Pierre Fatumbi Verger, messager entre deux mondes

De Luiz Buarque de Hollanda

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Le doigt se déplace sur la carte, passe sans cesse l’Atlantique, de l’Afrique à l’Amérique et vice-versa, et en bien d’autres endroits : Pierre Verger n’a cessé de voyager, captant son époque et notamment les années 30-40, son appareil photo à la main. C’est juste avant sa mort (11 février 1996) que Gilberto Gil l’a rencontré pour une dernière image où apparaît encore son ironie et son humilité, à Salvador de Bahia où il s’était installé pour son « charme », non sans avoir passé 17 ans en Afrique. Et si ce film débute par la longue chaîne des pêcheurs qui tirent la même corde, c’est bien que Pierre « Fatumbi » Verger a exploré ce lien entre les deux continents qui n’est pas seulement déportation d’esclaves mais aussi influences spirituelles et religieuses, mais aussi retour en Afrique et influences encore.
Et voilà donc le célèbre chanteur Gilberto Gil sur les traces de Verger, de Bahia à Ouidah, et c’est bien d’une initiation qu’il s’agit. Celle de Verger et partant celle de Gil, bien sûr, aux orishas du vodou et de son pendant brésilien, le candomble, mais aussi la nôtre. Comme eux, nous nous heurtons à des résistances : le sujet est touffu, complexe, trop sans doute pour y voir clair, jusqu’à ce que nous comprenions qu’il faut accepter qu’il restera obscur et qu’on ne captera que ce à quoi nos sens s’ouvriront. Interrogé sur sa croyance dans les orishas, Verger avoue ne pas avoir pu passer la barrière du rationalisme. Cet homme qui a tenté jusqu’à l’extrême la découverte de l’Autre doit se rendre à l’évidence : il est resté lui-même, sans passer le cap de l’altérité. Il arrive à se faire accepter et initier malgré sa peau blanche mais vit au fond cet échec plein d’enseignements : on reste soi-même envers et contre tout.
Et c’est tant mieux ! C’est fort de cette expérience que Verger a respecté cette altérité qu’il découvrait sans pouvoir y adhérer entièrement : il n’a jamais révélé l’interdit. Et cela malgré le fait qu’il était ethnologue, pratiquant des recherches poussées. « Tout le monde savait qu’il allait payer à boire et qu’on allait s’amuser » : sa venue était bienvenue ! Ce fils spirituel d’une prêtresse brésilienne de Shango fréquentera les babalao pour étudier les orishas et démontrera la continuité entre l’Afrique et le Brésil.
C’est à son écoute que Gilberto Gil rêve de capter cette complexité qui le structure, lui le Brésilien noir. Ses questions et ses rencontres seront les nôtres, tant ce film parvient à développer une intimité avec le spectateur, à l’impliquer dans une recherche sans fin. Sans doute cela tient-il à cette esthétique si particulière, qui privilégie les effets de perspectives, les gros plans sur les peaux noires, des images aussi rythmées que les tambours et aussi signifiantes que les rituels. Comme un leitmotiv, les photos subtiles de Pierre Verger s’entremêlent sans que jamais cela ne fasse galerie de musée. Lui qui avait le don de saisir par l’image fixe l’expression ou le mouvement n’aurait sans doute pas renié la force d’évocation dynamique de ces choix de cinéma.

///Article N° : 3759

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