Théâtre et conte à Ouagadougou

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Récit par l’un de ses instigateurs d’une expérience de rencontre-création de trois troupes burkinabè autour d’un même conte en août dernier à Ouagadougou. Une gageure réussie.

Les contes se promènent par-dessus les frontières, glissent de main en main, aiment passer en contrebande. Ils ne payent pas de taxe d’aéroport.
Les contes se ressemblent, aiment l’ubiquité.
On lit et relit les contes, mais il faut aussi reconter les contes. Il faut multiplier les versions des contes.
Et puisqu’on dit les contes à haute voix, on peut aussi les mettre sur le théâtre.
Depuis quelque temps, nous avions, Catherine Dasté et moi, un projet commun qui trouva, l’été dernier, son lieu de réalisation à Ouagadougou, et non, comme on le dit parfois, parce que l’Afrique serait un continent plus  » conteur  » qu’un autre – quant à moi, je n’en crois rien !
Dans ce projet, nous voulions renouer avec l’esprit de rencontre et de joute du théâtre grec, évidemment sans jury ni récompense : plusieurs auteurs traitant le même matériau, afin que le public puisse comparer, jouir des différences d’approche.
C’est ce que nous avons fait, un mois durant. Il s’est agi d’un travail complet : depuis la mise en commun de toutes sortes de contes (dans le but d’en choisir un) jusqu’à la réalisation scénique, en passant par l’écriture et des entraînements divers, corps, voix, texte…
Puisque le conte aime le nombre trois, nous voulions qu’il y ait trois auteurs à travailler sur le même conte lui faisant subir, chacun, trois avatars. (En fait, il y eut quatre auteurs, aussi vrai qu’on n’échappe pas à l’arithmétique des Mousquetaires.) Chaque traitement aligne trois versions du conte choisi. La première est la version originelle. La deuxième met en péril la version originelle. La troisième la fait exploser.
Un conte traditionnel du Kénédougou  » Les conseils de la fortune « , que Amadou Bourou avait recueilli en 1990 de la bouche de Mamadou Traoré servit de point de départ. En bref : un homme pauvre, marié, un fils, part pendant dix ans chercher la fortune, revient avec dix sous, se les fait voler sur le chemin du retour, repart trois ans, revient avec trois sous, rencontre un homme qui lui échange ses trois sous contre trois paroles de sagesse, lesquelles lui apportent finalement la fortune.
Ainsi, le samedi 2 août 1997, sur la scène du Théâtre de la Fraternité à Ouagadougou, fut représenté un spectacle fait de quatre triptyques sur ce même thème. Chaque triptyque était mis en scène par son auteur, et Catherine Dasté avait supervisé les quatre mises en scène, afin qu’elles tiennent ensemble, assistée pour la scénographie par Yves Collet, lui-même entouré d’une équipe du lieu. Il s’agissait de l’aboutissement d’un  » stage d’écriture et de réalisation dramatique « , mais il serait beaucoup plus juste de parler d’une rencontre de création, sous l’égide de la mission de coopération culturelle française et du Centre Culturel Georges Méliès de Ouagadougou dirigé par Thierry Klockenbring.
Trois équipes de théâtre (auteur, metteur en scène, comédiens, musiciens) du Burkina Faso participaient à ce travail : le Théâtre de la Fraternité (Ouagadougou), la compagnie Feeren (Ouagadougou), Traces Théâtre (Bobo-Dioulasso)
– Le théâtre de la Fraternité, que dirige à Ouagadougou Jean-Pierre Guingané, avait confié à Étienne Minoungou la tâche d’auteur-metteur en scène, et c’était à peu de chose près sa première expérience. Il enseigne, par ailleurs, et écrit de la poésie. Sa pièce intitulée La passe présente successivement la caricature d’une conférence ethnographique avec allusions satiriques à l’actualité politique, un dialogue plus intemporel sur l’idée de la passe de la parole, enfin une comédie dans laquelle le marchand de sagesse (ou d’illusion) se voit contraint par ruse de donner gratuitement un message involontaire. Le triptyque recourt au mélange des genres. À chaque volet, il change radicalement le point de vue sur le conte.
L’efficacité du texte de Minoungou, notamment dans sa troisième partie, lançait le spectacle sur la voie du rire.
