« Transcape veut toucher un public qui n’a pas accès à l’art »

Entretien de Christine Eyene avec Gavin Jantjes

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Gavin Jantjes est le directeur artistique de l’un des événements culturels les plus attendus sur la scène internationale : l’exposition majeure Transcape. Celle-ci se déroulera dans la ville sud-africaine du Cap de mars à mai 2007. Gavin Jantjes revient sur les défis à la fois locaux et internationaux de cette plate-forme inédite et ambitieuse, qui entend proposer une alternative africaine au concept occidental de biennale artistique.

Cape Africa est né dans un contexte de remise en question de l’approche dont fait l’objet l’art africain au plan global. Quels sont les ambitions et les défis de Transcape afin d’éviter les pièges d’une biennale africaine ?
Gavin Jantjes : Il faut préciser, tout d’abord, que le conseil administratif de Cape Africa a eu l’intelligence de décider, bien avant ma nomination, qu’il ne souhaitait pas monter une biennale. Cape a été clair sur le fait de vouloir créer une grande exposition d’art contemporain africain, mais surtout pas de reproduire la biennale de Johannesburg au Cap.
Ensuite, il a fallu réfléchir aux questions incontournables que posent ce type d’événements. C’est-à-dire comment impliquer la communauté locale et établir une relation avec le reste du continent ? Le Cap est trop souvent perçu comme une ville européenne située à la pointe de l’Afrique. Au plan artistique, notre pays sait se positionner à l’échelle internationale mais il est complètement déconnecté du continent. Ceci, pour des raisons historiques. Durant l’Apartheid, aucun citoyen africain n’était autorisé à franchir nos frontières. Le gouvernement était alors hostile au reste de l’Afrique. Aujourd’hui, nous connaissons une vague d’immigration en provenance d’Afrique de l’Ouest. Nous voulons montrer que nous sommes tournés vers l’Afrique, et entamer un dialogue avec elle.
En 1997, la dernière édition d’Africus avait été critiquée par les artistes et le public sud-africains pour son orientation internationale et une approche excluant ceux qui n’avaient pas reçu d’éducation artistique. Comment la relation local/global est-elle appréhendée par Transcape et quels seront les bénéfices pour la communauté ?
Il y a près de trois millions d’habitants au Cap. Quatre millions et demi si l’on prend la province du Cap. C’est autant de personnes que nous voulons atteindre. Le niveau de participation à l’art y est très faible. Le monde de l’art est un milieu très exclusif, au Cap et en Afrique du Sud en général. N’oublions pas qu’au temps de l’Apartheid, l’art n’était pas enseigné dans les écoles noires. Ceux qui se sont engagés dans des activités artistiques l’ont fait soit par intérêt personnel, soit parce qu’ils ont pu s’inscrire dans des centres communautaires ou qu’ils étaient soutenus par leur famille.
Une étude commandée par le ministère de la Culture en 2004-2005, auprès d’une population d’environ 1 000 jeunes âgés de 16 à 26 ans, a révélé que, lorsqu’on leur montrait la photo du Musée national d’Afrique du Sud, plus de la moitié pensait qu’il s’agissait d’une cour de justice. Cette association entre l’Institution et la Loi, est très probante en regard de l’histoire sud-africaine. Nous devons briser ces idées préconçues et encourager la jeunesse à s’intéresser à l’art, à découvrir les collections d’art contemporain.
C’est là, la modeste contribution de Cape Africa. Nous ne cherchons pas à refaire le programme de l’éducation nationale mais à faire comprendre à la population noire qu’il y a une activité à laquelle elle peut prendre part. Lorsque l’on a demandé aux personnes sondées ce qu’elles pensaient du rôle de l’art, 90 % ont reconnu que le contact avec l’art avait changé leur vie. D’un côté, on trouve des personnes qui ne disposent pas d’un savoir leur permettant de converser avec assurance sur l’art contemporain. De l’autre, il y a un véritable désir de s’y engager. Les gens comprennent que cela leur apporte quelque chose qui leur manquait.
Pour revenir à la question d’éducation, nos bureaux se trouvent dans un entrepôt réhabilité et nous avons ouvert le sous-sol au public dans le cadre d’un programme intitulé Multimediations, destiné aux 16-26 ans. Il y a des ateliers, des conférences et des débats menés par des personnalités du monde artistique. C’est gratuit, donc accessible à tous. Nous avons vraiment cherché à atteindre le plus grand nombre en l’annonçant dans les écoles, les universités, les centres de formation, la presse locale, etc. Il existe quatre autres lieux similaires au Cap qui, eux, sont sans limite d’âge.
Près de la moitié de l’exposition sera présentée dans deux townships : Langa, le plus vieux township sud-africain (1923) et Khayelitsha, un campement informel relativement récent (années 1980) devenu formel par la force des choses. L’idée étant d’inviter un public qui n’a pas accès à l’art. Les habitants pourront se rendre aux expositions à pied, au lieu d’avoir à louer des bus scolaires – ce qu’ils ne peuvent pas toujours se permettre. Et, les townships sont des lieux que l’élite artistique ne fréquente pas. Ceci va l’obliger à aller vers cette population. Bien sûr l’idée a été reçue avec réserve de part et d’autre. Les Blancs s’inquiètent pour leur sécurité. Les Noirs sont méfiants car cela ne s’est jamais fait et ils doutent que cela soit un succès.
Durant les Rencontres Afrique en Créations intitulées  » Maintenant l’Afrique ! « , organisée à Paris par CulturesFrance, a été soulevé le problème du financement artistique en Afrique et l’absence d’engagement des politiques. Quel soutien recevez-vous du gouvernement sud-africain et de la municipalité du Cap ?
