Tidiani N’Diaye : « C’est important de dépasser les égos pour travailler ensemble et rester solidaires »

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Il a été formé à la danse chez lui au Mali au centre Donko Seko, dirigé par la chorégraphe haïtienne Kettly Noël. Il a poursuivi en France au Centre national de danse contemporaine d’Angers et au Centre national chorégraphique de Montpellier. Le danseur et chorégraphe Tidiani N’Diaye a trouvé sa voie entre le Mali et la France. « Wax », sa dernière création, un temps suspendue pour cause de crise sanitaire, a pu être présentée en octobre 2020 à la Manufacture CDNC de Bordeaux dans le cadre du Festival international des arts de Bordeaux. L’occasion de rencontrer le chorégraphe, issu d’une jeune génération d’artistes bien décidée à tracer son sillon en Afrique et ailleurs.

Wax – Louis-Clément Da Costa et Tidiani N’Diaye ©_Pierre_PLANCHENAULT

Dans votre dernière création, la scène est entièrement recouverte de wax, à l’origine tissu inspiré de motifs indonésiens, fabriqué au Pays-Bas pour le marché africain où il est devenu emblématique. C’est ce phénomène d’appropriation culturel qui vous a inspiré ?

En Afrique, le wax est très présent et les africains pensent que c’est un tissu traditionnel. Il est l’image même du tissu dit « africain » pour les africains comme pour les occidentaux. On le retrouve depuis quelques années dans la mode en Europe. La question de l’appropriation culturelle est présente dans le spectacle mais elle dépasse ce sujet. Le wax est un fil qui relie l’Europe et l’Afrique. Ce produit fabriqué en Europe, importé en Afrique est comme un lien entre les deux espaces. Je suis de là-bas et je vis en Europe. Cela reflète aussi mon parcours personnel.

 

Les tenues des danseurs sont taillées dans le même tissu que celui qui recouvre la scène. La mise en scène des corps dans ce décors évoque l’univers de grands photographes maliens comme Seydou Keita ou Malick Sidibé… « Wax » est un clin d’œil à ces grands portraitistes ?

Quand j’ai commencé à réfléchir sur « Wax », j’ai pensé la scène comme un studio photo. Très vite le travail de Malick Sidibé m’est revenu à l’esprit. J’ai voulu recréer un studio photo où les danseurs partent de postures auxquelles ils vont apporter le mouvement. L’enchainement des postures amène à une continuité de mouvement qui crée la danse. Le spectateur devient l’œil de l’appareil photo. Il choisit l’angle de vision et pose son regard là où il a envie de le poser. Je me suis également inspiré des sculptures d’Ousmane Sow dont les corps sont très expressifs. Ils dégagent une densité qui m’a beaucoup inspiré et qui m’a donné envie de créer une danse. Quand je regarde ses sculptures, je vois des personnages en mouvement. Comme s’ils cherchaient à aller dans une direction et à nous en montrer le chemin. Cela crée un prolongement dans le corps, dans les bras, dans l’intention, dans l’intensité que j’ai eu envie d’accentuer.

 

Faire dialoguer danse, photo et arts visuels, cela correspond à une envie de décloisonner les disciplines ?

Je suis danseur mais je suis sensible aux arts visuels, même si je n’ai pas fait d’école d’art. Je m’intéresse beaucoup à la photo et à la vidéo. Cette sensibilité ressort dans la manière dont je construis mon espace, mais aussi dans le travail sur la lumière et la scénographie. Je travaille également beaucoup avec la caméra qui me permet de saisir un mouvement à un instant précis. Filmer la danse me permet de m’interroger sur la façon de mettre en valeur le corps du danseur dans l’image et de l’intégrer au processus de création.

Wax ©_Pierre_PLANCHENAULT

 

Le tissu est un matériau présent dans vos deux dernières créations. La précédente « Bazin » (2017) était également construite autour de cette autre étoffe très présente en Afrique. Le tissu par sa malléabilité et sa souplesse, est comme une métaphore du corps du danseur ?

C’est surtout un matériau qui, pour « Bazin », a été comme un troisième corps sur scène. Il nous a obligés à danser autrement dans le duo que j’ai créé avec le plasticien Arthur Eskenazi. Nos mouvements s’adaptaient aux contraintes imposées par le bazin avec lequel nous dansions. Il mesurait 10 mètres de long. Entassé sur la scène, il pouvait parfois évoquer des formes monstrueuses. Mais le tissu permettait également de nous relier Arthur et moi. Comme le wax, le bazin est en grande partie fabriqué en Europe, puis il est envoyé chez nous où il est teint. Là encore, la géopolitique est présente. Nous voulions montrer cette tension-là entre l’Afrique et l’Occident mais aussi l’écoute et les possibilités offertes par la rencontre entre les deux espaces.

