Transmettre par la parole, pas par le sang

Entretien de Taina Tervonen avec Marie-Célie Agnant

Paris, novembre 2004.
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Le livre d’Emma, paru au Canada en 2001 et repris en France par Vent d’ailleurs en 2004, trace le portrait émouvant d’une femme hantée par la mémoire de sa peau, une peau noire comme la nuit, porteuse d’une malédiction qu’elle refuse de transmettre à sa fille même si ce refus doit coûter la vie à son enfant. Marie-Célie Agnant revient sur la genèse du roman.

Dans votre roman, la narratrice est une interprète. Au fil des pages, vous la faites renoncer à tous les principes éthiques de la profession : secret professionnel, neutralité… Pourquoi cette figure ?
Je m’étais persuadé que Flore était arrivée par hasard, mais je crois bien que ce n’est pas tout à fait le cas (rires). En effet, j’ai travaillé comme interprète et traductrice pendant plusieurs années. Depuis ce roman, j’ai renoncé à mon métier. Il m’a d’abord fallu six mois de repos. Puis j’ai essayé de reprendre le travail à deux reprises, mais je m’en sentais incapable.
Je faisais de l’interprétation dans le social, entre des parents et des enfants issus de populations latino-américaines. J’ai fini par me sentir trop concernée. Je me souviens de ma première mission après l’écriture de ce roman. J’étais très en colère contre la personne pour laquelle je devais travailler parce que je ne comprenais pas comment elle avait pu se mettre dans une situation pareille. En même temps, j’étais en colère contre les intervenants, très détachés du contexte. J’ai décidé d’arrêter.
Alors, ce n’est peut-être pas un hasard non plus que ce roman soit une histoire de mère et de fille ?
Non, je ne pense pas que cela soit lié. La thématique de la femme m’occupe de toute façon. J’ai toujours été très militante. Je suis arrivée au Québec dans les années 1970, au moment où on récoltait tous les fruits des luttes féministes. Je me suis intégrée dans ces mouvements. Aujourd’hui, je trouve la situation bien plus difficile. Le féminisme pour moi, c’est être vigilant. Les acquis peuvent être perdus et certaines choses, comme l’équité salariale, sont loin d’être gagnées.
Je crois beaucoup à la solidarité entre femmes, une solidarité qui va au-delà des questions matérielles ou des mots, qui est plus une présence, une chaleur. Je viens d’une culture où l’État prédateur ne s’est jamais occupé de l’éducation. Celle-ci repose sur les épaules des femmes.
Pourtant, dans le livre, on ne peut pas vraiment parler de solidarité entre Emma et sa famille !
Cette solidarité n’empêche pas que les femmes puissent être des hyènes quand elles s’y mettent. J’ai moi-même eu à vivre des choses terribles, surtout dans les groupes de femmes. Au fond, je crois que je voulais faire un livre sur la détresse, pas uniquement sur la détresse de cette femme noire qui se voit rejetée par la société, mais aussi la détresse de l’être humain. Avec la figure de Nickolas, c’est à cela que je pensais : un homme qui ne sait pas où il est ancré, ni où il va.
La figure de Nickolas reste en arrière-plan dans le roman. À un moment, on se demande même s’il existe vraiment, s’il n’est pas un être imaginé par Emma qui le décrit comme une sorte de métis mythique, de partout et de nulle part…
Nickolas, c’est l’être humain en devenir, débarrassé des préjugés, de toutes ces prisons dans lesquelles Emma est enfermée. C’est vrai qu’il reste flou. Peut-être est-ce aussi ma façon de concevoir les hommes en général ! Je trouve que ce sont des êtres parfois difficiles à saisir. Ils vous filent entre les doigts ! (rires) Est-ce que les hommes et les femmes parlent le même langage ? C’est toute cette difficulté de communication que je tente de mettre en mots par cette ombre.
La difficulté de communication, c’est aussi entre Emma et son médecin.
Cette question de la communication me taraude depuis longtemps. J’ai écrit un petit livre intitulé Vingt petits pas vers Maria, classé d’habitude dans la littérature jeunesse. Vingt petits pas, c’est la distance entre celui qui regarde la personne de l’autre côté de la rue. Celui qui, au lieu de nouer une relation, va imaginer un roman autour de cette personne – alors qu’il n’y a que vingt petits pas qui les séparent. Est-ce le métier d’interprète qui me porte dans ces questionnements ? Je ne sais pas.