Le ministre de la Culture, Pallo Jordan, nous a personnellement accordé son soutien en permettant au ministère d’allouer une importante subvention à Cape Africa et en appelant les structures publiques et privées à soutenir Transcape.
Les choses sont un peu plus compliquées avec la municipalité du Cap. Au début du projet, la ville était entre les mains de l’ANC mais, le parti a perdu les élections municipales en mars dernier. Ce qui veut dire qu’un certain nombre de personnes, avec qui nous étions en contact, n’étaient plus en poste. Ce changement a placé Cape Africa dans une situation délicate. Nous avons développé le projet avec les 80 % du budget dont nous disposions, mais les 20 % promis par la Ville du Cap restent en suspens. Ce qui nous a obligés à une refonte du projet. Le conseil administratif a décidé de reporter l’ouverture de Transcape de septembre 2006 à mars 2007.
Pendant les Rencontres, la présentation de Manuel Bagorro, directeur artistique de HIFA (Festival International des Arts d’Harare, Zimbabwe), a montré que le mécénat d’entreprise peut compléter, voire être une alternative au financement public. Existe-t-il de telles possibilités en Afrique du Sud ?
Oui, mais la difficulté pour une entreprise est de juger si un projet est artistiquement bon ou non. Le grand problème de l’Afrique est le manque d’infrastructures. L’Afrique du Sud, l’Égypte et le Sénégal font partie des pays qui peuvent se permettre de monter des projets de grande envergure. Mais sur le continent, la situation est parfois désastreuse. Il y a un manque de volonté politique et d’engagement financier. On en arrive à un point où un certain nombre d’individus, ayant eu la chance de travailler en Occident, disposent de compétences qui font défaut aux politiques. C’est d’ailleurs une question que nous abordons dans le livre qui accompagne le catalogue d’exposition.
Une autre remarque des Rencontres portait sur le fait que les subventions européennes entraînaient souvent un formatage des projets sur un modèle occidental. Pensez-vous que générer des fonds locaux permettrait à l’Afrique de se réapproprier son action culturelle ?
Il faut garder à l’esprit que l’on ne trouve des financements qu’avec des idées. Lorsque je dis qu’il faut une infrastructure, je parle d’infrastructure physique et intellectuelle, c’est-à-dire davantage de recherche. Le manque de structure est la raison pour laquelle de nombreux commissaires africains travaillent en Europe ou aux États-Unis. Si elles veulent vraiment soutenir l’Afrique, les institutions comme CulturesFrance, le British Council ou la Fondation Prince Claus doivent l’aider à construire ses infrastructures. Que la Johannesburg Art Gallery accueille  » Africa Remix  » avec le soutien de l’Institut français est une chose. Mais, pourquoi ne pas soutenir un grand projet créé en Afrique ?
C’est à ce genre de défis que Cape Africa essaie de répondre. Internet est une des solutions. Il y a deux projets majeurs dans ce domaine en Afrique du Sud : ASAI, de Mario Pissarra et Artthrob de Sue Williamson. Ce sont des initiatives privées financées par leurs propres ressources. Artthrob possède dix ans d’archives sur l’art contemporain sud-africain. C’est une mine d’informations inestimable. Pourtant, il n’y a pour l’instant aucune intention de la part d’instances officielles de valoriser ce patrimoine. Il y a quelques années, lors de la biennale Dak’Art, Rasheed Araeen avait appelé à la création d’un centre de recherche en histoire de l’art africain. Ceci permettrait aux historiens et critiques de faire leurs recherches en Afrique, plutôt que d’écrire sur l’Afrique depuis l’Occident.
Dix ans après l’extinction de la biennale de Johannesburg, Transcape est l’événement attendu par toute la communauté artistique. Comment ce projet s’inscrit-il sur le long terme ?
Le principe de Cape Africa est d’alterner expositions et colloques internationaux jusqu’en 2010, année de la Coupe du monde de football. Mais nos objectifs s’étendent au-delà de cette date. Les 16-26 ans que nous cherchons à atteindre aujourd’hui, représentent la génération de demain. Dans dix ans, ce sont eux qui iront aux expositions d’art, achèteront des œuvres et permettront à un marché local d’exister. Cape Africa n’est qu’un début. C’est une des pierres fondatrices de notre avenir.
Après le bannissement de votre art dans les années 1970 et vos trente ans d’exil, quels ont été vos sentiments à l’annonce de votre nomination en tant que directeur artistique de Transcape ?
J’ai été ravi d’avoir été invité à postuler à ce poste et comblé de revenir dans mon pays pour créer une telle exposition. Après avoir travaillé tant d’années en Europe, je ne pensais plus appartenir à la scène sud-africaine. En acceptant ce rôle, j’étais à la fois conscient du défi à relever et des difficultés auxquelles m’attendre, comme la lourdeur administrative, par exemple.
La communauté est très encourageante. On pourrait, comme le fait la presse, dresser un bilan négatif de ces douze années de démocratie, mais il y a aussi du positif. Les gens ont conscience que notre société est toujours en phase de transformation.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Christine Eyene
Transcape aura lieu du 24 mars au 2 mai 2007 dans la région du Cap.
Pour plus d’information voir : www.capeafrica.org
Africa South Art Initiative (ASAI) : www.asai.co.za
Artthrob : www.artthrob.co.za///Article N° : 5819

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