qui créent des spectacles de grande valeur artistique qui font la fierté du théâtre congolais à l’extérieur. Il y a aussi une foule de compagnies amateurs qui offrent au public des créations de valeur moyenne.
Le théâtre populaire est l’autre tendance qui a pris du terrain à Kinshasa. C’est le genre de spectacles créés à partir d’un scénario ou d’un thème où l’improvisation domine. Ce théâtre joué généralement en langues nationales, a plus d’audience pour des raisons évidentes de langue, pour ses thèmes puisés droit dans le quotidien et surtout parce qu’il repose sur la comédie, la bouffonnerie. C’est le théâtre de la satire sociale. Ces compagnies de théâtre populaire se catégorisent en deux grandes écoles, les puristes et les bouffons.
Les puristes reproduisent des personnages connus de la vie courante, en exagérant leurs vices. Le groupe Salongo (avec le Théâtre de chez nous), le groupe Sans-Souci et leurs dissidents sont les leaders de cette branche. Les bouffons se rapprochent plus de personnages de cirque avec leurs maquillages exagérés, leurs postiches, tenues débraillées, plein d’accessoires décalés (par exemple un réveil qu’on pend au coup comme collier). Leur but est de faire rire par le sensationnel. On en trouve de plus en plus dans la capitale, mais Ngadidia, Maître Pay, Takinga en sont les tenors.
Ce style tient très peu compte des principes traditionnels de création. Il est vrai que le théâtre est dynamique, mais il est des bases fondamentales qu’on ne peut négliger sinon on est hors du théâtre. Un travail de restructuration de ce théâtre s’impose sur le plan des thèmes, de l’esthétique, de l’éthique aussi et surtout de principe, car le théâtre est d’abord et avant tout un art un art de la scène, pas une télé dramatique. Aujourd’hui avec la multiplication des chaînes privées à Kinshasa, tout le monde pense avoir un audimat en mettant des « feuilletons » (tout ce qui est tourné à l’extérieur, hors des scènes traditionnelles de théâtre). Et comme c’est joué par des groupes de théâtre populaire, une confusion s’est créée dans la tête du public sur le concept ‘théâtre’. Pourtant, je crois sincèrement que ce genre a aussi sa place. Avec plus de sérieux même, il peut pleinement jouer son rôle d’éducation des masses.
Il y a aussi le théâtre d’intervention sociale ou le théâtre pour le développement qui est très exploité avec des têtes d’affiche comme la compagnie Tico (Théâtre d’Intervention au Congo) et les Béjarts. Ces structures amènent le théâtre au public : dans la rue, dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les marchés. Leurs thèmes de sensibilisation vont de la prévention des maladies à la conscientisation politique. Elles travaillent souvent avec des organismes internationaux comme l’Unicef, l’OMS et certaines ONG.
Culture de développement. Cas-type : l’Ecurie Maloba
Décembre 1988, au moment où le théâtre zaïrois connaît une terrible période de vaches maigres, une poignée d’artistes de diverses formations, sur initiative de Honoré Galans Mutombo Buitshi, réfléchissent sur l’avenir de leur profession.
La conclusion, après quatre jours de réflexion, est qu’il faut professionnaliser le métier par des formations intégrales, par la création des structures d’administration et gestion de produits culturels, de promotion, diffusion, production et protection des arts, par des échanges.
La décision des participants est prise : s’associer dans une structure privée pour trouver des solutions aux différentes équations posées. Et l’Ecurie Maloba voit le jour !
Abréviation des trois compagnies fondatrices, Malaïka de Mutombo Buitshi, Lokombe de Paul Tshisungu et Baobab de Jean Shaka, « Maloba » veut dire parole en lingala. L’Ecurie Maloba se veut donc une association d’artistes et de compagnies théâtrales pour un théâtre de la parole, une parole qui soit entendue…
Première démarche, acquisition d’un lieu devant servir de siège, de lieu de répétition et de production. Le ‘Jardin Moto na Moto Abongisa’ (un slogan de Mobutu qui veut dire ‘Lieu où chacun fait bien son travail ou est supposé bien le faire !’), espace en plein air appartenant à la municipalité, sera négocié et obtenu.
Depuis, l’Ecurie Maloba fonctionne à cet endroit. Elle y a installé ses bureaux, un bibliothèque de près de mille ouvrages, une salle de projection vidéo, deux containers, une galerie d’expo d’art plastique, un bar-restaurant et le plein air avec deux scènes pour recevoir les spectacles. Avec sa scène de dix mètres d’ouverture et dix mètres de profondeur, le Jardin Moto na Moto Abongisa, débaptisé Espace Mutombo Buitshi à la mort de ce dernier, a reçu tous les grands spectacles congolais et étrangers de passage à Kinshasa. Celui du mime belge Jean Picot, celui de la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, le festival congo-brazzavillois Expressions 7… Des ateliers y ont été organisé par des metteurs en scène nationaux comme étrangers. En 1997, elle obtient le prix Afrique en Créations de la meilleure structure africaine sub-saharienne.
Deux ans après sa création, l’Ecurie Maloba lance l’idée de créer une plate-forme de rencontre entre différents créateurs. C’est la naissance du Festival international de l’Acteur, FIA. Et le FIA à son tour engendre le Réseau de Production, de Promotion et de Diffusion des Spectacles en Afrique Centrale, REPROSAC. Ainsi des projets comme Ubu Toujours, le festival Expressions 7 de Brazzaville ou encore Arrêt Kardiak ont pu s’appuyer sur ces structures pour se réaliser.
« Aux époques de prospérité et d’abondance, les peuples du monde, heureux et repus, s’adressent aux spectacles, suprême accomplissement de leur bonheur ; en temps de crise et d’inflations aussi, les peuples du monde, désorientés, s’adressent aux spectacles qui ignorent l’inflation, pour leur redonner courage et espoir. » (Mobyem Mikanza) Cette pensée illustre fort bien la place du théâtre dans l’univers de l’homme. Le théâtre serait donc pour les peuples, le véhicule qui conduirait à la fois et simultanément, au devant de leur suprême souffrance et leur suprême espérance. Si sous d’autres cieux ce phénomène a été compris, et une véritable industrie culturelle a été mise au point, régissant le quotidien socio-économique de l’homme, beaucoup de pays en Afrique ont encore du chemin à faire pour rentrer dans cette dynamique. Ce ne sont pourtant ni les talents, ni les volontés qui manquent.

///Article N° : 2704

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