Tirailleurs en images

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 » Je ne laisserai pas – non ! – les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneurs
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
Car les poètes chantaient les héros, et votre rire n’était pas sérieux, votre peau noire pas classique.
Ah ! Ne suis-je pas assez divisé ? Et pourquoi cette bombe
Dans le jardin si patiemment gagné sur les épines de la brousse ?
Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter…. ? « 
Léopold Sédar Senghor, Hosties noires, Seuil, 1948.

Qui ne connaît la figure emblématique de ce soldat noir avec sa chéchia rouge au pompon bleu, épanoui dans un large sourire pour venter les vertus énergisantes de Banania ? Turcos, spahis, miliciens congolais, tirailleurs sénégalais… ont constitué un corps d’armée dès les débuts de la colonisation sous Napoléon III. Mais les soldats noirs n’ont pas seulement été réquisitionnés pour la guerre, leur image a aussi été largement exploitée et mise au service de la propagande militaire, tant au théâtre et au music-hall que dans la publicité ou la chanson populaire. Ces images rêvées, fantasmées ou fabriquées pour les besoins de l’idéologie colonialiste se heurtent brutalement à la réalité, réalité d’époque, réalité d’aujourd’hui aussi ; réalité sociale, réalité littéraire.
C’est autour de cette confrontation des images que veut se construire la réflexion : images coloniales d’hier, photos et témoignages d’aujourd’hui ; tirailleurs glorifiés ou floués, anciens combattants oubliés ou moqués.
Ce dossier se conçoit donc comme un parcours de la mémoire.
Parcours de reconnaissance d’abord avec le travail photographique d’Hervé de Willencourt qui est allé à la rencontre de ces tirailleurs rentrés dans leur villages au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et ailleurs, sans pouvoir partager avec leur entourage l’expérience de la guerre et enfermés encore aujourd’hui avec leurs souvenirs dans un dédoublement schyzoïde ; il est allé recueillir les dernières traces vivantes de tous ces anonymes qu’une France oublieuse a mis au placard. Des images, des paroles aussi qui reconstruisent ce lien improbable avec des hommes qui auraient pu être nos grands-pères.
Parcours historique bien sûr avec Maurice Rives, colonel en retraite qui se bat pour défendre les droits de ses frères d’armes ou Jean Quercy et Sotigui Kouyaté qui exhument pour le théâtre un épisode de la Résistance peu connu.
Parcours surprenant parfois à travers l’imagerie coloniale avec le remarquable travail de recherche iconographique que mènent Nicolas Bancel et Pascal Blanchard.
Parcours littéraire aussi de Bakary Diallo à Blaise N’djehoya en passant par Senghor, avec l’ancien combattant, devenu un personnage d’anti-héros quasi mythique pour les écrivains noirs.
Parcours musical autour de Zao et parcours cinématographique avec Ousmane Sembène.
Parcours archéologique enfin des champs populaires de la représentation des tirailleurs, du côté français à travers la propagande militaire ou la chanson patriotique, comme du côté africain à travers masques et statuettes.
Un parcours surtout, qui ne se veut pas fléché mais qui incite à la mise en regard, aux questionnements et aux rencontres.
Quelques repères tout de même ? Les vers de Senghor peut-être…

///Article N° : 1207

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