Justement, l’interprète n’est-elle pas la figure de l’écrivain dans ce livre ?
C’est vrai, c’est l’interprète qui raconte l’histoire. Mais c’est avant tout une question de transmission, qui revient d’ailleurs d’un roman à un autre, peut-être à cause de l’exil ? Je sens qu’il y a un fil à ne pas rompre, quelque chose à donner. Avec ma fille, je sens bien qu’il y a des choses que je veux qu’elle sache : la médecine traditionnelle, les tisanes, les rapports entres êtres humains, l’histoire familiale… J’ai l’impression qu’en lui transmettant ces choses-là, je lui donne une force pour poursuivre sa vie.
Emma transmet par la parole. Mais elle ne veut pas transmettre par le sang. Elle n’autorise pas sa fille à vivre. Pourquoi ce clivage-là, qui apparaît aussi avec le personnage de Mattie, comme si la transmission par le sang supposait de transmettre une malédiction ?
Pour Emma, transmettre par le sang revient à transmettre une malédiction et elle veut rompre avec cette malédiction. Elle ne veut pas détruire mais construire, et elle choisit de le faire par la parole. Pour moi, c’était aussi une manière de rappeler le passé, ces femmes qui mettaient fin à des grossesses pour éviter que leurs enfants soient victimes de l’esclavage. Rappeler la nécessité de la parole, même si la transmission ne se fait pas par le sang.
Les femmes ont toujours été détentrices de la parole dans nos sociétés. Paradoxalement, elles n’ont pas souvent eu accès à la connaissance livresque et à l’écrit. Mais elles transmettent par la parole, et c’est important de le faire. Je me souviens moi-même de ma grand-mère qui, tous les soirs, nous racontait une histoire.
Est-ce que l’histoire de la traite et de l’esclavage vous a été transmise de cette façon, ou est-ce une recherche personnelle ?
C’est une recherche personnelle. Cette mémoire est absente du quotidien. Dans le vaudou, il y a des rappels, mais pas dans le quotidien. Quand j’ai voulu écrire sur l’aliénation des femmes qui en arrivent à rejeter leur propre chair, je me suis dit qu’il fallait intégrer ce contexte historique.
Pourquoi creuser cette histoire-là ?
Je voulais éclairer le vécu d’aujourd’hui à travers le biais historique. Tout cela est parti d’une envie d’écrire sur la solitude des femmes noires dans une situation d’exil. Je voulais d’abord recueillir des témoignages de femmes, sur leurs rapports avec les hommes, la question des canons de beauté. Comment se sentaient-elles perçues par les hommes en tant que Négresse, comment se percevaient-elles elles-mêmes dans leurs rapports avec les hommes ? Je voulais traquer la question de l’aliénation qui finit par devenir une nouvelle peau pour les femmes. Mais les femmes ne voulaient pas parler. C’était trop difficile. La solitude est si réelle, le rejet est réel. Les canons de beauté sont restés ceux qui nous ont été légués par la société coloniale. J’ai fini par écrire un roman.
La question de la couleur de la peau est centrale dans le roman. L’est-elle aussi dans la société haïtienne ?
Oui, elle est très présente dans nos sociétés. Dans d’autres sociétés qui gardent encore la structure coloniale, comme la Guadeloupe, elle est encore plus présente. Aux États-Unis, on parle de darker skin et de lighter skin. En Haïti, traditionnellement, les mulâtres ont toujours été des gens plus fortunés. Aux Antilles, on parle de  » pochapé « . C’est la  » peau échappé, la peau qui est sauvée de la malédiction, qui est plus claire. On pense qu’en sortant une personne de peau plus claire, on a des chances de réussir dans la vie. Ce sont des structures coloniales qui continuent à nous peser. Une malédiction venue des bateaux négriers. On n’est pas encore sortis de tout ça.
À la fin du livre, Emma dit à Flore :  » Apprends ton nom de femme avant celui de Négresse « . Est-ce le message du livre, la transmission essentielle ?
C’est peut-être le message que je veux faire passer à la société. C’est en arrivant au Québec que j’ai appris que j’étais d’abord une Noire avant d’être un être humain. Je voudrais convaincre le lecteur du contraire.

///Article N° : 3749

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