 

Votre travail chorégraphique est nourri de gestes quotidiens et de ses objets comme les sacs plastiques, les tissus, les balançoires, les nattes. Que disent ces objets de votre rapport à votre environnement ?

Je me nourris de beaucoup de choses que j’observe et d’objets qui font écho à mon quotidien. C’est plus facile de créer des imaginaires à partir d’un objet qu’avec un corps simple. Au Mali, on voit beaucoup d’objets dans la rue. Les femmes portent un tas de choses sur la tête, les taxis sont souvent surchargés d’objets volumineux, parfois on croise un vendeur ambulant chargé d’éponges qui masquent totalement son corps. Il disparaît sous son chargement mais son corps déambule dans l’espace. Au Mali, tout est spectacle. Dans « Wax », on retrouve des gestes de mes souvenirs en Afrique. Dans la région où j’ai grandi, près de Mopti, je voyais les danses dans les villages. Ces souvenirs sont inscrits dans mon corps et ils ressortent dans mon travail.

 

Si on peut percevoir dans votre travail des pas de danse traditionnelle que vous avez pu observer dans votre environnement, vous mixez danse contemporaine, arts martiaux, hip hop, ou encore le butô, une danse japonaise …

Ce n’est pas parce que je suis africain que je dois rester cantonné aux danses dites « africaines ». J’ai été formé en Afrique, j’y ai beaucoup appris. La culture malienne est en moi. J’ai poursuivi ma formation en France au Centre national de danse contemporaine d’Angers puis au Centre National Chorégraphique de Montpellier sous la direction de Mathilde Monnier. J’y ai rencontré beaucoup d’artistes et cela m’a également nourri. Je suis fait de tout cela. Dans mon travail, je ne peux pas dire que je m’inspire uniquement de l’Afrique. Et puis l’Afrique est aussi traversée par d’autres cultures. Au Mali mes petits frères écoutent la même musique que les jeunes français. Ils s’habillent de la même façon. Quand j’étais au Mali, j’étais moi-même confronté à d’autres cultures. Et cette confrontation nourrit ma danse qui ne peut pas se limiter à un style de danse particulier.

Wax – Louis-Clément Da Costa et Tidiani N’Diaye©_Pierre_PLANCHENAULT

Vous avez été formé à Bamako au centre Donko Seko de la chorégraphe Kettly Noël qui a participé au développement de la danse contemporaine en Afrique. Comme l’ont fait, entre autres, Germaine Acogny, Irène Tassembédo, Salia Sanou ou Seydou Boro. Quel est l’héritage de ces aînés pour votre génération ?

Les aînés ont ouvert des voies mais je ne me réclame pas d’une école ou d’un répertoire particulier. Je n’ai pas beaucoup travaillé avec les chorégraphes de cette génération. Je suis resté quatre ans à Donko Seko mais j’ai finalement peu travaillé avec Kettly Noël car il y avait d’autres intervenants. Mon apprentissage de la danse ayant débuté à Donko Seko, son esthétique est inscrite dans mon corps. Le fait que le centre accueillait des intervenants du monde entier a aussi contribué à m’ouvrir d’autres univers. Plus tard, j’ai travaillé avec le danseur et chorégraphe nigérian Qudus Aderemi Onokeku pour la pièce « We almost forgot ». Cette expérience m’a beaucoup marqué. Il y avait une force dans l’intention, dans le corps, une musicalité que je n’avais pas et que j’ai découverte dans ce travail. Pour moi, ça a été une chance de travailler avec lui.

 

Au CDCN de Bordeaux juste avant la création de « Wax », vous avez animé un atelier où vous avez invité les participants à s’approprier des phrases chorégraphiques de votre création. La mise en partage de votre univers est une dimension importante de votre travail ?

Le partage de mon processus créatif est très important. Les participants arrivent à sentir et comprendre par quel chemin je passe. Je leur propose des outils chorégraphiques de mon univers pour qu’ils se les approprient et qu’ils en fassent quelque chose qui laisse place à leur imaginaire et à leur expression corporelle. J’apporte des objets, du tissu, des nattes, des sacs plastiques. À eux de s’en emparer et de les intégrer à leur expression. À chaque fois que j’en ai l’occasion, que ce soit à Bamako, à Dakar ou dans différents endroits de France, je me prête à ce partage. Il fait partie de mon travail.