– La compagnie Feeren, que dirige, à Ouagadougou encore, Amadou Bourou, auteur, acteur et metteur en scène, donna Trois sous, trois paroles de sagesse, une fortune. D’abord, le conte initial à peine modifié, mais proposé par un vieillard-conteur qui finit par douter de ses forces narratives. De ce fait, le récit se déplace dans la bouche d’une femme racontant sa propre histoire d’épouse qui attend le retour de celui qui est parti, avec ce que cela exige de combat contre  » le dur visage de la tradition « . Enfin, dans les bureaux d’une entreprise moderne, un homme part en retraite non sans libérer pour ceux qui restent  » une frénésie de paroles de sagesse « .
Bourou est déjà l’auteur de L’étrange bonnet du roi Silure (1992) et de La Boutique (1996) qui a tourné tout récemment dans le nord de la France et en Belgique. Sa manière est douce, alternativement elliptique et insistante, et je vois chez lui un souci de réconciliation entre la futilité du présent et les lourdeurs du passé, passé et présent cachant également la beauté du monde. C’est sensible dans ses thèmes, dans son écriture, dans son travail scénique aussi qui recourt au chant, à la danse, à la musique… et à la calebasse qui assurait dans son spectacle la continuité formelle. Les personnages sont souvent de tout jeunes gens mis devant leur capacité d’action autonome, libre. Bourou a constitué une équipe de comédiens remarquables, très unis, polyvalents et capables de tout.
– Traces Théâtre est installé à Bobo-Dioulasso. Moussa Sanou y est auteur, metteur en scène et acteur. Il proposa Les trois paroles de sagesse. Au commencement, trois enfants se racontent le conte. Puis, vient une version  » merveilleuse  » dans laquelle l’homme est  » le témoin du temps passé « , la femme  » le témoin du temps présent  » et à eux deux  » les témoins du temps en devenir « . Ce qui est changé, là, du conte, c’est le fait que les paroles de sagesse sont fournies par celui qui cherche fortune, et qui doit, donc, les trouver de lui-même. Dans la troisième version, Datidoma se trouve pris entre les deux enterrements de ses deux voisins, un riche et l’autre pauvre, et lui ni riche ni pauvre…
Moussa Sanou, qui a déjà écrit et monté Ismaël, prix de bière (1996), est doué d’une qualité rare, cette légèreté engagée, observation amusée, rigoureuse, forte. Un œil extrêmement vif sur la réalité et juste ce qu’il faut d’ironie d’où le rire monte, clair et net. Sanou a un sens très sûr de l’économie de ses moyens littéraires et scéniques. Il sait les tendre à leur maximum pour en décupler le pouvoir. Là encore, comme chez Bourou, le travail d’équipe est impressionnant de fermeté et d’engagement dans la fiction. Une chose ne trompe pas, c’est de savoir jouer aussi admirablement des personnages d’enfants, comme d’ailleurs chez Bourou des adolescents.
Le public vit donc passer en deux heures ces douze variations sur un thème connu, avec un inévitable effet de rabâchage, que le spectacle de Sanou sut d’ailleurs moquer de l’intérieur de façon irrésistible.
J’avais, quant à moi écrit Trois fois trois phrases, et je ne sais pas si j’ai fait quelque chose de plus… français. Ce n’est pas à moi de le dire. Je sais seulement que l’équipe de comédiens qui ont accepté de jouer ma pièce (réunissant des acteurs de chacune des trois troupes) était éblouissante.
Catherine Dasté a assuré la mise en scène des quatre mises en scène, ce qui était une belle gageure réussie. Yves Collet a recréé une sorte de place publique de la ville africaine avec ses maisons d’où sortaient les propositions successives de chaque troupe. Comme dans La Boutique d’Amadou Bourou, il y avait des échanges autour d’une sagesse – sage ou pas, c’était la question ! Il a été beaucoup question de la richesse et de la pauvreté, de la tradition et de la vie présente, beaucoup question de la parole et de sa mise en mouvement, de son échange.

Jacques Jouet est né en 1947. Il est l’auteur de plusieurs livres de poésie : 107 âmes (Seghers, 1991), Le Chantier (Limon, 1993), et a publié des romans : Le directeur du Musée des Cadeaux des Chefs d’Etat de l’Etranger (Seuil, 1994), La montagne R (Seuil, 1996), et des nouvelles : Actes de la machine ronde (Julliard, 1994) et des pièces de théâtre : La scène est sur la scène, théâtre I (Limon, 1994), Morceaux de théêtre, théâtre II (Limon, 1997). Il est aussi l’auteur d’un essai sur Raymond Queneau (La Manufacture, 1988) et membre de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature potentielle fondé par François le Lionnais et Raymond Queneau). ///Article N° : 294

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