 

En 2011, vous avez créé à Bamako la structure Copier//Coller puis en 2013 en France une compagnie du même nom. Vous êtes également initiateur de BAM festival pluridisciplinaire à Bamako (2018). Mener de front une carrière de danseur chorégraphe et un travail d’opérateur culturel, est-ce par volonté d’indépendance ?

En 2009 j’ai rencontré le chorégraphe suisse Gilles Jobin qui m’a invité à danser pour sa compagnie. Nous avons beaucoup échangé sur la difficulté pour les jeunes danseurs maliens de vivre de leur métier. De là est née l’idée de créer à Bamako Copier//Coller, Centre de ressources multimédias et de création contemporaine soutenu par la compagnie Gilles Jobin. Nous avons aussi mis en place des cours d’alphabétisation car si la majorité des danseurs parle le français, certains ont des difficultés avec la langue écrite.

Lorsque je suis venu en France en 2011, j’ai créé une antenne à Angers dans le but de mener des projets entre le Mali et la France. Pour ancrer un projet au Mali, j’ai monté le Festival BAM en 2018, un festival pluridisciplinaire qui a eu lieu dans plusieurs quartiers de Bamako en partenariat avec la Fondation Passerelle de Rokia Traoré. Il a pour vocation de donner aux jeunes artistes la possibilité de s’exprimer et d’avoir une visibilité. Nous avons joué dans divers lieux, à l’Institut Français, au BlonBa, au Centre Karim Togola situé dans un quartier populaire de Bamako. Initier des projets permet aux jeunes artistes d’avancer, de grandir ensemble, car nous sommes peu soutenus. Mais les choses commencent à changer.

 

De quelle manière ce changement opère-t-il ?

Les jeunes se mobilisent, créent des structures. La danseuse et chorégraphe Naomie Fall a créé le « Festival Fari Foni Waati » qui invite des chorégraphes étrangers à venir travailler avec des jeunes danseurs à Bamako. Fatoumata Bagayoko créatrice du fameux solo sur l’excision « Fatou t’as tout fait », a fondé la compagnie « Jiriladon » et travaille beaucoup avec les femmes et les enfants. Lassina Koné, initiateur du Centre d’art « Don Sen Folo » organise des formations avec des danseurs de différentes régions du Mali. Il veut créer un festival qui circulera dans ces régions et qui ira jusqu’à Tombouctou. Daouda Keita qui a créé la compagnie « Famu Danse » a monté un projet « Paroles de corps », avec des jeunes danseurs malentendants. Nous travaillons les uns avec les autres et pouvons initier des projets communs. C’est important de pouvoir dépasser les égos pour travailler ensemble et rester solidaires.

 

Vous avez des projets communs ?

Nos chemins se croisent régulièrement. Avec « Famu Danse » et Daouda Keita nous travaillons, en partenariat avec Les Ateliers Médicis, sur un projet de collaboration autour de l’environnement, la pollution, l’accumulation des déchets. Intitulé « Plastiques toxiques partout », il a été retenu par le programme « Accès Culture » de l’Institut Français. On va travailler avec une société de recyclage qui récupère des sacs plastiques et des cartons. Nous allons faire un travail de sensibilisation auprès des jeunes. En Europe, les choses se font beaucoup dans les salles. Au Mali, c’est surtout dans la rue. Les spectacles se feront en ballade, dans l’espace public, sur une décharge … Il nous faut créer avec la réalité de l’Afrique.

Propos recueillis par Virginie Andriamirado

 

Programmation de « Wax »

(sous réserve de l’évolution des mesures sanitaires)

Les 2 et 3 décembre 2020 au Festival Les Rencontres à l’Echelle – Les Bancs Publics à La Friche La Belle de Mai (Marseille)

Le 12 décembre à L’Echangeur CDCN de Château-Thierry

Le 21 janvier 2021 au Festival Ici&Là – La Place de la danse à Toulouse

Mars 2021, Festival LEGS à Bruxelles

Inscrit dans le cadre de la Saison Africa 2020, Le Festival BAM se déroulera en avril 2021 sur trois villes en collaboration avec le Théâtre Universitaire de Nantes, Les Bancs Publics à Marseille, Le Point Ephémère à Paris.

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